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Chagossiens Défient Londres sur les Îles Interdites

Quatre Chagossiens ont débarqué sur un îlot déserté depuis 50 ans pour protester contre la remise des îles à Maurice. Malgré l’intervention d’une patrouille britannique, ils refusent de partir. Que va-t-il advenir de leur défi ?

Imaginez un archipel perdu au milieu de l’océan Indien, des lagons turquoise, des plages de sable blanc, mais surtout une histoire tragique que peu de gens connaissent vraiment. Depuis lundi, un petit groupe de quatre personnes a décidé de briser le silence imposé depuis un demi-siècle. Ils ont posé le pied sur l’île du Coin, dans l’atoll de Peros Banhos, pour affirmer haut et fort qu’ils ne partiront pas. Leur message est clair : ces îles sont leur patrie, et ils entendent bien la récupérer.

Un retour inattendu sur une terre interdite

Ce geste n’est pas anodin. Ces quatre Chagossiens, accompagnés d’un ancien député britannique, ont choisi ce moment précis pour faire entendre leur voix. L’archipel des Chagos fait l’objet d’un accord historique signé en 2025 entre le Royaume-Uni et Maurice. Cet accord prévoit la rétrocession du territoire à Maurice, tout en garantissant aux forces armées britanniques et américaines un bail de 99 ans sur l’île principale, Diego Garcia. Pour beaucoup de Chagossiens, cette solution est une nouvelle trahison.

Leur arrivée lundi n’a pas été discrète. Une patrouille maritime britannique est rapidement intervenue pour leur demander de quitter les lieux. Mais les protestataires ont répondu par la négative. Ils restent sur place, déterminés, et affirment que personne ne les fera bouger. Ce refus ouvre une nouvelle page dans un conflit qui dure depuis des décennies.

Qui sont les Chagossiens ?

Les Chagossiens forment une communauté issue des habitants originels de l’archipel. Jusqu’aux années 1960-1970, environ 2 000 personnes vivaient paisiblement sur ces îles, pratiquant la pêche, la culture du coprah et une vie simple rythmée par la mer. Leur existence bascula brutalement lorsque le Royaume-Uni et les États-Unis décidèrent de transformer Diego Garcia en base militaire stratégique.

Entre 1967 et 1973, la population entière fut expulsée de force. Les habitants furent embarqués sur des bateaux, parfois sans leurs biens, et relogés à Maurice ou aux Seychelles. Depuis, ils et leurs descendants – aujourd’hui près de 10 000 personnes – vivent en exil, souvent dans des conditions difficiles. Leur rêve le plus cher reste le même : revenir chez eux.

« Le Royaume-Uni livre ma patrie à l’île Maurice. C’est la raison de notre présence ici. »

Un membre du groupe, autoproclamé « Premier ministre » du gouvernement chagossien en exil

Cette phrase résume parfaitement leur sentiment. Pour eux, la rétrocession à Maurice n’est pas une victoire. Elle représente une nouvelle perte de contrôle sur leur terre natale. Ils estiment que les îles doivent rester sous souveraineté britannique pour leur permettre, un jour, d’y revenir réellement.

Un geste symbolique aux conséquences incertaines

Leur action est revendiquée comme une protestation politique. Ils souhaitent attirer l’attention sur le sort des 322 natifs encore en vie qui, selon eux, devraient pouvoir regagner les îles. Mais ce retour physique sur l’île du Coin pose de nombreuses questions. Les autorités britanniques toléreront-elles cette occupation ? Une évacuation forcée est-elle envisageable ?

Du côté mauricien, on parle déjà de « coup publicitaire ». Le ministre de la Justice a exprimé sa déception face à cette initiative qu’il juge malvenue, surtout à l’approche d’un débat clé au Parlement britannique sur l’accord de rétrocession. Il rappelle que Maurice s’est engagé à faciliter le retour rapide des Chagossiens sur leur terre natale une fois le transfert effectué.

Mais les protestataires n’attendent rien des gouvernements. Ils affirment clairement qu’ils ne comptent sur aucun État pour les aider à se réinstaller. Leur défi est lancé directement au Premier ministre britannique et aux autorités mauriciennes : qu’ils viennent les destituer s’ils l’osent.

Contexte historique : une décolonisation inachevée

Pour comprendre la colère des Chagossiens, il faut remonter au cœur de la décolonisation. En 1965, un an avant l’indépendance de Maurice, le Royaume-Uni détacha administrativement l’archipel des Chagos de la colonie mauricienne pour en faire le Territoire britannique de l’océan Indien. Cette manœuvre permit la signature d’un accord avec Washington en 1966 pour l’établissement d’une base militaire sur Diego Garcia.

La base devint rapidement un enjeu stratégique majeur pendant la Guerre froide, puis dans les décennies suivantes pour les opérations au Moyen-Orient et la surveillance de l’océan Indien. Pendant ce temps, les Chagossiens étaient considérés comme des obstacles. Leur éviction fut méthodique, parfois brutale, et accompagnée d’une interdiction stricte de retour.

Des procès ont eu lieu au Royaume-Uni et à l’international. La Cour internationale de Justice a déclaré en 2019 que la décolonisation de Maurice était incomplète tant que les Chagos restaient sous contrôle britannique. L’avis consultatif a renforcé la position mauricienne, mais n’a pas forcé Londres à agir immédiatement.

Les enjeux géopolitiques actuels

Aujourd’hui, Diego Garcia reste l’une des bases les plus importantes des États-Unis hors de leur territoire national. Située en plein océan Indien, elle permet de projeter rapidement des forces aériennes et navales dans une vaste zone allant du golfe Persique à l’Asie du Sud-Est. Perdre le contrôle de cette île serait un coup dur pour Washington et Londres.

L’accord de 2025 apparaît donc comme un compromis. Le Royaume-Uni cède la souveraineté à Maurice, mais conserve l’usage exclusif de Diego Garcia pendant 99 ans. Ce bail long garantit la continuité des opérations militaires. Pour les Chagossiens, cependant, ce compromis ne change presque rien : ils restent exclus de leur propre terre.

Certains observateurs estiment que cette situation illustre parfaitement les limites de la décolonisation formelle. Les grandes puissances continuent de privilégier leurs intérêts stratégiques sur les droits des populations locales. Le geste des quatre protestataires remet cette réalité sur le devant de la scène.

Voix discordantes au sein de la diaspora

Tous les Chagossiens ne soutiennent pas nécessairement cette action. Certains espèrent vraiment que l’accord avec Maurice ouvrira la voie à un retour progressif et organisé. D’autres craignent que des initiatives individuelles ne compliquent les négociations en cours et ne retardent encore le processus.

Mais la détermination affichée par le groupe sur l’île du Coin touche une corde sensible. Elle rappelle que, malgré les décennies d’exil, le lien avec la terre natale reste extrêmement fort. Beaucoup de descendants nés à Maurice ou au Royaume-Uni n’ont jamais vu les îles, mais en parlent comme d’un paradis perdu.

« Nous n’attendons d’aucun gouvernement qu’il nous aide à nous réinstaller. »

Le porte-parole du groupe dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux

Cette phrase montre une forme d’autonomie revendiquée. Les Chagossiens veulent reprendre leur destin en main, sans attendre la bonne volonté des États.

Que va-t-il se passer maintenant ?

L’avenir immédiat reste incertain. La patrouille britannique pourrait décider d’une évacuation forcée, mais cela risquerait de créer un scandale médiatique international. Ignorer la présence du groupe pourrait aussi être perçu comme une faiblesse. Dans les deux cas, l’affaire attire déjà l’attention sur les failles de l’accord de rétrocession.

Du côté mauricien, on insiste sur l’engagement pris de permettre le retour des Chagossiens. Mais les modalités pratiques restent floues. Qui financera la réinstallation ? Où vivront-ils exactement ? Quels droits auront-ils sur les îles ? Ces questions demeurent sans réponse claire.

Pour les 322 natifs encore vivants, le temps presse. Beaucoup sont âgés et souhaitent revoir leur terre avant de disparaître. Leur espoir repose désormais sur la pression internationale et sur des actions comme celle menée cette semaine.

Une blessure coloniale toujours ouverte

L’histoire des Chagos est l’un des chapitres les plus sombres de la fin de l’empire britannique. Elle illustre comment des populations entières peuvent être sacrifiées au nom de la géopolitique. Plus de cinquante ans après les premières expulsions, le sentiment d’injustice reste vif.

Le geste des quatre Chagossiens et de leur compagnon britannique est avant tout symbolique. Mais les symboles ont parfois plus de poids que les discours officiels. En refusant de partir, ils obligent le monde à regarder en face une injustice qui perdure.

Quelle que soit l’issue de cette occupation, elle aura au moins eu le mérite de rappeler que les Chagossiens existent, qu’ils n’ont rien oublié et qu’ils ne renoncent pas. Leur combat pour le droit au retour continue, loin des projecteurs, mais avec une détermination intacte.

Dans les jours et les semaines à venir, l’attention se portera sur les décisions prises à Londres et à Port-Louis. Mais sur l’île du Coin, quatre personnes et un rêve tenace tiennent bon face à l’océan et à l’histoire.

Point clé : Ce petit groupe ne demande pas seulement à rester sur place. Il pose la question fondamentale de savoir si les grandes puissances sont prêtes à réparer les injustices du passé ou si la realpolitik l’emportera une fois de plus.

Leur présence sur cet îlot désert rappelle cruellement que, derrière les traités internationaux et les bases militaires, il y a des hommes et des femmes qui n’aspirent qu’à une chose : rentrer chez eux.

À suivre de près.

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