Un troisième mandat sous le signe de la continuité et des incertitudes
La République centrafricaine, pays enclavé d’Afrique centrale, reste l’un des plus pauvres de la planète malgré ses richesses minières abondantes. Uranium, lithium, diamants, or et bois précieux attirent les regards internationaux, mais profitent peu aux citoyens ordinaires. La réélection de Faustin-Archange Touadéra, avec une large avance selon les résultats officiels, ouvre la voie à un nouveau chapitre. Pourtant, cette prolongation au pouvoir soulève de nombreuses interrogations sur la capacité du dirigeant à transformer les acquis sécuritaires en progrès concrets pour les 5,5 millions d’habitants.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2016, le président a misé sur une stratégie de dialogue avec les groupes armés. Il a souvent répété avoir tendu la main à ces factions, contribuant à un apaisement relatif après la guerre civile dévastatrice des années 2010. Aujourd’hui, il réaffirme cette approche pour les années à venir. Mais la paix reste précaire, et les observateurs s’accordent à dire que les progrès pourraient vite s’inverser sans vigilance accrue.
La stabilisation sécuritaire : un acquis fragile à consolider
La situation sur le terrain a nettement évolué ces dernières années. Alors qu’en 2021 une grande partie du territoire échappait au contrôle de l’État, aujourd’hui près de 90 % se trouve sous autorité gouvernementale. Ce changement s’explique en grande partie par l’intervention de forces extérieures et par les efforts de l’armée nationale, renforcée et réorganisée. Cependant, cet équilibre demeure instable.
Les groupes armés, bien que moins dominants, continuent de poser des problèmes localisés. Des affrontements récents dans le sud-est du pays illustrent les risques de retournement de milices autrefois alliées au pouvoir. La clé réside dans la gestion des forces de sécurité intérieures : leur fidélité dépend en grande partie de leur rétribution régulière. Avec la baisse des financements internationaux, maintenir cette loyauté devient un exercice délicat.
« J’ai tendu la main aux groupes armés (…) et la paix revient grâce à cette volonté du dialogue. Je continuerai cette politique de main tendue. »
Faustin-Archange Touadéra
Cette déclaration reflète l’orientation choisie : privilégier le dialogue plutôt que la confrontation systématique. Mais les analystes soulignent que sans une réforme profonde des structures sécuritaires, les tensions risquent de resurgir. La pérennisation de la paix exige non seulement des accords, mais aussi une gouvernance inclusive et une répartition équitable des ressources.
Dans les provinces, les populations vivent encore sous la menace d’incidents sporadiques. L’accès limité aux services de base amplifie le sentiment d’abandon. Pour avancer, il faudra renforcer les capacités des forces nationales tout en évitant que des milices locales ne deviennent des facteurs d’instabilité supplémentaires.
Le rôle clé des partenaires russes et l’évolution du dispositif sécuritaire
Depuis 2018, la présence de combattants russes a marqué un tournant dans la stabilisation du pays. Estimés entre 1 500 et 2 000 hommes, ces éléments ont apporté un appui décisif à une armée alors désorganisée et mal équipée. En échange, ils ont obtenu des concessions dans l’exploitation de l’or, des diamants et du bois.
Le groupe, initialement connu sous le nom de Wagner, reste actif en Centrafrique, même après les bouleversements de 2023. La mort de son fondateur a conduit à une restructuration, avec l’émergence d’une nouvelle entité liée plus étroitement au ministère russe de la Défense. Pourtant, les experts estiment que Moscou n’a pas intérêt à un changement brutal, tant la structure actuelle s’est révélée efficace sur le terrain.
À court terme, le maintien de cette collaboration semble probable. Elle permet au gouvernement de conserver un avantage militaire face aux menaces résiduelles. Cependant, cette dépendance envers un partenaire extérieur pose la question de la souveraineté et de l’équilibre des relations internationales.
Les partenariats internationaux : une dépendance à diversifier
Le succès de ce troisième mandat dépendra largement des alliances nouées ces dernières années. Outre la Russie, le Rwanda et les Émirats arabes unis jouent un rôle croissant. Ces partenariats apportent un soutien militaire et des investissements dans des infrastructures clés, comme un nouvel aéroport à Bangui ou des projets énergétiques solaires.
Avec la diminution de l’aide traditionnelle des agences onusiennes et de l’Union européenne, ces nouveaux acteurs deviennent indispensables. Ils permettent de compenser le retrait progressif des financements classiques. Mais cette évolution accroît la vulnérabilité du pays face à des agendas extérieurs parfois divergents.
La France conserve des intérêts, notamment via un permis d’exploitation pour une mine d’uranium. L’ensemble de ces relations forme un puzzle complexe que le président devra gérer avec habileté pour préserver l’équilibre et attirer davantage d’investissements productifs.
Le développement économique et social : un retard criant à combler
Malgré quelques avancées visibles dans la capitale, l’arrière-pays reste en état de délabrement. Infrastructures défaillantes, absence d’eau potable, manque d’écoles et de centres de santé : les réalités quotidiennes des provinces contrastent fortement avec les investissements concentrés à Bangui.
71 % de la population vit toujours sous le seuil de pauvreté. Le chômage touche massivement les jeunes, le coût de la vie grimpe et l’accès aux soins reste limité. Les ressources naturelles, pourtant abondantes, ne se traduisent pas en amélioration tangible pour la majorité des Centrafricains.
« Les populations souffrent dans les provinces », confie une habitante de Bangui. Une étudiante ajoute que même à seulement 200 kilomètres de la capitale, les conditions de vie sont dramatiques : pas de bonnes écoles, pas d’eau potable, difficultés pour se nourrir correctement.
La lutte contre la corruption et la décentralisation comme leviers de progrès
La corruption endémique constitue l’un des freins majeurs au développement. Les opposants insistent sur le fait que les richesses minières devraient davantage bénéficier à la population. Au cours des mandats précédents, peu d’avancées ont été enregistrées dans ce domaine.
Les élections locales organisées en même temps que le scrutin présidentiel, pour la première fois depuis près de 40 ans, ouvrent une perspective intéressante. Elles pourraient favoriser une décentralisation réelle, permettant aux régions périphériques de mieux exprimer leurs besoins et de participer à leur propre développement.
Cette étape marque un espoir pour une gouvernance plus inclusive. Si elle est bien menée, elle pourrait redistribuer les opportunités et réduire les frustrations accumulées dans les zones rurales. Mais transformer cette possibilité en réalité exigera une volonté politique forte et des mécanismes de contrôle efficaces.
En somme, ce troisième mandat s’annonce comme le plus déterminant pour Faustin-Archange Touadéra. La stabilisation sécuritaire, la gestion des partenariats extérieurs et la relance du développement social formeront le triptyque sur lequel repose l’avenir du pays. La population attend des actes concrets, au-delà des promesses de dialogue et de continuité. La route vers un avenir plus stable et prospère reste semée d’embûches, mais les fondations posées ces dernières années offrent une base sur laquelle bâtir, à condition d’agir avec détermination et équité.
Le chemin sera long, mais l’espoir d’un pays enfin apaisé et en développement persiste dans l’esprit de nombreux Centrafricains. Reste à voir si ce nouveau mandat saura transformer les opportunités en réalités tangibles pour tous.









