Le 12 janvier 2026, une page majeure de l’histoire du théâtre français s’est tournée dans la discrétion la plus émouvante. À l’âge de 92 ans, Catherine Samie s’est éteinte paisiblement, la main dans celle de sa fille. Avec elle disparaît une voix unique, un talent rare et une présence qui aura incarné pendant plus de soixante ans l’âme même de la Comédie-Française.
Une vie entière au service de l’excellence théâtrale
Il est rare qu’une carrière artistique puisse se résumer à un seul lieu, et pourtant c’est bien le cas pour Catherine Samie. Dès son entrée à la Comédie-Française en 1956, elle a fait le choix d’une fidélité absolue à cette institution mythique. Ce choix n’était pas seulement sentimental : il traduisait une conviction profonde sur ce que devait être le métier d’acteur.
Elle ne s’est jamais contentée de jouer. Elle a servi, transmis, défendu, parfois âprement, une certaine idée de l’art dramatique. Celle qui exige le travail acharné, la précision absolue, le respect du texte et l’humilité face à l’œuvre. Une posture aujourd’hui parfois regardée comme désuète, mais qui, à travers son exemple, continue de parler aux nouvelles générations.
1959 : les premiers pas sur la scène de la Maison de Molière
C’est en 1959 que le public la découvre vraiment dans Le Roi de Flers, Caillavet et Arène. Très vite, son timbre si particulier, sa diction ciselée et sa capacité à habiter chaque mot font merveille. Elle passe du registre comique au tragique sans jamais trahir sa vérité intérieure.
Les metteurs en scène successifs de la Maison de Molière lui confient alors des rôles de plus en plus exigeants. Elle devient une interprète incontournable du répertoire classique, mais aussi une actrice capable d’incarner les textes les plus contemporains sans jamais perdre son élégance naturelle.
133 rôles : le chiffre d’une vie
Cent trente-trois. Ce nombre impressionnant n’est pas seulement une statistique. Il raconte une discipline de fer, des années de répétitions interminables, des renoncements personnels, et surtout une passion inaltérable pour le plateau.
Parmi ces rôles, certains restent gravés dans les mémoires collectives :
- La Môme Crevette, irrésistible de gouaille
- Bélise et ses émois amoureux si finement dessinés
- Jocaste aux larmes bouleversantes
- La mort poignante d’Ase dans Peer Gynt
À chaque fois, le même miracle : une voix qui semblait faite pour le vers, une présence scénique totale, et cette manière inimitable de donner l’impression que le texte avait été écrit pour elle.
2007 : sociétaire honoraire et fin d’une ère
En 2007, la Comédie-Française lui décerne le titre de sociétaire honoraire. Une distinction rare qui marque à la fois la reconnaissance de ses pairs et la fin symbolique de sa carrière active au sein de la troupe permanente. Mais Catherine Samie ne disparaît pas pour autant des radars.
Elle continue d’apparaître sporadiquement, de donner des cours, de transmettre son savoir-faire, et surtout de défendre bec et ongles les valeurs qui ont guidé toute sa vie professionnelle.
« Avec elle, c’est un peu de l’histoire de notre Maison qui disparaît aujourd’hui. »
Clément Hervieu-Léger
Ces mots prononcés par l’administrateur général de la Comédie-Française résument parfaitement l’émotion ressentie par tous ceux qui ont eu la chance de la voir jouer ou de travailler à ses côtés.
Le cinéma : une voix qui traverse l’écran
Si le théâtre fut sa maison, le cinéma n’a jamais été un simple dépaysement. Catherine Samie a choisi ses apparitions avec la même exigence qu’elle mettait sur scène. Et quand elle a accepté de tourner, le résultat a souvent marqué les esprits.
Les années Audiard : humour noir et gouaille parisienne
Dans les années 70, elle devient l’une des complices favorites de Michel Audiard. Elle apparaît dans deux films mythiques de la série des « Elles » :
- Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas… mais… elle cause ! (1970)
- Elle cause plus… elle flingue (1972)
Son personnage, truculent, autoritaire et terriblement drôle, reste encore aujourd’hui l’une des figures les plus mémorables de cette période du cinéma populaire français.
Des seconds rôles qui volent la vedette
Elle donne également la réplique à Pierre Richard dans Le Distrait (1970), puis bien plus tard à Josiane Balasko dans Ma vie est un enfer (1991). À chaque fois, sa présence magnétique transforme quelques minutes de pellicule en moments inoubliables.
La télévision : une longévité exceptionnelle
De Claude Chabrol à Josée Dayan en passant par les séries policières les plus populaires, Catherine Samie a traversé toutes les époques de la télévision française sans jamais abdiquer sa rigueur.
- 1974 : Le Banc de la désolation (Claude Chabrol)
- 1994 : apparition remarquée dans Julie Lescaut
- 2015 : rôle marquant dans Capitaine Marleau
Cette longévité est d’autant plus remarquable qu’elle ne s’est jamais contentée de « faire de la figuration ». Même dans des formats populaires, elle apportait une densité, une vérité qui changeaient radicalement la perception du personnage.
Les récompenses d’une vie de travail
En 1998, elle reçoit un Molière d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Treize ans plus tard, en 2011, la République française la fait chevalier de la Légion d’honneur. Deux reconnaissances officielles qui viennent couronner une existence placée sous le signe de l’exigence.
Ce que nous laisse Catherine Samie
Aujourd’hui, il est tentant de parler de « fin d’une époque ». Mais cette formule serait réductrice. Car si une époque se termine, une autre peut commencer, nourrie par l’exemple de ceux qui ont précédé.
Les jeunes comédiens qui entrent aujourd’hui à la Comédie-Française ont tous, d’une manière ou d’une autre, entendu parler de Catherine Samie. Certains l’ont vue jouer. D’autres ont écouté ses enregistrements. Beaucoup ont été marqués par sa façon de défendre le texte, de refuser la facilité, de chercher toujours plus loin la vérité du rôle.
Elle incarnait une certaine idée de la transmission. Pas celle du savoir figé, mais celle du mouvement perpétuel : comprendre le texte d’hier pour mieux le dire aujourd’hui, et préparer le terrain pour ceux qui viendront demain.
Une voix qui continue de résonner
Car la voix de Catherine Samie, cette voix grave, chaude, parfaitement timbrée, reste disponible dans de nombreux enregistrements. Elle continue d’enseigner la diction, la respiration, le phrasé, l’art de faire vivre le silence entre deux mots.
Elle nous rappelle que le théâtre n’est pas une question de mode, mais une question d’exigence. Que le talent sans travail n’est rien. Que la beauté d’un rôle se cache souvent dans les détails les plus infimes.
En disparaissant à 92 ans, elle ne laisse pas seulement derrière elle 133 rôles et des décennies de scène. Elle laisse surtout un modèle, une boussole, une exigence. Et cela, sans doute, est le plus beau cadeau qu’une grande artiste puisse faire à ceux qui suivent.
Merci, Madame Samie.
Merci pour ces soixante-dix années de fidélité au théâtre.
Merci pour cette voix qui, longtemps encore, résonnera dans nos mémoires.










