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Castel : Conflit Familial et Décision Judiciaire à Singapour

La famille du fondateur de Castel contre-attaque à Singapour et obtient une décision judiciaire qui fragilise le directeur général. Gregory Clerc perd temporairement un mandat clé, mais le bras de fer ne fait que commencer…

Imaginez un empire qui s’étend sur deux continents, des vignobles du sud de la France aux brasseries animées de plusieurs pays africains, un colosse des boissons qui pèse plus de six milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Et soudain, au cœur de cette forteresse familiale, une guerre de succession et de pouvoir éclate au grand jour. C’est exactement ce qui se joue actuellement autour du groupe Castel, un nom que l’on associe spontanément au vin, à la bière et aux sodas, mais dont les coulisses révèlent aujourd’hui une lutte acharnée pour le contrôle.

Un bras de fer judiciaire qui dépasse les frontières françaises

Depuis plusieurs semaines, les tensions montent entre la famille du fondateur et l’actuel directeur général. Ce qui pouvait ressembler à une simple divergence stratégique a rapidement pris une dimension judiciaire internationale. La Haute Cour de Singapour vient de rendre une décision provisoire lourde de conséquences pour la gouvernance du groupe.

Le dirigeant concerné, Gregory Clerc, se voit interdit, au moins temporairement, de revendiquer son statut d’administrateur au sein d’une société clé basée à Singapour : Investment Beverage Business Management, plus connue sous le sigle IBBM. Cette entité joue un rôle central dans la structure complexe du groupe. La mesure reste en vigueur « dans l’attente de l’issue finale de la procédure en cours », précise la décision rendue lundi.

Le vote décisif du 2 février et ses suites immédiates

Tout a basculé, ou du moins s’est accéléré, lors d’une assemblée générale tenue le 2 février. La famille actionnaire, emmenée par les héritiers du fondateur aujourd’hui âgé de 99 ans, a voté la révocation de Gregory Clerc de son mandat d’administrateur au sein d’IBBM. Pour les membres de la famille, cette décision devait logiquement entraîner une cascade de retraits de responsabilités dans les différentes entités du groupe.

Mais le principal intéressé n’a pas accepté cette issue. Il a immédiatement contesté la validité du vote et affirmé conserver l’ensemble de ses prérogatives opérationnelles. Selon plusieurs sources proches du dossier, le camp du directeur général a remis en cause la légitimité de certains votes, notamment celui exprimé par la fille unique du fondateur. Les administrateurs qui partageaient cette position ont quitté la salle avant la signature du procès-verbal, accentuant la fracture.

Je ne ferai aucun commentaire sur de quelconques procédures en cours à Singapour au sujet de la gouvernance d’IBBM, conformément aux règles en vigueur à Singapour.

Gregory Clerc

Cette retenue officielle tranche avec la virulence des échanges en coulisses. Le conflit n’est pas nouveau : dès le 8 janvier, une première tentative d’éviction avait déjà été menée, sans succès. La nouvelle offensive, plus structurée, a donc été portée devant la justice singapourienne.

Une structure complexe, reflet d’une stratégie patrimoniale de longue date

Pour bien comprendre les enjeux, il faut plonger dans l’architecture capitalistique du groupe. Au sommet, on trouve des trusts qui, selon les déclarations officielles, garantissent un contrôle professionnel et indépendant. Ces structures détiennent ultimement le pouvoir, et non des personnes physiques ni même IBBM, présentée comme une simple société de gestion.

En descendant dans l’organigramme, on découvre la holding opérationnelle luxembourgeoise DF Holding, dirigée par Gregory Clerc lui-même. C’est elle qui coiffe les trois principaux piliers du groupe :

  • Castel Vins, branche historique des vins français
  • Castel Afrique, très puissante sur le continent africain
  • Somdia, l’entité agro-industrielle

À cela s’ajoutent d’autres marques connues du grand public : Baron de Lestac, Listel, Kriter, ou encore les cavistes Maison Nicolas. Un portefeuille impressionnant qui s’appuie sur une implantation historique et des volumes conséquents.

La confiance réaffirmée… et les accusations repoussées

Face à la pression de la famille, les conseils d’administration de DF Holding et de Cassiopée, une autre structure stratégique du groupe, ont publié un communiqué commun. Ils y expriment leur « pleine confiance » envers Gregory Clerc et dénoncent des « tentatives de déstabilisation de la gouvernance ».

Les administrateurs rejettent fermement l’idée d’une quelconque mainmise personnelle du dirigeant sur l’ensemble du groupe. Ils rappellent que la cession de l’entreprise a toujours été exclue et le demeure. Selon eux, la volonté du fondateur, exprimée depuis des décennies, était précisément de confier les rênes à une gouvernance professionnelle indépendante, protégée par les trusts.

Un redressement fiscal qui plane comme une épée de Damoclès

Le timing de ce conflit n’est pas anodin. Le groupe fait face à une menace fiscale majeure en France. La filiale Castel Vins évoque un redressement qui pourrait, dans sa fourchette haute, atteindre le milliard d’euros. Les discussions avec les administrations compétentes sont en cours, mais le groupe reste très discret sur le sujet.

Le groupe ne formulera aucun commentaire public sur les démarches de régularisations avec les administrations compétentes en cours ou susceptibles d’être engagées.

Conseils d’administration de DF Holding et Cassiopée

Ce contexte financier tendu ajoute une couche supplémentaire de pression. Un dirigeant fragilisé à l’international, une famille qui cherche à reprendre la main, et un passif fiscal potentiellement très lourd : les prochains mois s’annoncent décisifs pour l’avenir du groupe.

Gregory Clerc : un parcours atypique au sommet d’un empire

Nommé en 2023 à la tête opérationnelle, Gregory Clerc n’est pas un profil classique du secteur des boissons. Ancien avocat fiscaliste, il a longtemps accompagné le fondateur sur les questions patrimoniales et fiscales avant de prendre des responsabilités exécutives. À 41 ans, il dirige aujourd’hui un ensemble industriel et commercial qui emploie des dizaines de milliers de personnes sur plusieurs continents.

Son arrivée au sommet avait été perçue comme une volonté de professionnaliser davantage la gestion, tout en respectant l’héritage familial. Mais ce qui était censé incarner la continuité sereine semble aujourd’hui cristalliser les frustrations d’une partie de la famille.

Quelles conséquences pour le futur du groupe ?

À ce stade, plusieurs scénarios restent possibles. La décision provisoire de Singapour peut être infirmée ou confirmée lors du jugement au fond. Parallèlement, les discussions autour du redressement fiscal pourraient influencer la stratégie globale. La famille parviendra-t-elle à imposer son point de vue sur la gouvernance ? Le dirigeant actuel conservera-t-il la confiance des principaux conseils ?

Une chose est sûre : l’image d’un groupe uni et stable, construite patiemment depuis des décennies, est aujourd’hui écornée. Les marchés, les partenaires et les consommateurs observent avec attention les prochaines étapes de ce feuilleton qui mêle héritage familial, ambitions personnelles et impératifs économiques.

Le groupe Castel a toujours su traverser les crises économiques, les évolutions des goûts et les bouleversements géopolitiques. Reste à savoir s’il saura également surmonter cette tempête interne qui menace, pour la première fois depuis longtemps, ses équilibres de pouvoir.

Les semaines et les mois à venir seront déterminants. Entre les tribunaux singapouriens, les discussions fiscales françaises et les tractations familiales, l’avenir de l’un des fleurons du secteur des boissons se joue désormais sur plusieurs fronts à la fois.

Une chose est certaine : l’histoire du groupe Castel est loin d’être terminée. Et les prochains chapitres s’annoncent particulièrement intenses.

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