Un refuge inattendu dans une région sous tension
Imaginez quitter votre maison en pleine nuit, emportant seulement quelques vêtements, sous la menace de représailles violentes. C’est le quotidien de nombreuses familles qui ont vécu des décennies en Syrie, souvent dans des villages frontaliers, avant de devoir tout abandonner. La porosité de la frontière libano-syrienne a longtemps permis ces installations, mais la chute brutale du pouvoir en place a tout changé.
Dans la région du Hermel, un complexe nommé d’après l’imam Ali offre un abri à ces déplacés. Contrôlé par le mouvement chiite armé, ce site suscite interrogations et critiques dans un pays où les équilibres politiques restent fragiles. Les résidents y trouvent des habitations préfabriquées, une mosquée, un petit commerce et même un barbier, mais l’atmosphère reste lourde.
Le témoignage poignant d’une habitante
Zeinab Qataya, une Libanaise de 56 ans originaire de Zeita, un village frontalier syrien, raconte son exode forcé. Elle décrit comment des groupes armés les ont chassés, incendiant des maisons et semant la terreur. Pour elle, le plus important reste de pouvoir rentrer un jour en sécurité chez soi.
« Ils nous ont chassés par les armes. Ils ont brûlé nos maisons. »
Zeinab Qataya
Son récit illustre la peur qui a poussé des centaines, voire des milliers, à franchir la frontière en sens inverse du mouvement massif de retour des Syriens vers leur pays. Alors que plus d’un demi-million de réfugiés syriens ont regagné la Syrie depuis la prise de pouvoir par une coalition islamiste fin 2024, ce camp accueille ceux qui fuient dans l’autre direction.
Le contexte de la chute du régime syrien et ses répercussions
La fin du long conflit syrien en 2024 a marqué un tournant. Après des années de guerre civile, le régime a été renversé fin 2024, entraînant un exode massif dans l’autre sens : des réfugiés syriens rentrant chez eux. Pourtant, certains groupes, notamment des chiites ou des Libanais installés en Syrie, ont préféré fuir vers le Liban par crainte de persécutions.
Selon des estimations onusiennes, environ 115 000 personnes sont arrivées au Liban depuis cette période, fuyant notamment des violences contre des minorités dans des régions côtières syriennes dès mars 2024. Ces flux inverses soulignent la complexité des identités frontalières et des allégeances historiques.
Le Hezbollah, qui a soutenu activement le régime déchu pendant la guerre, se retrouve au cœur de cette nouvelle dynamique. Ayant évacué précipitamment ses positions en Syrie lors de la chute, il accueille désormais ces déplacés dans un camp financé par des donations privées, notamment en provenance d’Iran.
À l’intérieur du Complexe résidentiel de l’imam Ali
Le site compte entre 700 et 1 000 résidents, majoritairement libanais mais aussi syriens. Il comprend 228 habitations, une mosquée décorée de portraits de figures emblématiques comme le général iranien Qassem Soleimani ou le défunt chef du Hezbollah Hassan Nasrallah. Des enfants jouent dans le vent froid, se rendant à un centre d’apprentissage après des commémorations religieuses.
Les murs portent les traces d’une identité forte : portraits de martyrs iraniens et libanais, symboles chiites. Le camp dispose d’infrastructures basiques pour assurer une vie quotidienne minimale, mais les habitants restent discrets face aux visiteurs extérieurs.
« La plupart des habitants du camp sont des civils et il n’y a pas de partisans du régime déchu. »
Ali Mahmoud al-Masri, responsable municipal de Hermel
Malgré ces assurances, des rumeurs persistent sur la présence possible d’anciens militaires ou loyalistes syriens. Une perquisition de l’armée libanaise début janvier n’a rien révélé d’illégal, mais les soupçons alimentent le débat public.
Critiques et controverses autour du camp
L’ouverture de ce complexe fin 2025 a provoqué des réactions vives au Liban. Des voix politiques, notamment dans les rangs chrétiens, ont dénoncé l’existence d’un site échappant au contrôle étatique, surtout alors que l’armée est appelée à superviser le désarmement du mouvement chiite dans le cadre d’accords régionaux.
Une députée a publiquement interrogé le gouvernement sur la légalité d’un tel ensemble. Le Hezbollah insiste sur le caractère humanitaire et privé du financement, via des dons iraniens, pour aider des civils en détresse.
Ces tensions s’inscrivent dans un contexte plus large : le Liban traverse une période de reconstruction après des conflits récents, avec des pressions pour limiter l’influence armée non étatique. Le camp symbolise à la fois la solidarité communautaire et les défis de souveraineté.
Les réalités quotidiennes des déplacés
Khodr Ghorab, chauffeur de 62 ans et père de quatre enfants, a fui Zeita le jour même de la fuite du dirigeant syrien vers Moscou en décembre 2024. Il exprime sa frustration face à l’absence d’aide étatique, se sentant oublié malgré sa nationalité libanaise.
« En Syrie, l’éducation était gratuite, le transport aussi. Nous vivions heureux. »
Khodr Ghorab
Pour beaucoup, le contraste est brutal : une vie stable en Syrie, souvent dans des zones frontalières, remplacée par l’incertitude au Liban. Les enfants poursuivent leur scolarité dans des conditions précaires, tandis que les adultes espèrent un retour rapide.
La frontière poreuse a favorisé des échanges historiques, y compris de la contrebande, mais aujourd’hui elle représente un lieu de passage pour des familles en détresse. Le camp offre un filet de sécurité, mais pose la question de l’intégration à long terme.
Les enjeux humanitaires et politiques plus larges
La région du Hermel, proche de la Syrie, absorbe ces flux dans un contexte de fragilité économique et sécuritaire au Liban. Le pays a vu rentrer massivement des réfugiés syriens sunnites, mais accueille désormais des minorités chiites ou alaouites fuyant des violences ciblées.
Ces mouvements inverses compliquent les dynamiques régionales. Le Hezbollah, affaibli par des pertes récentes, maintient une présence via ce type d’initiatives sociales, renforçant son rôle communautaire tout en alimentant les critiques sur son emprise territoriale.
L’ONU suit de près ces déplacements, notant les risques pour les minorités et la nécessité d’une aide internationale. Pourtant, les solutions restent limitées face à l’instabilité persistante en Syrie.
Perspectives d’avenir pour les résidents
Pour les habitants du camp, l’espoir repose sur un retour sécurisé. Mais les tensions sectaires en Syrie rendent ce scénario incertain. Certains évoquent une vie reconstruite au Liban, d’autres rêvent de retrouver leurs villages frontaliers.
Le camp illustre les fractures persistantes au Moyen-Orient : allégeances communautaires, ingérences régionales et défis humanitaires. Dans le froid du Hermel, ces familles attendent, entourées de symboles qui rappellent à la fois protection et controverses.
Ce refuge temporaire pourrait devenir permanent si la stabilité ne revient pas rapidement en Syrie. Il met en lumière les coûts humains d’un conflit qui, même terminé, continue de déplacer des populations et de remodeler les frontières invisibles de la région.
Les mois à venir seront décisifs pour ces déplacés, coincés entre deux pays aux destins entrelacés. Leur sort dépendra des évolutions politiques, des efforts de réconciliation et de la capacité internationale à répondre à ces crises oubliées.









