Imaginez une jeune femme de 23 ans aujourd’hui, qui se tient droite devant une cour d’assises, le regard fixé sur l’homme qui a failli lui ôter la vie sous les yeux de leur petit garçon. Elle raconte calmement des années de manipulation, d’isolement progressif et de violences croissantes. Ce mercredi 12 février 2026, la justice a rendu son verdict : trente années de réclusion criminelle, assorties d’une interdiction définitive de territoire et de la perte totale de l’autorité parentale. Une peine lourde qui clôt – du moins sur le plan judiciaire – un drame qui a débuté comme une histoire d’amour adolescente.
Une relation qui bascule dans l’emprise
Tout commence en 2018. Elle est encore mineure, en rupture avec sa famille d’origine, fragile et en quête de repères. Lui, déjà majeur, se trouve en situation irrégulière sur le sol français. Très rapidement, la relation devient fusionnelle. Pour beaucoup d’observateurs extérieurs, cela pourrait ressembler à une belle histoire d’amour improbable. Pourtant, les signaux d’alerte étaient déjà là, tapis dans l’ombre d’une dépendance affective réciproque mais déséquilibrée.
Quelques années plus tard, la jeune femme tombe enceinte. Elle ne souhaitait pas d’enfant à ce moment-là. Selon ses propres mots rapportés lors du procès, elle a été « beaucoup influencée » par son compagnon qui voyait dans cette naissance une opportunité concrète de régularisation administrative. L’enfant naît en 2020. À partir de ce moment précis, la dynamique change radicalement.
L’isolement comme arme de contrôle
La naissance de l’enfant marque le début d’une véritable spirale. Il commence par des remarques sur ses fréquentations. Puis viennent les interdictions : elle ne doit plus voir certains amis, répondre à certains messages. Il fouille son téléphone, vérifie ses déplacements, la suit parfois discrètement. Lorsque ses propres amis viennent à la maison, il enferme femme et enfant dans une pièce. Le contrôle devient obsessionnel.
Des experts psychiatres et psychologues missionnés pendant l’instruction ont qualifié ce comportement de « cas d’école » de contrôle coercitif. Ce terme, encore relativement récent dans le droit français, désigne une stratégie systématique visant à priver la victime de son autonomie, de ses réseaux sociaux, de son estime d’elle-même. Dans ce dossier, tous les ingrédients étaient réunis.
« Il l’a isolée progressivement, a surveillé ses moindres faits et gestes, a tenté de lui imposer des règles de plus en plus strictes. »
Un expert psychologue cité lors du procès
À un moment, il évoque même – de manière vague mais suffisamment inquiétante – la possibilité qu’elle porte le voile intégral. La jeune femme prend alors conscience de l’ampleur de l’emprise. Elle décide de s’éloigner. Plusieurs tentatives de rupture échouent. La dernière, en 2021, est définitive. Elle s’installe à Brest avec son fils.
La rupture devient un déclencheur de haine
La séparation n’est pas acceptée. Pour lui, tout devient prétexte à harcèlement : messages incessants, intrusions, menaces voilées puis explicites. Son titre de séjour n’est pas renouvelé après la fin de la vie commune. Une obligation de quitter le territoire français (OQTF) est prononcée. Cette situation administrative fragilisée alimente encore davantage sa rancœur et son sentiment d’injustice.
Entre 2022 et le drame, elle dépose quatre plaintes. Chaque dépôt est suivi de nouvelles menaces, de cambriolages de clés, de vols de documents personnels. Les enquêteurs parlent d’une escalade continue. Les voisins, les proches, les services sociaux : personne ne reste indifférent, mais personne ne parvient à enrayer la mécanique infernale.
Le 18 juin 2023 : neuf coups de couteau
Ce jour-là, il pénètre par effraction dans le pavillon où vivent désormais la jeune femme et leur fils de trois ans. Armé d’un couteau, il la frappe à neuf reprises : gorge, ventre, dos. L’enfant assiste à la scène. Elle parvient miraculeusement à s’échapper et à se réfugier chez des voisins. Hospitalisée en urgence, elle est plongée dans un coma artificiel. Pendant vingt jours, les médecins craignent pour sa vie.
Les photos des blessures, projetées lors du procès, ont marqué les esprits. Les plaies au cou, en particulier, ont nécessité de longues interventions chirurgicales. Elle garde aujourd’hui des séquelles physiques et psychologiques profondes, mais elle a choisi de témoigner, dignement, sans colère apparente, pour que son histoire serve peut-être à d’autres.
Trois jours d’audience, un verdict sans appel
Du lundi au mercredi, la cour d’assises du Finistère, à Quimper, a entendu les témoignages, les experts, les enquêteurs et bien sûr l’accusé. Celui-ci a beaucoup pleuré. Selon la mère de la victime, ces larmes étaient calculées, manipulatrices. Il a même tenté, depuis sa détention provisoire, de renouer contact avec la famille de la victime.
La cour n’a pas été sensible à cette posture. Trente ans de réclusion criminelle, interdiction définitive du territoire français, déchéance de l’autorité parentale : la peine prononcée le 12 février 2026 est sévère et traduit la gravité des faits et la dangerosité persistante de l’individu.
« Aujourd’hui ma cliente avance dans sa vie comme elle s’est avancée à la barre : digne et sans bruit. Nous avons le sentiment d’avoir enfin été entendues. »
L’avocate de la victime à l’issue du verdict
Pourquoi ce dossier dépasse le simple fait divers
Ce drame n’est pas seulement l’histoire d’une agression au couteau. Il condense plusieurs problématiques contemporaines lourdes :
- L’emprise psychologique et le contrôle coercitif, désormais reconnus comme circonstances aggravantes dans les violences conjugales
- Les stratégies de régularisation par le lien familial et les dérives qu’elles peuvent engendrer
- La difficulté à protéger efficacement une victime quand l’auteur fait l’objet d’une mesure d’éloignement du territoire qui n’est pas toujours exécutée rapidement
- Le retentissement psychologique sur un enfant témoin direct de la violence extrême
Chaque élément, pris isolément, fait l’objet de débats publics depuis plusieurs années. Réunis dans un même dossier, ils interrogent la société tout entière sur sa capacité à détecter, à prévenir et à sanctionner ces trajectoires destructrices.
La parole de la victime : un acte de courage
À 23 ans, elle aurait pu choisir le silence. Beaucoup le font, écrasées par la honte, la peur ou l’épuisement. Elle a choisi de parler. Pendant des heures, elle a raconté les détails les plus intimes de cette emprise, sans jamais hausser le ton, sans jamais verser dans la vengeance. Ce témoignage froid, presque clinique, a sans doute pesé plus lourd que n’importe quel cri de rage.
Les professionnels présents ont salué sa dignité. Pour les associations qui accompagnent les femmes victimes de violences, ce genre de posture à la barre est un exemple. Il montre qu’on peut survivre, témoigner et avancer, même après avoir frôlé la mort.
Et maintenant ?
Pour elle, la page judiciaire se tourne. Mais la reconstruction, elle, ne fait que commencer. Les séquelles physiques s’estompent lentement ; les traces psychologiques, elles, demandent un travail de longue haleine. Elle élève seule son fils, qui devra un jour comprendre ce qui s’est passé ce 18 juin 2023.
Du côté de l’auteur, la peine de trente ans laisse peu de place à l’aménagement rapide. L’interdiction définitive de territoire et la déchéance parentale viennent clore symboliquement une relation qui n’aurait jamais dû exister sous cette forme.
Ce dossier rappelle une réalité brutale : derrière chaque féminicide évité de justesse se cache souvent une longue histoire d’emprise ignorée, minimisée ou mal prise en charge. Il invite aussi à une vigilance collective accrue : voisins, amis, famille, services sociaux, forces de l’ordre… chacun peut, à son niveau, faire basculer une trajectoire avant qu’elle ne devienne irréversible.
La jeune femme de Brest a survécu. Elle témoigne aujourd’hui pour celles qui n’ont pas eu cette chance. Son courage silencieux vaut toutes les grandes déclarations.
Quelques chiffres clés sur les violences conjugales en France (données 2024-2025) :
- Plus de 140 000 victimes de violences conjugales enregistrées chaque année par les services de sécurité
- Environ 25 % des féminicides sont précédés de plaintes ou de signalements ignorés ou mal suivis
- Le contrôle coercitif est reconnu comme circonstance aggravante depuis la loi du 30 juillet 2020
- Seulement 15 % des auteurs de violences conjugales font l’objet d’une peine de prison ferme supérieure à 5 ans
Ce terrible fait divers de Brest n’est malheureusement pas isolé. Il s’inscrit dans une triste actualité qui continue de hanter la société française. Espérons que la sévérité du verdict prononcé ce 12 février 2026 servira d’électrochoc et contribuera, modestement, à faire évoluer les mentalités et les réponses institutionnelles face à ces drames trop fréquents.
La route est encore longue pour la victime, mais elle n’est plus seule. Elle a été entendue. C’est déjà une victoire immense.









