Imaginez une jeune femme de 23 ans, aujourd’hui marquée à vie, qui se tient devant une cour d’assises pour raconter comment l’homme qu’elle a aimé a failli la tuer sous les yeux de leur petit garçon. Ce drame, survenu à Brest, ne se résume pas à un simple fait divers. Il révèle une mécanique destructrice qui s’est installée progressivement, presque insidieusement, au fil des années.
Derrière les coups de couteau, il y a une histoire d’emprise, de manipulation, de promesses non tenues et d’un calcul froid autour d’une grossesse destinée à régulariser une situation administrative précaire. Ce mardi, lors de l’audience à Quimper, le témoignage poignant de la victime a figé la salle. Beaucoup parlent d’un « cas d’école » en matière de violences conjugales.
Un amour toxique qui vire au cauchemar
Tout commence en 2018. Elle est encore mineure, en rupture familiale, vulnérable. Lui, plus âgé, est déjà en situation irrégulière sur le territoire français. La relation débute sur des airs de passion intense, presque fusionnelle. Pour une adolescente en quête de repères, cette attention exclusive peut ressembler à de l’amour véritable.
Mais rapidement, la dynamique change. Les premiers signaux d’alerte apparaissent dès 2020. Des remarques blessantes, des colères soudaines, puis des violences physiques. La jeune femme, encore très jeune, se retrouve piégée dans une relation où elle perd peu à peu le contrôle de sa propre vie.
La grossesse comme « solution » administrative
Elle ne voulait pas d’enfant. Lui, en revanche, y voyait une opportunité. Une naissance sur le sol français pourrait, selon ses calculs, lui ouvrir des droits au séjour. Progressivement, elle se sent « influencée », poussée, presque obligée d’accepter cette grossesse. Une fois l’enfant né, la situation s’aggrave encore.
Les violences physiques deviennent plus fréquentes. Les insultes se multiplient. L’isolement s’installe : interdiction de voir ses amis, ses proches, contrôle permanent des déplacements. Les menaces de mort font leur apparition. Elle vit dans la peur quotidienne.
« Il me disait qu’il me tuerait si je le quittais, qu’il égorgérait l’enfant devant moi. »
Témoignage de la victime à la barre
Ce genre de phrases, répétées inlassablement, constituent ce que les spécialistes appellent du contrôle coercitif. Une forme d’emprise psychologique qui paralyse la victime et l’empêche de partir.
Les tentatives désespérées pour s’en sortir
Dès 2022, elle trouve le courage de porter plainte. Pas une, mais quatre fois. Chaque dépôt de plainte est suivi de mesures : interdictions d’approcher, obligation de quitter le territoire prononcée contre lui. Pourtant, rien n’y fait. Il continue d’apparaître, de menacer, de voler des clés, de s’introduire chez elle.
Les services sociaux, les forces de l’ordre sont alertés à plusieurs reprises. Des expertises psychologiques confirment la gravité de la situation : emprise totale, syndrome de stress post-traumatique chez la victime, peur panique dès qu’elle entend un bruit suspect.
Le 18 juin 2023 : le passage à l’acte
Ce jour-là, il entre par effraction dans la maison où elle vit avec leur fils de trois ans. Armé d’un couteau, il la frappe à neuf reprises : gorge, ventre, dos. L’enfant assiste à la scène, terrorisé. Elle parvient miraculeusement à s’échapper et à trouver refuge chez des voisins qui appellent les secours.
Transportée en urgence, elle est placée en coma artificiel. Pendant vingt jours, les médecins ne savent pas si elle survivra. Les blessures sont graves, les séquelles physiques et psychologiques profondes. Aujourd’hui encore, elle porte les traces visibles et invisibles de cette agression.
Les neuf coups de couteau n’étaient pas un geste impulsif. Ils étaient l’aboutissement d’une longue escalade de violence et de menaces répétées.
Les enquêteurs ont retrouvé des messages, des enregistrements, des traces d’intrusions répétées. Tout concordait : cet homme ne supportait pas l’idée qu’elle lui échappe, surtout après avoir obtenu ce qu’il considérait comme son « ticket » pour rester en France grâce à l’enfant.
Une mécanique bien connue des spécialistes
Les psychologues et les associations spécialisées dans les violences conjugales décrivent souvent ce type de parcours comme une spirale de violences. Elle commence par la séduction, passe par l’isolement, puis la violence physique et psychologique, et se termine parfois par un féminicide ou une tentative de meurtre.
Dans ce cas précis, plusieurs éléments aggravants se cumulent :
- La très grande différence d’âge et le statut de mineure de la victime au début de la relation
- L’emprise exercée sur une personne en grande fragilité sociale
- L’utilisation d’une grossesse comme moyen de pression administrative
- Le non-respect répété des mesures judiciaires
- La présence d’un enfant témoin de l’agression
Ces facteurs rendent le dossier particulièrement lourd aux yeux de la justice.
Les failles du système face à l’emprise
Comment expliquer qu’un homme sous obligation de quitter le territoire ait pu rester en France, s’introduire chez son ex-compagne et commettre un tel acte ? Les questions fusent dans l’opinion publique depuis les faits.
Les plaintes répétées n’ont pas suffi. Les interdictions d’approche n’ont pas été respectées. L’expulsion n’a pas été exécutée. Ce constat amer revient souvent dans les affaires de violences conjugales : malgré les outils juridiques existants, la mise en œuvre reste parfois insuffisante face à des individus déterminés.
« On lui avait dit qu’il devait partir. Mais il était toujours là, toujours plus menaçant. »
Extrait du témoignage de la victime
Ce décalage entre la décision judiciaire et son application concrète constitue l’un des points noirs les plus souvent dénoncés par les associations de défense des victimes.
Le calvaire d’une victime qui reconstruit sa vie
Aujourd’hui âgée de 23 ans, la jeune femme porte des cicatrices physiques impressionnantes. Mais ce sont surtout les blessures psychologiques qui la hantent encore. Elle revit la scène en boucle, sursaute au moindre bruit, craint pour la sécurité de son fils.
Malgré tout, elle a trouvé la force de témoigner pendant plusieurs heures à la barre, sans flancher. Son récit, clair, précis, poignant, a marqué les jurés et les magistrats. Elle espère que ce procès permettra à d’autres femmes de reconnaître les signaux d’alerte plus tôt.
« Si je peux aider une seule personne à partir avant qu’il ne soit trop tard, alors ça aura valu le coup de revivre tout ça devant la cour. »
Son courage force le respect. Elle n’est plus seulement une victime ; elle est devenue une voix pour toutes celles qui n’osent pas encore parler.
Vers un verdict très attendu
Le délibéré doit tomber mercredi. La cour d’assises du Finistère va devoir statuer sur la qualification des faits : tentative d’assassinat ou tentative de meurtre, circonstances aggravantes, préméditation éventuelle. La peine encourue peut aller jusqu’à la réclusion criminelle à perpétuité dans les cas les plus graves.
Quelle que soit la décision, ce procès aura permis de mettre en lumière une réalité trop souvent minimisée : les violences conjugales ne concernent pas seulement des couples « classiques ». Elles peuvent aussi s’inscrire dans des contextes migratoires complexes, où la régularisation devient un levier supplémentaire de domination.
Un appel à la vigilance collective
Ce drame rappelle cruellement qu’une grossesse ne protège pas une femme des violences. Au contraire, elle peut parfois aggraver la situation en rendant la victime encore plus dépendante.
Les professionnels insistent : il faut repérer les signaux précoces d’emprise (jalousie excessive, isolement, dévalorisation constante, contrôle des finances, des déplacements, des fréquentations). Plus on intervient tôt, plus on limite les risques de passage à l’acte violent.
- Écouter sans juger quand une proche semble changer de comportement
- Ne pas minimiser les menaces, même verbales
- Connaître les dispositifs d’urgence : 3919, commissariats, associations
- Ne jamais hésiter à signaler une situation inquiétante
- Soutenir la victime dans ses démarches, même quand elle hésite à partir
Chaque geste compte. Chaque parole peut sauver une vie.
Quand l’amour devient prison
Ce qui frappe dans ce dossier, c’est la lenteur avec laquelle la victime a pu s’extraire de l’emprise. Pendant des années, elle a cru pouvoir changer les choses, espéré un retour à la « belle période » du début. C’est typique des relations destructrices : la mémoire sélective des bons moments permet de supporter l’insupportable.
Aujourd’hui, elle paie le prix fort de cette illusion. Mais elle refuse de se taire. Son témoignage, brut, sans filtre, pourrait aider d’autres femmes à ouvrir les yeux sur leur propre situation.
Le 18 juin 2023 restera gravé comme le jour où une tentative de meurtre a failli mettre fin à sa vie. Mais c’est aussi le jour où elle a commencé à reprendre sa liberté, un pas après l’autre, malgré la douleur, malgré la peur.
Le verdict que rendra la cour d’assises dans les prochaines heures ne réparera pas le passé. Il ne rendra pas à cette jeune mère les années perdues, les cicatrices effacées. Mais il peut envoyer un message fort : la justice ne tolère pas l’impunité, même quand l’emprise a duré longtemps.
Et surtout, il rappelle à chacune et chacun d’entre nous que derrière chaque fait divers tragique se cache une histoire humaine, une vie brisée, et parfois, une chance infime de reconstruction.









