Imaginez un footballeur professionnel qui, après un match, reçoit des centaines d’insultes homophobes sur les réseaux sociaux. Au lieu de se cacher, il répond avec une phrase qui résonne longtemps : « Je serais plus heureux d’être “pédé” que d’être comme ceux qui m’insultent ». Cet homme existe. Il s’appelle Borja Iglesias.
À 33 ans, l’attaquant du Celta Vigo n’est plus seulement un buteur efficace. Il est devenu, presque malgré lui, l’une des voix les plus franches et les plus écoutées du football espagnol lorsqu’il s’agit de parler de respect, de tolérance et de masculinité.
Un attaquant qui ne rentre pas dans la case
Borja Iglesias n’a pas attendu d’être une superstar mondiale pour commencer à bousculer les codes. Surnommé affectueusement « El Panda » en raison de sa silhouette longiligne et de son caractère doux, il porte régulièrement du vernis à ongles. Parfois noir en soutien au mouvement Black Lives Matter, parfois coloré, parfois simplement une french manucure discrète qui s’efface doucement.
Ce détail esthétique, anodin pour beaucoup, provoque encore des torrents de haine dans les commentaires et dans certains stades. Pourtant, quand des centaines de supporters du Celta se sont présentés au stade Balaídos avec les ongles peints après une énième vague d’insultes visant leur joueur, le message était clair : ici, on protège les siens.
Les prémices d’un engagement personnel
Tout commence réellement pendant le confinement. Enfermé chez lui avec son ancienne compagne, Borja Iglesias se vernit les ongles pour la première fois. Il hésite à montrer ses mains en public. La peur du regard des autres est déjà là, bien ancrée.
Puis arrive l’année 2020 et le choc mondial provoqué par la mort de George Floyd. Comme beaucoup, il est bouleversé. Il décide alors de peindre ses ongles en noir, geste symbolique destiné à alerter sur le racisme encore très présent, y compris dans le football espagnol. Ce choix marque le début d’une démarche plus large.
Peu à peu, le vernis devient pour lui une forme d’expression comparable à un tatouage ou une coupe de cheveux radicale. Il ne le porte pas tous les jours, mais quand l’envie est là, il assume.
« Je serais plus heureux d’être pédé que comme eux »
Les insultes homophobes font partie du quotidien de nombreux joueurs qui sortent du cadre viril traditionnel. Borja Iglesias en reçoit régulièrement, que ce soit sur les réseaux ou dans les stades. Au début, elles le touchent profondément. Puis il opère un renversement mental puissant.
« Me faire traiter de “pédé”, je ne le considère pas comme une insulte. Je me dis que je serais bien plus heureux d’être “pédé” que d’être comme lui, plein de haine, à n’avoir rien d’autre à faire qu’insulter après un match. »
Cette phrase, prononcée avec calme, résume parfaitement sa philosophie. Ce qui le révolte vraiment, ce n’est pas d’être visé personnellement, mais l’idée qu’une personne homosexuelle puisse avoir peur de vivre pleinement sa vie à cause de ce climat.
Les vagues de soutien qui réchauffent le cœur
Après chaque tempête d’insultes arrive généralement une vague de messages positifs beaucoup plus massive. Des milliers de personnes écrivent à Borja Iglesias pour le remercier. Certaines confessions sont particulièrement émouvantes.
Une jeune fille trans le rencontre dans un bar de Madrid et lui dit merci les larmes aux yeux : elle avait quitté le football à cause du rejet qu’elle ressentait, et les prises de position de l’attaquant l’ont aidée à revenir vers ce sport qu’elle aime. Des hommes gays lui confient avoir renoncé au foot parce qu’ils se sentaient exclus. Ces rencontres le marquent durablement.
Pourquoi le football reste-t-il si hostile ?
Borja Iglesias reconnaît qu’il n’a pas encore toutes les réponses, mais il pointe plusieurs éléments structurels. Le football reste, dans l’imaginaire collectif, un bastion de la virilité traditionnelle. La force, la rudesse, la domination y sont valorisées depuis des décennies.
Certains joueurs ont pourtant ouvert des brèches. David Beckham avec son style sophistiqué, Guti avec son élégance assumée : ils ont prouvé qu’on pouvait être footballeur et sortir du schéma macho classique. Borja Iglesias cite ces exemples comme des sources d’inspiration importantes.
Malgré ces avancées, le coming out reste extrêmement rare dans le football professionnel masculin. Josh Cavallo, en Australie, reste une exception courageuse… et isolée. Beaucoup de joueurs avouent en privé qu’ils ont trop à perdre.
Les centres de formation, creuset de la virilité toxique ?
Dans les académies, les jeunes garçons cohabitent entre 13 et 18 ans, souvent sans présence féminine significative. Cela crée un microcosme où certaines attitudes se normalisent très tôt.
Borja Iglesias raconte comment les récits crus et souvent irrespectueux des plus anciens envers les femmes étaient banalisés à la cantine. Les plus jeunes écoutent, absorbent, intègrent ces comportements comme une norme. Lui-même a réussi à prendre du recul grâce à l’éducation reçue dans sa famille.
Ses parents, tous deux dans le milieu médical, lui ont transmis très tôt le respect d’autrui et le désir d’améliorer la société à son niveau. Entré tardivement dans le football professionnel (24 ans), il n’a jamais complètement perdu le contact avec la réalité extérieure.
Le vestiaire : entre débats riches et peurs inconscientes
Contrairement aux caricatures, les vestiaires ne sont pas des blocs monolithiques. Borja Iglesias assure que des discussions sur le racisme, l’homosexualité, le football féminin ou l’égalité salariale ont lieu régulièrement.
Mais la peur de perdre son statut reste très forte. Quand il affirme qu’Aitana Bonmatí et Alexia Putellas génèrent plus de revenus que lui, certains coéquipiers s’inquiètent immédiatement pour leur propre salaire futur. Il faut souvent expliquer longuement que défendre le foot féminin ne signifie pas prendre de l’argent aux hommes, mais développer un écosystème plus riche pour tout le monde.
L’affaire Rubiales et le retrait symbolique
En août 2023, après le baiser forcé imposé par Luis Rubiales à Jennifer Hermoso lors de la finale du Mondial féminin, Borja Iglesias annonce qu’il ne portera plus le maillot de la sélection tant que le président de la Fédération restera en poste.
Ce choix lui coûte cher sur le plan sportif. Il est écarté pendant de longs mois. Mais il ne regrette rien. Pour lui, se taire aurait été pire que tout.
« Si je m’étais tu, je me serais senti dans un pire état. »
Depuis, Rubiales a été condamné et évincé. Borja Iglesias a été rappelé en sélection récemment. Il pourrait même disputer la prochaine Coupe du monde.
Retour aux sources et pic de forme
Après des expériences réussies au Betis Séville et au Bayer Leverkusen (champion d’Allemagne en 2024), Borja Iglesias retrouve le club de son cœur : le Celta Vigo. Ce retour dans sa Galice natale agit comme un déclic émotionnel et sportif.
Vivre près de sa famille, croiser ses amis d’enfance chez le coiffeur, évoluer sous les ordres d’un entraîneur qui le connaît depuis longtemps : tous ces éléments lui permettent d’être plus performant que jamais.
Il consulte régulièrement des psychologues et refuse l’idée qu’un footballeur doive se couper du monde pour réussir. Au contraire : la photographie, la musique, les rencontres avec des artistes l’aident à rester équilibré.
Un engagement qui pèse… mais qui vaut le coup
Borja Iglesias avoue ressentir parfois la pression d’être « le justicier » permanent. Il reçoit des messages lui demandant pourquoi il ne s’exprime pas sur tel ou tel sujet. Il choisit donc ses combats avec soin.
Il défend également la cause palestinienne, refuse de cautionner certains voyages en Arabie saoudite sans le dire clairement, et continue de porter haut les valeurs de respect et d’inclusion.
Il sait que chaque prise de parole peut lui coûter cher, mais il refuse de se censurer complètement. Le football est trop beau, trop émotionnel pour qu’il y renonce. Et pourtant, il refuse d’y sacrifier ses convictions.
Et demain ?
Borja Iglesias rêve évidemment de disputer une Coupe du monde. Même s’il n’y va pas, il aura le sentiment d’avoir contribué à faire bouger les lignes. Il espère surtout qu’un jour prochain, un jeune joueur homosexuel pourra faire son coming out sans craindre de tout perdre.
Il sait que le chemin est encore long. Mais chaque ongle verni, chaque message de soutien, chaque discussion dans un vestiaire fait avancer la cause.
Et quelque part, dans un stade ou sur un écran, un adolescent qui se sent différent regarde Borja Iglesias et se dit peut-être, pour la première fois : « Lui aussi est différent… et il assume. Alors moi aussi, je peux. »
C’est sans doute le plus beau but qu’il ait jamais marqué.









