Imaginez un hélicoptère survolant lentement les vallées verdoyantes du centre de la Bolivie, scrutant depuis le ciel des milliers d’hectares de plants de coca. Jeudi dernier, cette scène n’avait rien d’une fiction : des représentants américains, y compris du personnel de l’Agence antidrogue des États-Unis, prenaient place à bord pour observer ces zones sensibles. Un événement discret mais lourd de sens dans un pays où la feuille de coca fait partie intégrante de la culture, de l’économie et de la politique depuis des décennies.
Un survol qui marque le retour d’une coopération longtemps rompue
Ce vol d’observation n’est pas anodin. Il intervient dans un contexte de réchauffement spectaculaire des relations entre La Paz et Washington, après plus de quinze ans de rupture quasi-totale. L’objectif officiel ? Évaluer les besoins concrets de la Bolivie dans sa lutte contre le narcotrafic et explorer les possibilités d’une reprise de l’aide technique et matérielle américaine.
Le vice-ministre bolivien en charge de la lutte contre la drogue a confirmé la présence d’une dizaine de représentants américains lors de ce survol de trois heures et demie. À ses côtés, ces officiels ont pu contempler de leurs propres yeux les immenses étendues du Chapare, région historiquement associée à la production de coca à des fins à la fois traditionnelles et illicites.
Le Chapare : épicentre de la production et des tensions
Situé au cœur du pays, le Chapare est bien plus qu’une simple zone agricole. C’est un territoire où se croisent traditions ancestrales, intérêts économiques et stratégies de contrôle international du trafic de drogue. Les plants de coca y poussent en abondance, certains dans le cadre légal autorisé, d’autres bien au-delà des limites fixées par la législation bolivienne.
Le survol a notamment concerné les environs de Lauca Eñe, localité devenue ces derniers mois le refuge de l’ancien président socialiste. Ce dernier, visé par un mandat d’arrêt dans une affaire qu’il conteste vigoureusement, reste entouré d’une importante base de partisans qui considèrent cette zone comme un bastion de résistance.
Malgré la présence symbolique dans cette localité sensible, les autorités ont tenu à préciser que l’objectif premier du vol n’était absolument pas de surveiller les mouvements politiques au sol. L’attention s’est portée sur des éléments bien précis : les pistes clandestines récemment repérées et les sites de transformation de la pâte base de cocaïne découverts la veille même.
Un parc aérien en état critique
La Bolivie fait face à un problème structurel majeur : sur les 31 aéronefs théoriquement dédiés à la surveillance et à l’interdiction des activités illicites liées à la drogue, seuls deux restent opérationnels à ce jour. Ce chiffre alarmant a été publiquement reconnu par le vice-ministre lui-même, qui participait au survol.
Face à cette faiblesse logistique, l’appel à une coopération renforcée avec les États-Unis devient presque inévitable. Les autorités boliviennes espèrent obtenir rapidement un soutien matériel et technique capable de redonner du muscle à leurs opérations de contrôle des cultures illicites et de destruction des laboratoires clandestins.
« Nous avons besoin d’une coopération le plus tôt possible avec Washington dans la lutte antidrogue »
Le vice-ministre bolivien chargé de la lutte antidrogue
Cette déclaration illustre bien la nouvelle orientation du pouvoir en place depuis novembre. Le dirigeant de centre droit actuellement aux commandes semble déterminé à tourner la page de la rupture initiée il y a près de deux décennies.
Retour en arrière : l’expulsion de la DEA en 2008
Il est impossible de comprendre la portée actuelle de ce survol sans revenir sur l’histoire récente des relations bilatérales. En 2008, sous la présidence du leader socialiste, la décision avait été prise d’expulser purement et simplement les agents de l’Agence antidrogue américaine du territoire national.
Cette mesure, très médiatisée à l’époque, s’inscrivait dans une rhétorique souverainiste forte. Le gouvernement d’alors accusait les agents américains de se livrer à des activités d’espionnage et de déstabilisation politique plutôt que de se concentrer sur la lutte contre le trafic de stupéfiants.
Depuis cette date, la présence officielle de la DEA sur le sol bolivien a été nulle. Les rares contacts se limitaient à des échanges multilatéraux ou à des programmes très encadrés passant par des organisations internationales.
Un nouveau président, une nouvelle approche
L’arrivée au pouvoir d’un dirigeant de centre droit en novembre dernier a constitué un tournant majeur. Très rapidement, des signaux de détente ont été envoyés vers Washington. Le survol de jeudi s’inscrit donc dans une séquence plus large de normalisation des relations bilatérales.
Les autorités boliviennes insistent sur le caractère technique et opérationnel de cette visite aérienne. Il s’agit, selon elles, de « réviser les besoins » du pays en matière de lutte contre les drogues illicites, et non de réinstaller immédiatement une présence permanente de l’agence américaine.
Cependant, le simple fait qu’une délégation incluant des membres de cette agence ait été autorisée à bord d’un hélicoptère bolivien constitue déjà un symbole fort. C’est une première depuis l’expulsion de 2008.
La réaction vive des syndicats paysans
Dans le Chapare, la nouvelle n’a pas été accueillie avec enthousiasme. Les organisations paysannes, traditionnellement très attachées à la culture de la coca, ont rapidement fait part de leur inquiétude et de leur opposition.
« Nous rejetons les décisions de ce gouvernement, que nous considérons comme une marionnette des États-Unis »
Un dirigeant syndical du Chapare
Cette déclaration, prononcée sur une radio communautaire très écoutée dans la région, résume bien le sentiment dominant parmi les producteurs de coca. Pour beaucoup d’entre eux, toute forme de coopération renforcée avec Washington représente une menace directe sur leur moyen de subsistance et sur la souveraineté nationale.
Les syndicats craignent en effet un retour aux politiques d’éradication forcée qui avaient cours dans les années 1990 et au début des années 2000, souvent soutenues financièrement et logistiquement par les États-Unis.
La Bolivie, troisième producteur mondial de cocaïne
Selon les estimations les plus récentes publiées par les instances onusiennes, la Bolivie reste le troisième producteur mondial de cocaïne, derrière la Colombie et le Pérou. Bien que le pays cultive officiellement une quantité limitée de coca à des fins traditionnelles (mastication, infusions, usages rituels), une partie significative de la production dépasse largement ces quotas légaux.
Cette réalité complexe explique en grande partie pourquoi le sujet reste aussi sensible. D’un côté, la feuille de coca fait partie intégrante de l’identité culturelle bolivienne ; de l’autre, elle constitue la matière première de l’une des drogues les plus destructrices au monde.
Le nouveau gouvernement doit donc naviguer entre ces deux réalités : préserver une certaine légitimité auprès des producteurs de coca tout en répondant aux attentes internationales, notamment nord-américaines, en matière de réduction des flux de cocaïne.
La priorité antidrogue de l’administration américaine
De l’autre côté de l’Atlantique, la lutte contre le narcotrafic en Amérique latine constitue depuis plusieurs années une priorité affirmée de la politique de sécurité nationale. Cette approche s’est accentuée ces derniers mois avec un discours très offensif sur la nécessité de renforcer la pression sur les pays producteurs et de transit.
Dans ce cadre, la Bolivie représente à la fois un défi et une opportunité. Un défi, car le pays a longtemps défendu une approche différente, axée sur la réduction des dommages et la reconnaissance des usages traditionnels. Une opportunité, car le changement de majorité politique ouvre potentiellement la porte à une collaboration plus étroite.
Quelles perspectives pour l’avenir proche ?
Ce survol d’observation n’est très probablement que la première étape d’un processus beaucoup plus long. Les discussions entre les deux capitales devraient se poursuivre dans les semaines et les mois à venir.
Plusieurs scénarios sont envisageables : une aide technique limitée et très encadrée, un soutien matériel (hélicoptères, drones, équipements de surveillance), voire, à plus long terme, un retour progressif et très progressif d’une présence opérationnelle américaine sur le sol bolivien.
Quelle que soit la forme que prendra cette coopération, elle ne pourra ignorer les réalités locales. Toute politique perçue comme trop agressive risquerait de provoquer une forte mobilisation sociale dans le Chapare et dans d’autres régions cocaïères du pays.
Le nouveau pouvoir devra donc trouver un équilibre délicat entre ouverture internationale, impératifs sécuritaires et préservation de la cohésion sociale interne. Le survol de jeudi n’était peut-être qu’un premier pas, mais il ouvre incontestablement une nouvelle page dans l’histoire mouvementée des relations entre la Bolivie et son puissant voisin du Nord.
À suivre avec attention dans les prochains mois, alors que les tractations se poursuivent loin des regards et que les hélicoptères, eux, pourraient bien reprendre régulièrement du service au-dessus des vallées verdoyantes du Chapare.
Ce simple vol de trois heures et demie pourrait bien préfigurer des changements profonds dans la manière dont la Bolivie aborde désormais la question de la coca, de la drogue et de sa place dans le concert des nations.
Point clé : Pour la première fois depuis 2008, des représentants de l’agence antidrogue américaine ont participé à une mission aérienne de surveillance au-dessus des zones de culture de coca boliviennes. Symbole d’un dégel diplomatique ou prémices d’un retour en force ? L’avenir le dira.
La suite de cette histoire dépendra autant des négociations en coulisses que de la capacité du gouvernement actuel à maintenir le dialogue avec les secteurs sociaux les plus mobilisés sur cette question.
Un défi majeur pour les mois à venir.









