Imaginez une nuit froide à Zagreb, capitale de la Croatie. Dans un quartier paisible, une femme s’approche discrètement d’un mur en pierre appartenant à un couvent. Là, une petite boîte chauffée, équipée d’un lit miniature, attend en silence. Elle y dépose un nouveau-né avant de disparaître dans l’obscurité. Cette scène, qui pourrait sembler sortie d’un roman, est devenue réalité avec l’installation de la première « boîte à bébé » du pays. Mais derrière cette initiative, un débat brûlant divise la société croate : s’agit-il d’un acte de compassion ou d’une menace voilée contre les droits des femmes ?
Une Initiative Qui Fait Parler
En février dernier, une association liée à l’Église catholique a inauguré cette « fenêtre de la vie » dans un coin discret de Zagreb. L’objectif affiché ? Offrir une alternative désespérée à celles qui ne peuvent ou ne veulent pas garder leur enfant. Mais cette démarche, loin de faire l’unanimité, a ravivé des tensions dans un pays où la religion et les traditions pèsent lourd sur les consciences.
Comment Fonctionne Cette Boîte Pas Comme les Autres ?
Le dispositif est simple mais ingénieux. Encastrée dans un mur, la boîte est équipée d’un espace chauffé et d’un petit lit pour accueillir un nourrisson. Dès que quelqu’un ouvre la trappe, des capteurs de mouvement envoient une alerte à une responsable et à des religieuses vivant à proximité. Si un bébé est trouvé, elles interviennent immédiatement, alertant ensuite les autorités médicales et policières. Une caméra surveille les lieux, mais son angle, selon les responsables, préserve l’anonymat des déposants.
« Notre but est clair : sauver des vies et empêcher des drames comme l’infanticide. »
– Une membre de l’association à l’origine du projet
L’idée n’est pas nouvelle. Elle a germé il y a des années dans l’esprit des fondateurs, mais un événement tragique a précipité sa concrétisation : l’an dernier, deux jeunes ont découvert un bébé abandonné dans une poubelle d’un parc de la ville. Pour les défenseurs du projet, cette boîte est une réponse concrète à des situations rares mais bien réelles.
Un Pays Sous Influence Religieuse
La Croatie, où **80 % de la population** se déclare catholique, est un terrain fertile pour ce type d’initiative. L’Église y joue un rôle central, influençant les débats sociaux et moraux. Les groupes conservateurs, souvent proches des institutions religieuses, mènent depuis des années des campagnes contre l’avortement, organisant des prières publiques et des rassemblements. Dans ce contexte, la boîte à bébé apparaît à beaucoup comme une extension de cette croisade.
Pourtant, ses promoteurs insistent : il ne s’agit pas d’interdire quoi que ce soit, mais d’offrir une solution. « C’est une alternative, pas une prise de position contre le choix des femmes », affirme une voix autorisée du projet. Mais cette explication peine à convaincre les opposants.
Les Féministes Montent au Crénelage
Face à cette installation, les associations de défense des droits des femmes ne décolèrent pas. Elles dénoncent une initiative qu’elles jugent **illégale** et **dangereuse**, accusant ses instigateurs de chercher à culpabiliser les femmes enceintes. Selon elles, cette boîte pourrait pousser certaines à mener à terme des grossesses non désirées, sous la pression implicite d’une société conservatrice.
Plusieurs ONG, regroupées dans un réseau national, exigent son retrait immédiat. Elles s’appuient notamment sur les recommandations d’un comité des Nations Unies, qui, depuis des années, appelle à abandonner ces dispositifs au nom des droits de l’enfant. Car derrière la promesse de salut, une question fondamentale demeure : quid de l’identité de ces bébés abandonnés ?
Un Débat Éthique et Légal
En Croatie, abandonner un enfant est un acte puni par la loi. La boîte à bébé, bien qu’elle vise à protéger les nouveau-nés, se trouve donc dans une zone grise juridique. Une défenseure des droits des enfants, en poste depuis 2017, résume bien l’ambiguïté : « Sauver des vies, c’est noble, mais cela ne doit pas se faire au détriment des principes éthiques et légaux. »
- Droit à l’identité : Les enfants ont le droit de connaître leurs origines, un principe bafoué par l’anonymat total.
- Causes profondes : Plutôt que de proposer des solutions de surface, ne faudrait-il pas s’attaquer à la pauvreté ou au manque de soutien aux mères ?
- Légalité : Le dispositif contourne-t-il la loi croate sur l’abandon ?
Contrairement à d’autres pays européens, comme la France avec l’*accouchement sous X*, la Croatie n’offre pas d’option légale pour accoucher anonymement. Cette absence alimente le débat : certains groupes, soutenus par l’Église, militent pour une réforme en ce sens, tandis que d’autres y voient une nouvelle offensive contre l’autonomie des femmes.
Un Phénomène Européen
La Croatie n’est pas un cas isolé. Au moins une dizaine de pays en Europe, dont l’Allemagne, la Pologne ou encore la Suisse, ont adopté des dispositifs similaires. Dans ces nations, les boîtes à bébés sont souvent défendues comme un dernier recours pour éviter les abandons sauvages. Mais partout, elles soulèvent les mêmes critiques : inefficaces face aux causes profondes et contraires aux droits fondamentaux des enfants.
Pays | Présence de boîtes | Statut légal |
Allemagne | Oui | Toléré |
Pologne | Oui | Accepté |
Croatie | Oui | En débat |
Ce tableau, bien que simplifié, illustre une tendance : l’Europe est divisée sur la question. En Croatie, l’avenir de cette première boîte dépend désormais d’une inspection lancée par les autorités sociales. Le verdict pourrait faire jurisprudence.
Avortement en Danger ?
Le droit à l’avortement, inscrit dans une loi datant de 1978, est un acquis fragile en Croatie. De plus en plus de médecins refusent de pratiquer l’intervention, invoquant leur liberté de conscience. Dans ce climat, les opposants à la boîte y voient un outil de plus dans l’arsenal des groupes anti-avortement, qui chercheraient à imposer leur vision morale.
« On dirait une bonne idée au premier abord, mais c’est une manière détournée de faire peser la faute sur les femmes », confie une professionnelle croate interrogée par une source proche du dossier. Une accusation que les promoteurs rejettent en bloc, préférant mettre en avant les vies potentiellement sauvées.
Et Après ?
Le sort de cette boîte à bébé reste incertain. Les autorités sanitaires ont mis en place un groupe de réflexion sur la question de l’abandon anonyme, tandis que des associations religieuses poussent pour une législation inspirée d’autres modèles européens. En attendant, la polémique ne fait que commencer, révélant les fractures d’une société tiraillée entre tradition et modernité.
Ce débat dépasse les frontières croates. Il interroge nos valeurs collectives : comment protéger la vie sans empiéter sur la liberté ? Une chose est sûre : cette petite boîte, nichée dans un mur de Zagreb, n’a pas fini de faire parler d’elle.