Imaginez un pays où un seul homme dirige depuis quatre décennies, où une ancienne star de la musique se transforme en leader d’une révolte populaire, et où chaque élection ressemble davantage à un bras de fer qu’à un scrutin démocratique. C’est l’histoire qui se joue actuellement en Ouganda, un pays d’Afrique de l’Est où la jeunesse rêve d’un avenir différent tandis qu’un régime expérimenté s’accroche au pouvoir par tous les moyens.
Un rappeur devenu symbole de résistance
Robert Kyagulanyi, plus connu sous son nom de scène Bobi Wine, incarne aujourd’hui l’espoir d’une génération entière. À 43 ans, cet ancien chanteur de raggamuffin aux dreadlocks emblématiques prépare une nouvelle candidature à la présidence. Son parcours est atypique : issu des quartiers défavorisés de Kampala, il a conquis la notoriété grâce à des textes engagés dénonçant les inégalités et la corruption.
Ceux qui le suivent depuis ses débuts se souviennent de ses clips flamboyants où il posait au volant de sa Cadillac, entouré de danseuses, un joint à la bouche. Derrière cette image de star du ghetto se cachait déjà une voix critique envers le pouvoir en place. Progressivement, ses chansons sont devenues des hymnes pour une jeunesse frustrée par le chômage, la pauvreté et l’absence de perspectives.
Des bidonvilles à la scène politique
Né et grandi dans le quartier populaire de Kamwokya, l’un des plus grands bidonvilles de la capitale ougandaise, Bobi Wine connaît intimement les réalités quotidiennes des plus démunis. Malgré son ascension sociale – il a étudié la musique et le théâtre à l’université et vit aujourd’hui dans une villa confortable –, il refuse d’oublier ses origines. Il se présente toujours comme le « président du ghetto », un titre que ses fans lui ont attribué avec fierté.
Cette authenticité constitue l’un de ses principaux atouts. Dans un pays où plus de 70 % de la population a moins de 30 ans, son âge et son parcours résonnent particulièrement. Ces jeunes n’ont connu qu’un seul chef d’État depuis leur naissance, et beaucoup aspirent à un changement profond.
Nous devons continuer à être debout, ensemble. Je n’ai aucun doute que nous vaincrons.
Bobi Wine lors d’une prière pour les prisonniers politiques
Cette détermination transparaît dans chacune de ses interventions publiques. Même après des années de répression, il continue de mobiliser des foules impressionnantes, surtout dans les quartiers populaires de Kampala.
La peur du pouvoir face à l’ascension de l’opposant
Lors de sa première candidature en 2021, Bobi Wine avait créé une onde de choc au sein du régime. Ses meetings attiraient des dizaines de milliers de personnes, un phénomène rare dans un pays où l’opposition peine habituellement à se faire entendre. Cette popularité soudaine a provoqué une réponse brutale des autorités.
Les forces de l’ordre ont multiplié les arrestations, les interdictions de rassemblement et les violences. Fin 2020, au moins 54 personnes avaient perdu la vie lors d’affrontements liés à l’arrestation répétée du musicien devenu politicien. Les images de répression avaient choqué l’opinion internationale.
Le pouvoir n’a pas hésité à employer des méthodes extrêmes. Bobi Wine a été arrêté à de multiples reprises depuis 2018, assigné à résidence, et torturé en détention selon plusieurs témoignages concordants. Un documentaire primé aux festivals internationaux a révélé au grand jour ces pratiques, montrant les séquelles physiques sur son corps.
Une campagne 2026 sous haute tension
Jeudi, Bobi Wine remet le couvert pour l’élection présidentielle de 2026. Malgré les obstacles, il reste convaincu que le vent du changement peut souffler sur l’Ouganda. Sa campagne, cependant, se heurte à nouveau à une répression féroce. Les rassemblements sont systématiquement dispersés à coups de gaz lacrymogène et de matraques.
Selon des organisations de défense des droits humains, au moins 400 militants de son parti, la Plateforme d’unité nationale (NUP), ont été arrêtés uniquement pour avoir exprimé leur soutien. En novembre dernier, l’un de ses partisans a trouvé la mort lors d’un meeting perturbé par les forces de sécurité.
Ces méthodes visent clairement à décourager les opposants et à limiter la visibilité de Bobi Wine. Pourtant, celui-ci persiste, multipliant les prières collectives et les messages d’espoir à destination de ses partisans emprisonnés.
Face à un président qui ne lâche rien
De l’autre côté du ring se trouve Yoweri Museveni, 81 ans, au pouvoir depuis 1986. Ancien guérillero, il a contribué à mettre fin au régime sanglant d’Idi Amin Dada avant de s’installer durablement à la tête de l’État. Surnommé affectueusement « mzee » (le vieux) par ses partisans, il conserve un soutien important dans les zones rurales et au sein de l’armée.
Le parti au pouvoir reste hégémonique et dispose d’un appareil étatique puissant. Museveni a parfois qualifié Bobi Wine de « petit-fils indiscipliné », minimisant ainsi la menace qu’il représente tout en le présentant comme un perturbateur immature.
Cette posture condescendante masque peut-être une réelle inquiétude. La capacité de mobilisation de l’opposant dans les centres urbains, notamment dans la région du Buganda – un ancien royaume au poids politique considérable –, constitue un défi sérieux pour le régime.
Les combats emblématiques de Bobi Wine député
Entre 2017 et 2021, Bobi Wine a siégé au parlement en tant que député de Kyadondo Est, une circonscription de la capitale. Durant ce mandat, il s’est particulièrement illustré dans la lutte contre l’instauration d’une taxe sur l’utilisation des réseaux sociaux.
Cette mesure, perçue comme une tentative de museler la liberté d’expression, avait provoqué une levée de boucliers parmi les jeunes connectés. Bobi Wine avait porté haut et fort cette contestation, renforçant son image de défenseur des libertés numériques et de la jeunesse.
Ces prises de position lui ont valu une popularité supplémentaire, mais aussi une surveillance accrue de la part des services de sécurité. Son passage au parlement a démontré qu’il pouvait allier charisme populaire et travail législatif concret.
Les défis d’une victoire électorale
Malgré son aura auprès de la jeunesse urbaine, les observateurs restent prudents quant aux chances réelles de Bobi Wine de l’emporter. Le contrôle du pouvoir sur les institutions, l’influence de l’armée et la fidélité des zones rurales constituent des obstacles majeurs.
L’histoire récente de l’Ouganda, marquée par des décennies de tyrannie sous Idi Amin puis par la stabilisation autoritaire de Museveni, rend les populations méfiantes face à des changements trop brusques. Beaucoup craignent que l’instabilité ne revienne si le pouvoir change de mains.
Pourtant, la persévérance de Bobi Wine et sa capacité à mobiliser malgré la répression forcent le respect. Chaque arrestation, chaque passage à tabac semble paradoxalement renforcer sa légitimité auprès de ceux qui aspirent à une alternance.
Une jeunesse qui refuse l’éternel statu quo
Le vrai moteur du mouvement porté par Bobi Wine reste cette jeunesse ougandaise qui représente plus des deux tiers de la population. N’ayant connu que Museveni, elle réclame des opportunités économiques, une gouvernance plus inclusive et la fin de l’impunité.
Les chansons de Bobi Wine, autrefois diffusées dans les matatus et les petits bars, sont devenues des cris de ralliement. Elles parlent de justice sociale, d’égalité des chances et de dignité pour les oubliés du système.
Cette connexion émotionnelle explique pourquoi, malgré la répression, les meetings continuent d’attirer des foules immenses. Chaque jeune présent sait qu’il risque l’arrestation, les coups, voire pire, mais beaucoup choisissent quand même de venir exprimer leur ras-le-bol.
Vers une transition pacifique ou un durcissement du régime ?
L’élection de 2026 représente un moment charnière pour l’Ouganda. Soit le régime parvient à contenir la contestation et à maintenir le statu quo, soit la pression populaire finit par créer une brèche dans le système.
Bobi Wine parie sur la seconde option. Il répète inlassablement que le changement viendra de la mobilisation pacifique et massive de la population. Ses partisans rêvent d’une alternance démocratique, tandis que ses détracteurs l’accusent de vouloir déstabiliser un pays déjà fragile.
Quelle que soit l’issue, une chose est sûre : le « président du ghetto » a durablement modifié le paysage politique ougandais. Il a donné un visage et une voix à une génération qui refusait d’être réduite au silence.
Dans les rues de Kampala, dans les bidonvilles comme dans les quartiers plus aisés, son nom circule, suscite des débats passionnés et nourrit l’espoir d’un avenir différent. Même si l’issue de ce scrutin reste incertaine, Bobi Wine a déjà gagné une bataille symbolique : celle de la visibilité et de la légitimité d’une opposition jeune et urbaine.
Le monde observe désormais avec attention ce duel entre un vétéran du pouvoir et un challenger venu du peuple. L’histoire ougandaise est peut-être à un tournant, et l’année 2026 pourrait marquer le début d’une nouvelle page pour ce pays d’Afrique de l’Est.
Quoi qu’il arrive dans les urnes – si urnes il y a réellement –, la détermination de Bobi Wine et de ses partisans continuera d’inspirer ceux qui croient qu’un autre avenir est possible pour l’Ouganda.









