Imaginez un pays où un général proche de la retraite décide soudain de tout balayer : une dirigeante adulée par son peuple, un processus démocratique fragile, et des espoirs de liberté accumulés pendant des décennies. C’est exactement ce qui s’est produit en Birmanie il y a cinq ans. Aujourd’hui, alors que les urnes se referment sur la dernière phase d’élections organisées par la junte, une question domine : le pouvoir va-t-il réellement changer de mains, ou simplement changer de costume ?
L’ombre pesante du général Min Aung Hlaing sur l’avenir birman
Le général Min Aung Hlaing n’est plus seulement un militaire. Il est devenu le symbole d’une Birmanie verrouillée par l’armée. À 69 ans, il dirige le pays depuis le coup d’État de février 2021. Ce scrutin en trois phases, qui s’achève ce dimanche, est présenté officiellement comme une étape vers la normalisation. Pourtant, très peu d’observateurs y croient vraiment.
Le principal parti proche des militaires semble en route pour une victoire écrasante. Et le général lui-même n’a pas exclu de quitter l’uniforme pour endosser l’écharpe présidentielle une fois le nouveau Parlement réuni. Une transition qui ressemblerait plus à une continuité qu’à un véritable changement.
Un parcours forgé dans l’armée birmane
Min Aung Hlaing est né en 1956 à Dawei, dans le sud du pays. Après des études de droit, il intègre l’académie militaire après plusieurs tentatives. Sa carrière progresse méthodiquement au sein des forces armées. En 2011, alors que la Birmanie entame une ouverture démocratique après des décennies de dictature militaire, il est nommé commandant en chef de l’armée.
Ce poste stratégique le place au cœur des tensions entre civils et militaires. Pendant dix ans, il entretient des relations conflictuelles avec les dirigeants élus, notamment avec Aung San Suu Kyi et son parti, la Ligue nationale pour la démocratie. Ces frictions culminent en 2021 avec le coup d’État.
Avant même cet événement, son nom circulait déjà dans les chancelleries internationales. En 2017, il dirige les opérations militaires contre la minorité rohingya. Ces opérations provoquent l’exode de plus de 750 000 personnes vers le Bangladesh. Les accusations de crimes graves pleuvent rapidement.
Le coup d’État de 2021 : un tournant brutal
En février 2021, Min Aung Hlaing déclenche le coup d’État. Il accuse le parti d’Aung San Suu Kyi de fraudes massives lors des élections de 2020. La dirigeante, prix Nobel de la paix, est arrêtée et reste emprisonnée depuis. Le général proclame l’état d’urgence et prend le contrôle total du pays.
Les manifestations pacifiques éclatent partout. La répression est féroce. Des milliers de personnes sont tuées, des dizaines de milliers arrêtées. Face à cette violence, une partie de la résistance s’organise en armes. Des groupes pro-démocratie rejoignent les armées ethniques qui combattent depuis longtemps le pouvoir central.
Une guerre civile s’installe. Elle ravage de nombreuses régions. L’économie s’effondre, les déplacements de population s’intensifient. Pendant quatre ans, Min Aung Hlaing gouverne par décret, sans partage du pouvoir.
Des élections sous contrôle : un retour à la démocratie ?
En août dernier, l’état d’urgence est levé. La junte annonce des élections législatives en plusieurs phases. La troisième et dernière se tient ce dimanche. Officiellement, il s’agit de restaurer un gouvernement civil élu. Mais la réalité sur le terrain est bien différente.
De nombreuses zones échappent au contrôle de l’armée. Les combats continuent. L’opposition démocratique est interdite ou en exil. Les partis autorisés sont presque tous favorables à la junte. Le principal d’entre eux devrait remporter une majorité confortable.
Pour beaucoup de Birmans, ce scrutin n’est qu’une formalité. Il servirait à légitimer le pouvoir existant. Le général pourrait ainsi devenir président sans uniforme, tout en conservant l’influence déterminante de l’armée sur la politique nationale.
Les élections sont probablement destinées à transférer le pouvoir de Min Aung Hlaing à… lui-même.
Cette phrase résume le scepticisme ambiant. À l’intérieur comme à l’extérieur du pays, rares sont ceux qui y voient un vrai progrès démocratique.
Un passé marqué par la répression des Rohingya
Avant le coup d’État, Min Aung Hlaing était déjà persona non grata dans de nombreux pays. La campagne militaire de 2017 contre les Rohingya a provoqué une crise humanitaire majeure. Les villages incendiés, les exactions documentées ont choqué le monde entier.
La Cour pénale internationale a émis un mandat d’arrêt pour crimes contre l’humanité. Les sanctions se sont multipliées. Il a été banni de plateformes comme Facebook pour incitation à la haine. Il rejette fermement toutes ces accusations.
Cette affaire continue de peser lourdement sur son image internationale. Elle explique en partie l’isolement diplomatique de la junte. Pourtant, à l’intérieur du pays, son discours nationaliste trouve encore un écho auprès de certains segments de la population.
Modernisation militaire et partenariats stratégiques
Sous sa direction, l’armée birmane a lancé un vaste programme de modernisation. Des équipements sophistiqués ont été acquis auprès de plusieurs pays fournisseurs. La Chine, la Russie et Israël figurent parmi les principaux partenaires.
Ces achats coûteux visent à renforcer la capacité opérationnelle des forces armées. Ils interviennent dans un contexte de tensions internes croissantes. L’armée cherche à maintenir sa suprématie face aux groupes armés ethniques et aux nouvelles forces de résistance.
Chaque année, le 27 mars, lors de la Journée des forces armées, Min Aung Hlaing préside un grand défilé militaire à Naypyidaw. Debout sur une jeep décapotable, couvert de décorations, il incarne la puissance de l’institution militaire. Ce rituel symbolique souligne le rôle central de l’armée dans la vie politique birmane.
Titre officiel complet : Président de la commission nationale de la sécurité et de la paix, commandant en chef des services de défense, généralissime Thadoe Maha Thray Sithu Thadoe Thiri Thudhamma Min Aung Hlaing.
Ce titre fleuve reflète à la fois le prestige et l’accumulation de pouvoir autour de sa personne.
Un homme qui défie l’âge de la retraite
En 2021, Min Aung Hlaing approchait des 65 ans, âge limite de retraite pour les officiers à l’époque. Plutôt que de quitter son poste, il a renversé le gouvernement élu. Ce geste a prolongé son influence bien au-delà des règles internes de l’armée.
Les analystes estiment que cette décision était motivée par la crainte de voir le pouvoir militaire s’éroder progressivement. Les élections de 2020 avaient donné une victoire écrasante au parti d’Aung San Suu Kyi. Les partis pro-militaires étaient largement distancés.
Le coup d’État a stoppé net cette évolution. Il a permis à l’armée de reprendre les rênes. Aujourd’hui, les élections en cours semblent destinées à pérenniser cette situation.
Scepticisme international et divisions internes
À l’étranger, les réactions sont unanimes : ce scrutin manque de légitimité. Les conditions ne permettent pas un vote libre et équitable. De nombreuses régions sont inaccessibles. L’opposition réelle est exclue du processus.
À l’intérieur, les Birmans ordinaires oscillent entre résignation et colère. Certains se rendent aux urnes par habitude ou par peur. D’autres boycottent ouvertement. La guerre civile fait rage dans plusieurs États. Les bombardements et les combats rendent la vie quotidienne insupportable pour des millions de personnes.
Le futur immédiat dépendra en grande partie de la capacité de la junte à consolider ses gains. Mais les défis sont immenses : résistance armée, crise économique, isolement diplomatique. Min Aung Hlaing reste au centre de cette tempête.
Quelles perspectives pour la Birmanie ?
Si le parti pro-junte remporte la majorité attendue, le Parlement élira un nouveau président. Rien n’empêche Min Aung Hlaing de briguer ce poste. Il pourrait alors gouverner sous une apparence civile tout en gardant le contrôle effectif via l’armée.
Pourtant, la situation reste volatile. Les groupes armés gagnent du terrain dans certaines régions. La communauté internationale continue de condamner le régime. Les sanctions persistent. La crise rohingya demeure irrésolue.
La Birmanie se trouve à un carrefour. Les élections actuelles pourraient marquer une étape vers une stabilisation autoritaire. Ou au contraire, elles pourraient accentuer les fractures et prolonger le conflit. L’avenir reste incertain, mais l’ombre du général plane toujours aussi lourdement sur le pays.
Ce processus électoral, loin d’apporter des réponses claires, soulève davantage de questions. La démocratie promise semble encore bien lointaine. Et tant que Min Aung Hlaing restera au cœur du système, le doute persistera sur les véritables intentions de la junte.
La Birmanie mérite mieux que ce simulacre. Mais pour l’instant, c’est la réalité imposée par celui qui, il y a cinq ans, a choisi de tout renverser plutôt que de céder une once de pouvoir.









