Dans les rues animées de Hong Kong, un nom résonne désormais comme celui d’un paria : Benny Tai. Pourtant, il y a encore quelques années, cet universitaire de 60 ans était un expert réputé en droit constitutionnel, décoré par le gouvernement local pour ses travaux sur la mini-constitution régissant la ville depuis sa rétrocession à la Chine en 1997. Mais en ce mois d’avril 2023, Benny Tai a été condamné à 10 ans de prison pour « subversion », qualifié par les autorités de « cerveau » d’une vaste tentative de déstabilisation via une primaire électorale prodémocratie organisée en 2020. Retour sur l’inexorable déchéance d’un juriste respecté, devenu au fil des ans le symbole de la répression politique qui s’abat sur l’ex-colonie britannique.
De la lumière à l’ombre, l’irrésistible descente aux enfers de Benny Tai
Cheveux grisonnants mais sourire aux lèvres, Benny Tai affichait mardi une étonnante bonne humeur dans le box des accusés alors qu’il comparaissait aux côtés de 46 autres militants pour « subversion ». Une sérénité qui contrastait avec la sévérité de sa peine : 10 ans d’emprisonnement, la plus lourde prononcée à ce jour en vertu de la draconienne loi sur la sécurité nationale imposée par Pékin en 2020. Pourtant, rien ne destinait cet universitaire brillant, expert de la Loi fondamentale de Hong Kong, à finir derrière les barreaux, considéré comme le « cerveau » d’un complot visant à « paralyser le gouvernement » selon l’accusation.
Né en 1964, Benny Tai a étudié le droit à la prestigieuse Université de Hong Kong à une époque charnière, alors que la Chine et le Royaume-Uni négociaient les conditions du retour de la ville dans le giron chinois. Sa thèse portait justement sur le principe « Un pays, deux systèmes », censé garantir à Hong Kong un haut degré d’autonomie et la préservation de son système capitaliste et de ses libertés pendant au moins 50 ans après 1997. Le jeune juriste, qui a même participé à la rédaction de la mini-constitution locale aux côtés de grandes figures prodémocratie, semblait alors à mille lieues d’imaginer qu’il finirait un jour qualifié d’« ennemi de Hong Kong ».
« Occupy Central » : le tournant de 2014
C’est véritablement en 2014 que la trajectoire de Benny Tai, jusque-là universitaire respecté qui siégeait même dans des comités gouvernementaux, bascule. Cette année-là, il prend la tête du mouvement « Occupy Central », plus connu sous le nom de « Révolution des Parapluies ». Pendant 79 jours, des centaines de milliers de Hongkongais rallient pacifiquement son appel à occuper le cœur financier de la ville pour dénoncer les restrictions au suffrage universel. Un électrochoc démocratique pour Pékin. Malgré l’échec de ce soulèvement sans précédent, Benny Tai ne renonce pas.
Je n’abandonnerai jamais et je vais continuer à œuvrer pour la démocratie à Hong Kong.
Benny Tai en 2019, lors d’une condamnation pour « nuisance publique »
Au contraire, l’universitaire s’engage plus avant, convaincu que les élections, même très encadrées, permettent de « ralentir la chute de Hong Kong dans un régime autoritaire à part entière », comme il l’écrit dans un livre en 2019. Un an plus tard, en pleine contestation contre un projet de loi autorisant les extraditions vers la Chine continentale, il imagine une primaire pour sélectionner les meilleurs candidats démocrates en vue des législatives, avec l’espoir assumé d’obtenir une majorité afin de bloquer le budget et forcer la cheffe de l’exécutif à démissionner.
La « subversion » fatale de 2020
Plus de 600 000 Hongkongais participent à ce scrutin officieux en juillet 2020, un camouflet pour les autorités qui y voient une tentative de « subversion ». Dans la foulée, Pékin impose sa loi liberticide sur la sécurité nationale et les ennuis s’enchaînent pour Benny Tai et ses camarades : perquisitions, arrestations, détentions… Décrit comme le « cerveau » du complot déjoué, le juriste prodémocratie est désormais un « paria » aux yeux du pouvoir. Mardi, il a été fixé sur son sort : 10 ans de prison et sa médaille d’honneur retirée « avec effet immédiat ».
Ainsi se referme le dernier chapitre de la longue descente aux enfers de cet idéaliste, passé en 20 ans du statut d’expert écouté sur l’avenir démocratique de Hong Kong à celui de dissident condamné pour avoir tenté de le concrétiser dans les urnes. Le destin tragique de Benny Tai cristallise le naufrage des espoirs démocratiques dans l’ex-colonie britannique, aujourd’hui fermement reprise en main par Pékin. Comme le résume une amie, « les tours et les détours de son parcours sont un symbole du destin de Hong Kong et des souffrances de la ville ».