Imaginez un monde où des criminels organisent des cargaisons massives de drogue depuis des hôtels de luxe à l’étranger, sans jamais toucher à la marchandise, tout en échangeant des millions de messages cryptés en toute impunité. C’est exactement ce que l’opération Sky ECC a mis au jour en 2021, et cinq ans plus tard, le bilan dressé par les autorités belges est tout simplement stupéfiant. Des milliers de suspects identifiés, des centaines de millions d’euros saisis, des arrestations aux quatre coins du globe : la Belgique se trouve au cœur d’une lutte acharnée contre un trafic qui semble ne jamais s’arrêter.
Cinq ans après Sky ECC : un bilan qui dépasse l’entendement
L’opération lancée en mars 2021, fruit d’une collaboration entre enquêteurs belges, français et néerlandais, a permis de percer le secret d’une messagerie cryptée largement adoptée par les réseaux criminels. Ce craquage technique a ouvert les yeux sur l’ampleur réelle du narcotrafic international, particulièrement centré sur la cocaïne en provenance d’Amérique du Sud.
La Belgique, avec le port d’Anvers – deuxième plus grand port européen en termes de marchandises – joue un rôle stratégique dans cette chaîne. Les criminels exploitent cette position géographique pour faire entrer d’énormes quantités de drogue sur le continent. Les révélations issues des messages décryptés ont mis en lumière non seulement l’importance de ce point d’entrée, mais aussi la sophistication des méthodes employées par les organisateurs du trafic.
Une présence massive sur le territoire belge
Sur une période d’observation d’un an et demi précédant les opérations policières de mars 2021, les données montrent qu’environ 20 % des 170 000 appareils Sky ECC actifs dans le monde l’étaient depuis la Belgique. Ce chiffre illustre à lui seul à quel point le pays était devenu un hub central pour ces communications criminelles.
Cette concentration n’est pas anodine. Elle reflète la réalité d’un trafic qui s’appuie sur des infrastructures locales, des petites mains sur le terrain et des cerveaux qui opèrent à distance. Les échanges décryptés ont permis de comprendre comment les dirigeants du trafic coordonnent tout depuis l’étranger, sans risque immédiat.
Un Belge a organisé depuis Dubaï treize transports internationaux de drogue en trois semaines, en toute tranquillité, sans jamais entrer en contact avec cette drogue.
Eric Snoeck, chef de la police fédérale belge
Cette citation résume parfaitement la nouvelle donne : des opérations à grande échelle pilotées à distance, avec un détachement total vis-à-vis de la marchandise elle-même. Les criminels se sentent intouchables, protégés par la distance et la technologie.
Des recettes colossales et des saisies records
Les autorités parlent de recettes absolument colossales et vertigineuses pour les groupes criminels. Les profits générés par ce trafic alimentent une économie parallèle qui finance d’autres activités illicites et corrompt divers secteurs.
Depuis les 200 perquisitions menées le 9 mars 2021, les enquêtes se sont multipliées. Pas moins de 470 dossiers judiciaires ont été ouverts, dont 203 ont été enrichis avec de nouveaux éléments issus des messages décryptés. Les saisies d’argent liées à ces affaires atteignent un total impressionnant de quelque 224 millions d’euros.
Ces montants saisis ne représentent qu’une partie visible de l’iceberg. Ils témoignent de la capacité des enquêteurs à remonter les filières financières, souvent complexes, mises en place pour blanchir les profits du narcotrafic.
Près de 5 000 suspects dans le viseur
Le travail acharné des enquêteurs a permis d’identifier environ 5 000 suspects à travers le monde. Ce chiffre donne la mesure de l’ampleur du réseau démantelé progressivement grâce aux données Sky ECC.
Les arrestations ne se limitent pas au territoire belge. Des opérations ont eu lieu à Dubaï, au Maroc, et dans plusieurs pays des Balkans. Ces actions internationales montrent que la lutte contre le narcotrafic ne connaît plus de frontières.
La coopération avec les pays balkaniques s’est particulièrement intensifiée. L’albanais figure comme la deuxième langue la plus utilisée dans les messages analysés, après le néerlandais. Cela a conduit à des condamnations en Macédoine du Nord et à deux grandes opérations au Kosovo en 2025, avec trente suspects arrêtés suite à plus de 70 perquisitions.
Les barons du trafic traqués jusqu’au bout
Parmi les cibles prioritaires identifiées il y a cinq ans – une quinzaine de barons ou cibles de grande valeur – presque tous ont été remis à la Belgique ou sont en passe de l’être. La plupart proviennent des Émirats arabes unis, d’autres du Maroc ou de Turquie.
Ces extraditions ou remises marquent une victoire significative. Elles démontrent que même les plus haut placés dans la hiérarchie criminelle ne peuvent plus se cacher indéfiniment derrière des frontières ou des paradis fiscaux.
Presque tous ont désormais été remis à la Belgique ou sont en passe de l’être.
Franky De Keyzer, procureur d’Anvers
Cette avancée judiciaire renforce la crédibilité des enquêtes et envoie un message fort aux réseaux criminels : la justice finit toujours par rattraper ses cibles.
Un impact durable sur la lutte contre le crime organisé
L’opération Sky ECC n’a pas seulement permis des arrestations immédiates. Elle a fourni une mine d’informations qui continue d’alimenter des centaines d’enquêtes. Les millions de messages analysés révèlent les modes opératoires, les connexions internationales et les flux financiers.
En Belgique, le port d’Anvers reste un point sensible. Les petites mains sur place facilitent le déchargement discret des conteneurs, tandis que les cerveaux dirigent depuis des lieux sécurisés à l’étranger. Cette dualité rend la lutte particulièrement complexe.
La violence associée à ce trafic a également augmenté. Les règlements de comptes, les menaces et les exécutions font partie du quotidien de ces réseaux, comme l’ont montré certains échanges décryptés.
Vers un procès en France et une coopération renforcée
En France, où étaient hébergés les serveurs de la messagerie Sky ECC, l’enquête sur sa commercialisation doit aboutir à un procès d’assises prévu fin 2026. Une trentaine de suspects y seront jugés, ce qui clôturera une partie importante du volet technique de l’affaire.
Cette perspective judiciaire montre que l’opération continue de produire des effets concrets, même des années après le craquage initial. La coopération entre pays européens et au-delà reste essentielle pour contrer un trafic mondialisé.
Les autorités belges insistent sur la nécessité de maintenir la pression. Les recettes vertigineuses du narcotrafic financent une criminalité toujours plus sophistiquée, et seule une réponse coordonnée peut en venir à bout.
Les leçons d’une opération historique
Cinq ans après, Sky ECC reste une référence en matière de lutte contre la criminalité organisée. Le décryptage d’une messagerie censée être inviolable a prouvé que la technologie peut aussi servir les forces de l’ordre.
Mais le combat est loin d’être terminé. Les réseaux s’adaptent, passent à d’autres outils de communication, changent de routes et de méthodes. La vigilance reste de mise, et les investissements dans les outils d’enquête doivent se poursuivre.
Le bilan présenté récemment rappelle que derrière les chiffres impressionnants se cachent des vies brisées, des familles détruites et une menace permanente pour la société. La détermination des enquêteurs belges, alliée à une coopération internationale, offre un espoir concret dans cette bataille inégale.
En attendant le procès en France et les prochaines extraditions, une chose est sûre : l’opération Sky ECC a marqué un tournant. Elle a révélé l’envers du décor d’un trafic qui prospère dans l’ombre, et elle continue de faire tomber des pièces maîtresses de ces empires criminels. Le chemin reste long, mais chaque pas compte dans cette lutte sans relâche contre le narcotrafic.









