Imaginez un monde où les paiements transfrontaliers en Europe se font en quelques secondes, avec des frais dérisoires, et surtout… en euros. Pas en dollars. Pas via une cryptomonnaie américaine. Mais bien en une monnaie numérique stable, entièrement européenne, soutenue par les plus grandes banques du continent. Ce scénario, qui semblait encore futuriste il y a peu, est en train de devenir réalité.
En ce début d’année 2026, une nouvelle majeure secoue le paysage financier européen : dix institutions bancaires de premier plan ont décidé de s’unir pour créer un stablecoin adossé à l’euro. Un projet qui pourrait redessiner les contours des paiements numériques et remettre en question la domination écrasante des stablecoins américains.
Un consortium historique pour reprendre la main sur les paiements numériques
Le nom du projet ? Qivalis. Derrière cette appellation discrète se cache une ambition démesurée : offrir à l’Europe une alternative crédible, régulée et souveraine aux géants américains du secteur comme Tether ou Circle.
Les banques à l’origine de cette initiative ne sont pas des petites structures régionales. On retrouve parmi elles des poids lourds du secteur bancaire européen : BNP Paribas, ING, UniCredit, KBC, Danske Bank, SEB, CaixaBank, Raiffeisen Bank International, DekaBank et Banca Sella. Une alliance qui représente des milliers de milliards d’euros d’actifs et des millions de clients à travers le continent.
Pourquoi les banques européennes se mobilisent-elles maintenant ?
La réponse est simple : la domination américaine dans l’univers des stablecoins est devenue écrasante. En 2026, plus de 95 % de la capitalisation totale des stablecoins est libellée en dollars américains. Les deux leaders incontestés, Tether (USDT) et USDC, contrôlent à eux seuls plus de 140 milliards de dollars de marché.
Pour les Européens, cette situation pose plusieurs problèmes stratégiques majeurs :
- Une dépendance technologique et financière vis-à-vis d’acteurs américains
- Une perte de souveraineté monétaire dans l’espace numérique
- Des flux de données et d’argent qui échappent largement au contrôle européen
- Des risques systémiques en cas de défaillance ou de gel d’un de ces stablecoins majeurs
Face à cette réalité, les banques européennes ont décidé de ne plus subir les évolutions du marché, mais de les façonner.
Qivalis : une gouvernance et une ambition très claires
La société Qivalis a été constituée aux Pays-Bas, pays historiquement favorable à l’innovation financière et doté d’une autorité de régulation réputée efficace. L’entreprise ambitionne de recruter entre 45 et 50 personnes au cours des deux prochaines années, preuve que le projet est pris très au sérieux.
À la tête de cette nouvelle entité, deux profils de haut niveau ont été choisis :
- Jan-Oliver Sell, ancien CEO de Coinbase Allemagne, qui connaît parfaitement l’écosystème crypto européen
- Howard Davies, ancien président de NatWest et figure respectée du monde bancaire traditionnel
Cette complémentarité entre expertise crypto et crédibilité bancaire traditionnelle est un signal fort envoyé aux régulateurs et aux marchés.
Un calendrier ambitieux pour 2026
Le consortium table sur un lancement effectif du stablecoin au second semestre 2026, sous réserve bien entendu de l’obtention des autorisations réglementaires nécessaires. Qivalis a d’ores et déjà déposé une demande de licence d’Établissement de Monnaie Électronique (EMI) auprès de la banque centrale néerlandaise.
Parallèlement, des discussions ont été entamées avec la Banque Centrale Européenne (BCE) qui, selon plusieurs sources, voit d’un bon œil l’émergence d’une solution européenne régulée face à la prolifération de stablecoins privés non-européens.
Les usages prévus : bien plus que du trading crypto
Si le premier cas d’usage visé est naturellement le trading de cryptomonnaies (où la demande en stablecoins est la plus forte), l’ambition va bien au-delà.
Parmi les applications envisagées à moyen terme :
- Paiements transfrontaliers instantanés au sein de la zone euro
- Règlement de titres et d’actifs financiers en chaîne
- Programmation de paiements automatisés (salaires, factures récurrentes…)
- Intégration dans des solutions de finance décentralisée (DeFi) européennes
- Utilisation dans le commerce électronique et les marketplaces
En clair : le stablecoin Qivalis veut devenir l’équivalent européen d’USDC ou d’USDT, mais avec une régulation européenne, une transparence accrue et un ancrage dans l’économie réelle du continent.
Un contexte réglementaire favorable… mais exigeant
Le timing de cette annonce n’est pas anodin. L’Europe dispose désormais d’un cadre réglementaire complet et exigeant avec le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets) pleinement applicable depuis fin 2024.
MiCA impose notamment aux émetteurs de stablecoins :
- Une licence spécifique délivrée par une autorité nationale
- Une réserve intégrale en actifs liquides et sûrs (cash + titres d’État)
- Une transparence totale sur la composition des réserves
- Des audits réguliers et indépendants
- Des règles strictes de gestion des risques et de protection des clients
Ces exigences, bien que lourdes, offrent justement ce dont le marché a besoin : de la confiance et de la sécurité. C’est sur ce terrain que Qivalis compte se différencier des acteurs américains qui, pour l’instant, opèrent majoritairement hors du cadre MiCA.
Les défis à relever sont nombreux
Malgré l’enthousiasme légitime, plusieurs obstacles importants se dressent sur la route de Qivalis :
- Convaincre les acteurs crypto d’abandonner USDT/USDC au profit d’un nouvel entrant
- Atteindre rapidement une masse critique de liquidité
- Concurrence potentielle d’autres initiatives (dont celle de la BCE sur l’euro numérique)
- Gestion des relations avec les différentes autorités nationales et la BCE
- Éducation et adoption par les entreprises et les particuliers
Le chemin sera long et semé d’embûches. Mais l’enjeu est stratégique pour l’avenir financier de l’Europe.
Et l’euro numérique dans tout ça ?
Certains observateurs s’interrogent : pourquoi les banques lancent-elles un stablecoin privé alors que la BCE travaille depuis plusieurs années sur un euro numérique (CBDC) ?
La réponse est double :
- Le projet d’euro numérique avance, mais reste encore à un stade exploratoire/avancé. Un lancement grand public n’est pas attendu avant 2028-2030.
- Les banques privées souhaitent conserver un rôle central dans l’émission et la distribution de monnaie numérique, plutôt que de laisser ce pouvoir exclusivement à la banque centrale.
En lançant leur propre stablecoin, les banques européennes espèrent donc à la fois accélérer l’adoption de solutions numériques en euros et préserver leur position dans la chaîne de valeur des paiements.
Un signal fort pour l’autonomie stratégique européenne
Au-delà des aspects purement financiers, l’initiative Qivalis porte un message politique fort : l’Europe veut reprendre la main sur son avenir numérique et monétaire.
Dans un contexte géopolitique tendu, où les questions de souveraineté technologique et financière sont devenues centrales, la création d’un stablecoin européen régulé et soutenu par les principales banques du continent constitue un pas majeur vers une plus grande autonomie stratégique.
« L’Europe ne peut pas se permettre de rester spectatrice de la révolution des paiements numériques. Il est temps de passer à l’action et de construire des infrastructures financières qui répondent à nos valeurs et à nos besoins. »
Un banquier européen anonyme proche du projet
Cette phrase résume parfaitement l’état d’esprit qui anime les fondateurs de Qivalis.
Vers un duopole euro-dollar dans les stablecoins ?
À moyen terme, on peut raisonnablement imaginer un paysage mondial des stablecoins organisé autour de deux grands pôles :
- Un pôle dollar dominant avec USDT, USDC et potentiellement d’autres acteurs américains
- Un pôle euro émergent porté par Qivalis et peut-être d’autres initiatives européennes
Cette configuration aurait le mérite de rééquilibrer les forces en présence et de donner aux acteurs économiques européens un véritable choix stratégique.
Conclusion : un tournant historique pour l’Europe numérique
L’annonce de la création de Qivalis marque sans doute un des moments les plus importants de l’histoire récente de la finance numérique européenne.
Pour la première fois, les plus grandes banques du continent s’unissent pour proposer une alternative crédible, régulée et souveraine aux stablecoins américains qui dominent le marché depuis des années.
Le chemin sera long et semé d’embûches, mais le signal envoyé est clair : l’Europe est déterminée à ne plus subir la révolution des paiements numériques, mais à en devenir un acteur majeur et influent.
Reste maintenant à transformer cette ambition en réalité concrète. Rendez-vous au second semestre 2026 pour découvrir si Qivalis tiendra toutes ses promesses et marquera véritablement le début d’une nouvelle ère pour les paiements en euros numériques.
Une chose est sûre : l’année 2026 s’annonce déjà comme une année charnière pour l’avenir financier de l’Europe.









