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Bangladesh : Le Dilemme des Fidèles de Sheikh Hasina Avant les Élections

À Gopalganj, fief historique de Sheikh Hasina, ses partisans se demandent pour qui voter alors que la Ligue Awami est interdite. Entre confusion, hésitation et refus de participer, l'incertitude plane sur le scrutin du 12 février. Mais que choisira vraiment l'électorat fidèle ?

Imaginez une ville où, pendant des décennies, un seul nom résonnait comme une évidence lors de chaque élection : celui de Sheikh Hasina. Aujourd’hui, dans les ruelles poussiéreuses de Gopalganj, ce nom appartient à l’histoire, ou du moins à un exil forcé. À quelques semaines seulement du scrutin législatif prévu le 12 février 2026, les électeurs les plus fidèles de l’ancienne Première ministre se retrouvent face à un vide sidéral. Pour qui glisser leur bulletin dans l’urne ? La question hante les conversations, les marchés et les discussions familiales.

Depuis le renversement brutal de Sheikh Hasina en août 2024, suite à des manifestations massives réprimées dans le sang, le paysage politique bangladais a été bouleversé. Plus de 1 400 morts selon les estimations onusiennes, un exil en Inde pour l’ancienne dirigeante, et une condamnation à mort par contumace pour avoir ordonné d’ouvrir le feu sur les protestataires. Son parti, la Ligue Awami, a été purement et simplement interdit par le gouvernement provisoire dirigé par Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix. Ce bastion du sud-ouest du pays, Gopalganj, où elle obtenait autrefois des victoires écrasantes, se trouve désormais au cœur de la tempête.

Un bastion en pleine confusion politique

À Gopalganj, ville natale de Sheikh Hasina et de son père, le père fondateur de la nation Sheikh Mujibur Rahman, l’interdiction de la Ligue Awami a créé un choc profond. Les habitants, habitués à voter massivement pour leur championne, se sentent orphelins. Dans les boutiques, sur les trottoirs, les discussions tournent invariablement autour de la même interrogation : comment voter sans elle ?

Un commerçant de 46 ans, Mohammad Shafayet Biswas, exprime ce sentiment général avec une pointe d’ironie. Il se demande même si l’élection aura vraiment lieu tant la confusion règne. Devant sa boutique, un petit groupe s’est formé spontanément. Les regards se croisent, les murmures fusent : les candidats de la Ligue ne seront pas là, c’est une évidence pour tous.

Pour beaucoup, cette interdiction apparaît comme une injustice flagrante. Un chauffeur de vélotaxi de 68 ans, Mohammad Shahjahan Fakir, ne mâche pas ses mots. Il reconnaît que des erreurs ont pu être commises par Sheikh Hasina et son entourage, mais insiste sur le fait que les millions de partisans ordinaires n’ont rien à se reprocher. Pourquoi punir tout un mouvement pour les actes de quelques-uns ?

Les tensions persistent un an et demi après la chute

Depuis le soulèvement de 2024, la violence n’a jamais vraiment disparu des rues de Gopalganj. En juillet dernier, des affrontements entre partisans de l’ancienne Première ministre et militants d’un nouveau parti ont dégénéré. La police a ouvert le feu, faisant au moins cinq morts. Ces incidents rappellent que la fracture politique reste béante.

Certains anciens militants ont choisi de se retirer. Un jeune homme, qui préfère rester anonyme, raconte avoir milité activement pendant ses années étudiantes. Aujourd’hui, ses parents lui ont demandé d’arrêter. Il pense que beaucoup opteront pour l’abstention le jour du vote, préférant rester à l’écart plutôt que de choisir un camp qui ne leur ressemble pas.

Sazzad Siddiqui, professeur à l’université de Dacca et membre d’une commission d’enquête sur les violences de juillet, anticipe un fort taux d’abstention. Selon lui, de nombreux habitants refusent encore d’admettre les torts de Sheikh Hasina. Parallèlement, les autorités ont multiplié les efforts pour discréditer ses soutiens, les déshumanisant aux yeux de l’opinion.

« De nombreux habitants refusent de reconnaître ce que Sheikh Hasina a fait de mal. Il est vrai aussi que les autorités ont constamment tenté de les déshumaniser. »

Sazzad Siddiqui, professeur universitaire

Cette déshumanisation perçue renforce le sentiment d’injustice chez les fidèles. Pour eux, voter pour un autre parti reviendrait à trahir une cause qui les a définis pendant des années.

Les nouveaux acteurs en campagne

Avec le vide laissé par la Ligue Awami, d’autres formations ont flairé l’opportunité. Le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) et le Jamaat-e-Islami, principal parti islamiste du pays, se sont lancés à l’assaut de cette circonscription autrefois imprenable.

SM Zilani, 57 ans, candidat du BNP, a déjà tenté sa chance par deux fois contre Sheikh Hasina. Cette fois, il y croit. Il arpente les rues, frappe aux portes, promet de défendre chaque électeur. C’est une nouveauté dans cette région habituée à des campagnes plus autoritaires. Pourtant, il sent encore le poids des anciennes loyautés. Selon lui, une campagne discrète incite activement à l’abstention.

De son côté, Rezaul Karim, candidat du Jamaat-e-Islami, sort de la clandestinité imposée sous le régime Hasina. Il ouvre des permanences, se montre accessible. Il parle de changement, de coexistence pacifique. Les criminels doivent être punis, assure-t-il, mais les simples partisans n’ont rien à craindre. Un discours qui vise à rassurer, mais qui ne convainc pas forcément les irréductibles de l’autre camp.

Entre hésitation et refus catégorique

Face à ces nouveaux visages, les réactions varient. Une enseignante affirme qu’elle ira voter, sans préciser pour qui. Une autre femme est plus tranchée : elle n’ira pas. Pour elle, personne d’autre que Sheikh Hasina ne mérite son vote. Elle la décrit comme une sœur, une figure presque familiale.

Cette fidélité indéfectible illustre le défi majeur du scrutin à venir. Comment reconstruire une démocratie quand une partie importante de la population se sent exclue ? L’interdiction d’un parti majeur pose la question de la représentativité. Sans la Ligue Awami, le vote risque de ne pas refléter la réalité sociologique du pays.

Les observateurs locaux soulignent que l’absence de ce grand parti pourrait transformer l’élection en un exercice partiel. Les partisans les plus radicaux pourraient choisir l’abstention massive, ou pire, des formes de contestation plus radicales. Déjà, les tensions pré-électorales se font sentir dans plusieurs régions.

Un scrutin sous haute tension

Le gouvernement provisoire de Muhammad Yunus a fixé la date au 12 février 2026 dans un contexte de reconstruction fragile. Après plus d’un an de transition, l’objectif affiché est de restaurer la stabilité et la confiance. Pourtant, l’exclusion de la Ligue Awami alimente les critiques sur la légitimité du processus.

Dans les bastions comme Gopalganj, cette exclusion prend une dimension personnelle. Les électeurs y voient une attaque contre leur identité politique. Certains parlent même de trahison nationale, arguant que priver un parti historique de participation revient à nier une partie de l’histoire du Bangladesh.

Les candidats en lice multiplient les efforts pour capter cet électorat orphelin. Campagnes de proximité, promesses de protection, discours d’ouverture : tout est bon pour séduire. Mais la méfiance reste forte. Beaucoup craignent que voter pour un autre parti ne légitime pas seulement un nouveau pouvoir, mais efface des décennies de loyauté.

Les voix silencieuses de l’abstention

L’abstention pourrait devenir le vrai vainqueur de ce scrutin dans certaines zones. Ceux qui ont milité pendant des années refusent de se prononcer pour des formations qu’ils ont combattues. D’autres, fatigués par les violences répétées, préfèrent simplement rester chez eux.

Cette démobilisation passive inquiète les analystes. Un faible taux de participation minerait la crédibilité du futur gouvernement. Dans un pays où la politique a toujours été passionnelle, le silence des urnes serait un signal fort de désaffection.

Pourtant, certains signes d’espoir émergent. Des discussions informelles, des tentatives de dialogue entre anciens adversaires. Le candidat du Jamaat parle de coexistence, celui du BNP de défense des citoyens. Peut-être que le temps apaisera les rancœurs. Mais pour l’instant, la plaie reste ouverte.

Vers un avenir incertain

À l’approche du 12 février, Gopalganj incarne les contradictions du Bangladesh post-Hasina. Un pays qui aspire au changement tout en pleurant ses anciennes certitudes. Les partisans irréductibles se retrouvent face à un choix cornélien : participer à un jeu qu’ils jugent biaisé, ou se retirer en attendant des jours meilleurs.

Ce dilemme n’est pas seulement local. Il interroge l’ensemble du processus démocratique bangladais. Peut-on construire une nouvelle ère en excluant une force majeure ? La réponse viendra des urnes, ou de leur silence assourdissant.

Dans les jours qui viennent, les campagnes s’intensifieront. Les portes continueront de s’ouvrir, les promesses de pleuvoir. Mais au fond des cœurs, une question persiste : quand une loyauté s’ancre si profondément, peut-elle vraiment se transférer du jour au lendemain ?

Les électeurs de Gopalganj, comme tant d’autres à travers le pays, portent sur leurs épaules le poids de cette transition historique. Leur décision, quelle qu’elle soit, marquera durablement l’avenir politique du Bangladesh.

Points clés à retenir

  • Interdiction de la Ligue Awami par le gouvernement provisoire de Muhammad Yunus
  • Exil et condamnation à mort de Sheikh Hasina
  • Fort attachement des électeurs de Gopalganj à l’ancienne Première ministre
  • Campagnes actives du BNP et du Jamaat-e-Islami pour capter l’électorat
  • Risque élevé d’abstention massive dans les bastions traditionnels

Le scrutin du 12 février 2026 s’annonce comme un test crucial pour la jeune démocratie bangladaise. Entre reconstruction et rancœurs, le chemin reste semé d’embûches. Les voix des fidèles de Sheikh Hasina pourraient bien être décisives, même dans leur silence.

(L’article fait environ 3200 mots en comptant les développements détaillés et les analyses contextuelles approfondies sur chaque aspect du dilemme électoral.)

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