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Bangladesh : La Désinformation IA Menace les Législatives

À 72 heures du scrutin législatif au Bangladesh, une avalanche de fausses vidéos et récits de « génocide hindou » inonde les réseaux. D’où vient cette désinformation massive et comment risque-t-elle de fausser le vote ? La réponse fait froid dans le dos…

Dans quelques jours, plus de 127 millions de Bangladais sont attendus aux urnes pour des élections législatives qui s’annoncent parmi les plus tendues de l’histoire récente du pays. Mais derrière les meetings, les affiches et les promesses de campagne se joue une autre bataille, bien plus sournoise : celle de la maîtrise de la vérité sur les réseaux sociaux. Une quantité jamais vue de fausses informations, souvent fabriquées grâce à l’intelligence artificielle, submerge les téléphones des électeurs.

Le phénomène est tel que même le chef du gouvernement intérimaire, prix Nobel de la paix, a tenu à alerter publiquement. Il a décrit une véritable « marée » de contenus mensongers capables, selon lui, de peser lourdement sur le choix des électeurs. Le Bangladesh, déjà marqué par des bouleversements politiques majeurs il y a dix-huit mois, se retrouve aujourd’hui au cœur d’une guerre informationnelle d’une ampleur exceptionnelle.

Une campagne sous le signe de la défiance et des rumeurs

Depuis la chute spectaculaire de l’ancienne Première ministre et la dissolution de son parti, la scène politique bangladaise est profondément fracturée. Le Parti nationaliste du Bangladesh et les islamistes du Jamaat-e-Islami occupent aujourd’hui le devant de la scène. La campagne qui en découle est vive, parfois violente dans les mots, et surtout saturée de récits manipulés.

Le récit dominant qui circule massivement ces dernières semaines est celui d’un supposé « génocide hindou » en cours dans le pays. Des images choquantes, des témoignages poignants, des vidéos virales : tout semble indiquer une persécution systématique d’une minorité religieuse qui représente environ 10 % de la population bangladaise.

D’où vient le mythe du « génocide hindou » ?

Ce narratif n’est pas apparu spontanément. Des analyses indépendantes menées sur des centaines de milliers de publications montrent une origine très concentrée géographiquement. Entre août 2024 et janvier 2026, plus de 700 000 messages contenant les termes associés à ce prétendu génocide ont été recensés sur les plateformes sociales.

Ces messages provenaient de plus de 170 000 comptes différents. Mais surtout : plus de 90 % d’entre eux ont pu être tracés jusqu’en Inde. Le reste semble émaner de réseaux nationalistes hindous basés au Royaume-Uni, aux États-Unis ou au Canada. Cette asymétrie géographique est frappante.

« Nous avons remonté jusqu’en Inde la piste de cette désinformation. »

Responsable d’un centre américain d’étude des discours de haine

Le volume et la coordination apparente de ces contenus interrogent. S’agit-il d’une campagne spontanée de militants ? D’une opération plus structurée ? Les réponses restent pour l’instant floues, mais l’ampleur du phénomène ne fait aucun doute.

L’arme fatale : les deepfakes et vidéos IA

L’intelligence artificielle a changé la donne. Là où fabriquer une fausse vidéo convaincante demandait autrefois des moyens importants, n’importe qui peut aujourd’hui, avec quelques clics et un abonnement abordable, produire des images ou vidéos très réalistes.

Plusieurs exemples marquants ont circulé ces dernières semaines au Bangladesh :

  • Une femme amputée d’un bras, visage bouleversé, implore les électeurs de ne pas voter pour le principal parti d’opposition.
  • Des conducteurs de rickshaws, filmés dans les rues de Dhaka, tiennent un discours très laudatif envers l’ancienne dirigeante aujourd’hui en exil et condamnée à mort par contumace.
  • Des scènes de violences contre des temples ou des familles hindoues, présentées comme datant des dernières semaines, mais dont certaines images ont été générées de toutes pièces ou recyclées d’autres contextes.

Ces productions, souvent accompagnées de légendes incendiaires, sont partagées des milliers, parfois des centaines de milliers de fois en quelques heures. Leur puissance émotionnelle est redoutable.

Que disent vraiment les chiffres officiels ?

Face à ce déluge, les données officielles permettent de ramener un peu de mesure. Selon les statistiques de la police bangladaise publiées en janvier 2026, sur 645 incidents violents visant des membres de minorités recensés durant l’année 2025, seuls 12 % ont été officiellement qualifiés de motivés par la haine religieuse.

Cela ne signifie pas que les tensions n’existent pas ou que toutes les violences sont anodines. Mais l’écart entre la réalité statistique et l’ampleur du narratif « génocide » qui circule est colossal.

Un pays mal armé face à la manipulation numérique

Le Bangladesh a connu ces dernières années une explosion de la connectivité. Environ 80 % des foyers urbains et 70 % des foyers ruraux possèdent désormais un smartphone avec accès internet. C’est une révolution, mais elle s’accompagne d’une vulnérabilité nouvelle.

Une grande partie de la population n’a pas encore développé les réflexes critiques nécessaires pour repérer une vidéo de synthèse ou une information non sourcée. Dans ce contexte, une image truquée ou un témoignage fabriqué peut causer des dégâts considérables en très peu de temps.

« C’est une menace grave pour un pays comme le Bangladesh, car peu de gens sont suffisamment armés pour vérifier les contenus. »

Ancienne membre de la commission électorale bangladaise

Le risque est double : décrédibiliser les acteurs politiques ciblés et attiser les tensions communautaires dans un pays où les relations entre majorités et minorités sont historiquement sensibles.

La réponse institutionnelle : une cellule… mais est-ce suffisant ?

Face à cette situation, la commission électorale a réagi en créant une cellule spéciale de surveillance des réseaux sociaux pendant toute la durée de la campagne. Dès qu’un contenu jugé trompeur est repéré, une mention indiquant qu’il est faux est censée apparaître rapidement.

Mais plusieurs observateurs estiment que cette mesure reste très en deçà de l’ampleur du problème. Les publications virales se comptent par dizaines de milliers chaque jour et les plateformes ne coopèrent pas toujours rapidement avec les autorités locales.

Le silence éloquent de New Delhi

Interrogé sur le sujet, le ministère indien des Affaires extérieures a évoqué une « tendance troublante » aux attaques contre les minorités au Bangladesh, tout en rappelant son attachement à des élections libres et inclusives. Aucune condamnation claire ni aucune promesse d’action contre les comptes incriminés n’a été formulée.

Certains analystes y voient la poursuite d’une politique de soft power informationnel visant à discréditer les nouvelles autorités bangladaises issues du soulèvement populaire de 2024. D’autres estiment qu’il s’agit surtout de l’activisme spontané de groupes nationalistes hindous, sans nécessairement de pilotage étatique.

Vers un scrutin sous influence numérique ?

À trois jours du vote, la question n’est plus de savoir si la désinformation existe, mais de mesurer son impact réel sur les intentions de vote. Dans un pays où les clivages politiques sont profonds et où la confiance dans les institutions reste fragile, chaque récit mensonger peut déplacer des milliers de bulletins.

Les observateurs s’accordent sur un point : l’élection du 12 février restera comme un test grandeur nature de la résilience d’une jeune démocratie face à l’arme de la manipulation algorithmique et de l’intelligence artificielle malveillante.

Le Bangladesh est-il prêt ? Les électeurs sauront-ils faire le tri entre émotion et réalité ? La réponse se trouvera dimanche dans les bureaux de vote… et dans les jours qui suivront, quand les réseaux sociaux continueront de résonner longtemps après la fermeture des urnes.

Ce scrutin ne se joue pas seulement dans les bureaux de vote. Il se joue aussi, et peut-être surtout, sur les écrans des téléphones portables de millions de citoyens qui, pour la première fois à une telle échelle, votent avec un torrent de désinformation en poche.

Une chose est sûre : le Bangladesh écrit, en ce mois de février 2026, une nouvelle page de l’histoire politique mondiale où le bulletin de vote et l’algorithme se disputent le dernier mot.

À retenir : Plus de 90 % de la désinformation analysée provient d’Inde, l’IA permet de créer des vidéos très crédibles en quelques minutes, et une grande partie de la population bangladaise n’a pas encore les outils mentaux pour identifier les contenus de synthèse.

Dans les heures qui viennent, chaque partage, chaque visionnage, chaque commentaire comptera. La démocratie bangladaise joue peut-être l’une de ses parties les plus délicates… non pas face à des armes, mais face à des pixels manipulés.

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