Imaginez un festival culturel parmi les plus respectés d’Australie, un rendez-vous annuel où se croisent écrivains, penseurs et artistes du monde entier. Et puis, en quelques jours seulement, ce symbole de dialogue et de création se transforme en champ de bataille idéologique. Une simple décision administrative vient de déclencher une onde de choc qui continue de secouer tout le pays.
Une décision qui a tout fait basculer
Tout commence par l’annonce discrète mais lourde de conséquences faite par l’organisation du festival d’Adélaïde. La sociologue et romancière Randa Abdel-Fattah, figure reconnue de la communauté palestino-australienne, ne participera finalement pas à l’événement prévu du 27 février au 15 mars 2026. La raison invoquée ? Une question de « convenance culturelle » dans le contexte particulièrement sensible que traverse le pays.
Le communiqué officiel précise avec soin qu’aucun lien direct n’est établi entre l’autrice et la tragédie survenue récemment. Pourtant, le simple fait d’évoquer ses prises de position passées suffit à justifier, aux yeux des organisateurs, une mise à l’écart temporaire mais ferme.
Le drame de Bondi en toile de fond
Quelques semaines plus tôt, la plage emblématique de Bondi, près de Sydney, a été le théâtre d’une attaque d’une violence inouïe. Lors d’une célébration de la fête juive de Hanouka, deux individus ont ouvert le feu sur la foule, faisant quinze victimes. Un attentat qualifié d’antisémite qui a profondément choqué la nation entière.
Dans ce climat de deuil et de tension extrême, les organisateurs ont estimé que certaines déclarations antérieures de Randa Abdel-Fattah pourraient être perçues comme incompatibles avec l’esprit de recueillement et d’unité que souhaite porter le festival.
Bien que nous ne suggérions en aucun cas que le Dr. Randa Abdel-Fattah ou ses écrits aient un quelconque lien avec la tragédie de Bondi, compte tenu de ses déclarations passées, nous avons estimé qu’il ne serait pas culturellement approprié de maintenir sa participation au programme dans cette période sans précédent.
Communiqué officiel du festival
Cette phrase, prudente dans sa formulation, n’a pourtant pas empêché l’explosion de colère qui a suivi.
Une autrice qui ne mâche pas ses mots
Randa Abdel-Fattah n’est pas connue pour pratiquer la langue de bois. Sociologue respectée et autrice de plusieurs ouvrages remarqués, elle s’exprime régulièrement sur la question palestinienne avec une radicalité assumée.
En octobre 2024, elle publiait sur la plateforme X un message particulièrement tranchant dans lequel elle affirmait que l’objectif ultime devait être la décolonisation et la fin de ce qu’elle qualifiait de « colonie sioniste meurtrière ». Des mots forts, qui résonnent différemment selon les sensibilités de chacun.
Pour les uns, il s’agit d’une parole légitime dans le cadre d’un combat anticolonial. Pour d’autres, ces termes flirtent dangereusement avec un discours de haine. C’est précisément ce clivage que le festival a semblé vouloir éviter à tout prix.
Une réaction immédiate et massive
L’annonce n’a pas mis longtemps à enflammer les réseaux et les milieux culturels. Moins de 48 heures après la publication du communiqué, près de 70 artistes ont annoncé publiquement leur retrait du festival. Certains ont déchiré symboliquement leur invitation devant caméra, d’autres ont publié de longs textes expliquant leur geste.
Parmi les voix les plus médiatisées, celle de l’économiste et ancien ministre grec Yanis Varoufakis a particulièrement marqué les esprits. Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, il explique avec sa verve habituelle pourquoi il refuse de cautionner, selon lui, une forme de censure déguisée.
- « Je ne participerai pas à un événement qui choisit la sécurité idéologique au détriment de la liberté d’expression »
- « Cette décision est une insulte à tous ceux qui croient encore au dialogue difficile »
- « La culture ne doit jamais se plier devant la peur »
Des mots qui ont trouvé un écho important chez de nombreux créateurs.
Le conseil d’administration implosé
La crise ne s’est pas arrêtée aux seuls participants. Samedi, plusieurs membres du conseil d’administration ont présenté leur démission. Un séisme institutionnel pour une manifestation qui repose en grande partie sur la crédibilité et la stabilité de sa gouvernance.
Puis, dimanche, c’est la présidente elle-même, Tracey Whiting, qui a annoncé quitter ses fonctions avec effet immédiat. Dans un court communiqué, elle évoque des « désaccords profonds et irréconciliables » sur la manière de gérer cette crise sans précédent.
En quelques heures, le festival a perdu une partie significative de sa direction et une grande partie de sa programmation. Une véritable hémorragie.
Liberté d’expression contre sensibilité collective
Au cœur du débat se trouve une question que beaucoup de sociétés démocratiques affrontent actuellement : où trace-t-on la frontière entre liberté d’expression artistique et respect des sensibilités collectives, surtout après un drame national ?
Les détracteurs de la décision du festival dénoncent un acte de racisme anti-palestinien caractérisé. Selon eux, lier les opinions politiques d’une autrice à un attentat antisémite relève d’une logique coupable par association.
Cette exclusion est un acte flagrant et éhonté de racisme anti-palestinien, une tentative méprisable de m’associer à un massacre.
Randa Abdel-Fattah
De l’autre côté, les défenseurs du choix opéré par le festival insistent sur le contexte de sidération nationale. Pour eux, inviter une voix aussi clivante aurait pu être perçu comme une provocation inutile dans un moment où la communauté juive australienne se sent particulièrement vulnérable.
Un festival à la croisée des chemins
À quelques semaines de son ouverture, le festival d’Adélaïde se trouve dans une situation extrêmement délicate. Les programmateurs doivent maintenant gérer à la fois le départ massif de participants, la perte d’une partie de leur gouvernance et une image durablement écornée.
Comment reconstruire la confiance ? Faut-il revenir sur la décision initiale ? Maintenir le cap au risque de voir l’événement se vider encore davantage ? Ou au contraire chercher un nouveau positionnement plus clairement engagé ?
Les prochains jours seront déterminants pour l’avenir de cette manifestation culturelle majeure.
Une fracture qui dépasse le seul festival
Ce qui se joue à Adélaïde dépasse largement les murs d’un événement culturel. La crise révèle les lignes de fracture profondes qui traversent la société australienne, et au-delà, de nombreuses démocraties occidentales.
Comment concilier mémoire du drame, respect des victimes et liberté de parole ? Comment accueillir des voix dissidentes sans blesser davantage des communautés déjà meurtries ?
Le cas Randa Abdel-Fattah n’est que le symptôme le plus visible d’un malaise beaucoup plus large : celui d’une époque où les mots eux-mêmes sont devenus des armes, et où la culture est devenue l’un des principaux champs de bataille idéologiques.
Vers une nécessaire refondation du dialogue culturel ?
Certains observateurs estiment que cette crise pourrait, paradoxalement, ouvrir une opportunité. Celle de repenser en profondeur ce que signifie organiser un festival dans un monde polarisé.
Faut-il privilégier le consensus mou au risque de lisser toute parole forte ? Ou au contraire accepter le risque de la controverse comme condition même de la vitalité artistique ?
La réponse que donnera finalement le festival d’Adélaïde à ces questions aura sans doute valeur d’exemple pour de nombreux autres événements culturels à travers le monde.
En attendant, une chose est sûre : l’année 2026 commence sous le signe d’une tension qui ne semble pas prête de retomber.
À retenir : Une seule décision administrative a suffi pour provoquer une crise institutionnelle majeure, révéler des clivages profonds et remettre en question les équilibres fragiles sur lesquels reposent aujourd’hui de nombreux événements culturels.
Le festival d’Adélaïde est devenu, bien malgré lui, le théâtre d’un des débats les plus brûlants de notre époque. Et cette histoire est loin d’être terminée.









