Imaginez : un homme que les États-Unis ont arraché aux talibans, formé pendant des années comme commando d’élite contre Al-Qaïda et l’État islamique, protégé, évacué en urgence à Kaboul en 2021… et qui, quatre ans plus tard, traverse le pays d’ouest en est pour ouvrir le feu sur des militaires américains en pleine capitale. Cette histoire n’est pas un scénario de série Netflix. Elle s’est produite cette semaine.
Une attaque qui glace le sang
Rahmanullah Lakanwal, 29 ans, a tiré à plusieurs reprises sur deux membres de la Garde nationale mercredi dernier dans les rues de Washington. L’une des victimes, une femme soldat, a succombé à ses blessures le lendemain. L’autre reste dans un état grave. L’assaillant a été neutralisé et placé en détention.
Ce qui rend l’affaire particulièrement troublante, c’est le parcours de cet Afghan. Résident de l’État de Washington (côte ouest), il a parcouru plus de 4 500 kilomètres pour commettre son geste dans la capitale fédérale. Un périple qui pose immédiatement la question : était-ce un coup isolé ou un acte préparé de longue date ?
D’un héros afghan à suspect numéro un
Lakanwal n’était pas n’importe quel réfugié. Il appartenait aux fameuses « unités zéro », des forces spéciales afghanes opérant en dehors de toute chaîne de commandement classique. Recrutées, équipées et souvent dirigées directement par la CIA, ces unités menaient les missions les plus sensibles : élimination de cadres talibans, d’Al-Qaïda ou de l’État islamique au Khorasan.
Ces commandos étaient si particuliers qu’un diplomate occidental les avait un jour qualifiés d’« escadrons de la mort ». Leur efficacité était redoutable, mais le prix psychologique aussi. Un ami d’enfance du suspect a confié que Lakanwal n’avait jamais vraiment surmonté le traumatisme de ces années de guerre noire.
« Il avait vu et fait des choses que personne ne devrait voir ou faire. Il ne dormait presque plus. »
Entrée express en 2021, asile accordé en 2025
Lors du retrait chaotique d’août 2021, Lakanwal fait partie des dizaines de milliers d’Afghans évacués en urgence parce qu’ils avaient collaboré avec les forces américaines. Il arrive aux États-Unis dès septembre 2021. Sa demande d’asile, déposée sous l’administration Biden, est approuvée en avril 2025 – donc sous la présidence Trump.
Ce calendrier devient un argument politique brûlant. Invitée sur NBC dimanche, la ministre de la Sécurité intérieure Kristi Noem a tranché sans nuance :
« Nous pensons qu’il s’est radicalisé depuis qu’il est ici, dans ce pays. Le processus de vérification se fait à l’entrée. Et Joe Biden n’a absolument pas vérifié ces individus. »
Une version immédiatement contestée. Shawn VanDiver, vétéran et responsable de l’ONG AfghanEvac, a rappelé sur CNN que les antécédents de Lakanwal avaient été contrôlés « à de multiples reprises ».
Trump gèle les demandes d’asile et relance les réexamens
La riposte politique ne s’est pas fait attendre. Le président Trump a ordonné le gel immédiat de toutes les décisions d’asile en cours et le réexamen des cartes vertes déjà délivrées aux ressortissants de 19 pays jugés à risque – dont l’Afghanistan, l’Iran, Haïti et le Venezuela.
Une mesure d’ampleur rarement vue depuis les décrets de 2017, qui risque de paralyser des milliers de dossiers et de relancer le débat sur la balance entre sécurité nationale et devoir moral envers ceux qui ont combattu à nos côtés.
Radicalisation importée ou fabriquée aux États-Unis ?
Le point le plus explosif reste la thèse de Kristi Noem : une radicalisation sur le sol américain même. Si elle s’avère exacte, elle renverserait des années de discours selon lequel le danger viendrait essentiellement de l’extérieur.
Car Lakanwal a vécu plus de quatre ans aux États-Unis. A-t-il été influencé par des prédicateurs en ligne ? Par des réseaux dormants ? Ou le traumatisme cumul à un sentiment d’abandon après l’arrêt du soutien psychologique post-évacuation a-t-il créé un terrain fertile ? Les enquêteurs du FBI n’ont pour l’instant communiqué aucune piste précise.
Ce silence laisse le champ libre à toutes les interprétations et à une récupération politique intense à moins d’un an des midterms.
Les leçons d’un drame
Cette affaire met crûment en lumière plusieurs failles :
- Le suivi psychologique des anciens commandos afghans évacués, souvent atteint de stress post-traumatique sévère
- La difficulté de détecter une radicalisation tardive chez des individus pourtant passés au peigne fin
- La politisation immédiate d’un drame humain qui dépasse les clivages partisans
Quelle que soit la vérité sur les motivations de Rahmanullah Lakanwal, une certitude demeure : un allié d’hier est devenu l’assaillant d’aujourd’hui. Et cette réalité douloureuse oblige les États-Unis à s’interroger collectivement sur le prix de vingt ans de guerre et sur la manière d’accueillir ceux qui en ont payé le prix le plus lourd.
L’enquête ne fait que commencer. Mais déjà, une militaire américaine a perdu la vie, une famille afghane est brisée, et tout un pays se regarde dans le miroir d’une promesse non tenue.
À retenir : Un ancien commando afghan évacué en 2021 a tué une militaire américaine à Washington. La thèse d’une radicalisation sur le sol US relance le débat sur le vetting des alliés afghans et la prise en charge des traumatismes de guerre. L’administration Trump gèle les asiles et réexamine des milliers de dossiers.
Le débat est loin d’être clos. Et les prochains mois diront si cet attentat était un cas isolé… ou le symptôme d’une bombe à retardement beaucoup plus large.









