Que se passe-t-il réellement dans l’esprit d’un homme accusé d’avoir contribué à créer un climat de haine ayant conduit à l’un des crimes les plus choquants de ces dernières années en France ? Vendredi, au palais de justice de Paris, l’atmosphère était particulièrement lourde lorsque Abdelhakim Sefrioui a pris la parole pour se défendre face à des accusations très graves.
Le militant de 66 ans, poursuivi dans le cadre du procès en appel pour l’assassinat du professeur Samuel Paty, a livré une version très personnelle de son parcours, contredisant formellement les déclarations de sa propre fille prononcées la veille. Ce face-à-face familial indirect a ajouté une couche supplémentaire de tension à des débats déjà très électriques.
Un témoignage familial qui secoue la salle d’audience
La veille, à huis clos, la fille aînée d’Abdelhakim Sefrioui avait livré un témoignage particulièrement dur. Âgée de 35 ans, elle avait décrit un père autoritaire, imposant des règles strictes inspirées d’une vision rigoriste de la religion. Selon ses mots rapportés par la présidente de la cour, il aurait notamment obligé son épouse à cesser d’enseigner à cause du port du voile.
Elle a également évoqué des violences physiques et verbales, ainsi qu’une éducation religieuse imposée très tôt, avec l’obligation de porter le voile dès l’âge de 9 ans. Pour elle, son père ressemblait davantage à « le gourou d’une secte » qu’à un simple croyant pratiquant.
« Mon père a obligé ma mère d’arrêter d’enseigner parce qu’elle portait le voile »
témoignage rapporté de la fille d’Abdelhakim Sefrioui
Ces phrases ont résonné dans la salle quand la présidente les a rappelées devant l’accusé. Ce dernier a immédiatement réagi avec vigueur, rejetant en bloc ces affirmations.
« Ce qu’elle a dit, c’est aux antipodes de ce que disent tous les gens qui m’ont rencontré », a-t-il lancé, affirmant que son entourage le décrit tout autrement. Cette confrontation indirecte entre le père et sa fille a marqué les esprits et illustré la complexité des personnalités impliquées dans ce dossier hors norme.
Le rôle présumé dans la campagne contre l’enseignant
Abdelhakim Sefrioui est jugé pour avoir participé activement à la diffusion de vidéos très virulentes visant Samuel Paty. Ces enregistrements, réalisés avec Brahim Chnina (le père d’une élève), reprenaient les accusations de discrimination religieuse portées par l’adolescente contre son professeur d’histoire-géographie.
Quelques jours seulement après la mise en ligne de ces contenus sur les réseaux sociaux, le 16 octobre 2020, Samuel Paty était assassiné de manière atroce devant son collège de Conflans-Sainte-Honorine. L’auteur du crime, Abdoullakh Anzorov, a été neutralisé par les forces de l’ordre peu après.
La cour d’assises examine aujourd’hui si les accusés, dont Sefrioui, ont contribué à susciter un « sentiment de haine » qui a abouti à ce passage à l’acte. En première instance, Abdelhakim Sefrioui avait écopé de quinze ans de réclusion criminelle. Il conteste cette condamnation en appel.
Un parcours singulier raconté à la barre
Vendredi, la cour s’est intéressée à la personnalité de l’accusé plutôt qu’aux faits eux-mêmes. Abdelhakim Sefrioui a retracé son arrivée en France au milieu des années 1980 pour poursuivre des études supérieures. Il a obtenu un bac+2 à l’université du Mans, où il a rencontré son épouse, alors chrétienne, qui s’est convertie à l’islam peu après.
Il a exercé comme maître auxiliaire dans des lycées avant d’ouvrir, en 1998, une librairie parisienne spécialisée dans la littérature et la culture arabe. Il reconnaît que des ouvrages religieux y figuraient, mais insiste sur la diversité des publications : poésie, adaptation d’une thèse soutenue à la Sorbonne sur la morale coranique, etc.
« On diffusait des livres de littérature et de culture arabe en général ; dedans, il y a de l’islam aussi », a-t-il expliqué, minimisant la dimension exclusivement religieuse de son commerce.
Une deuxième librairie et des fréquentations controversées
Une décennie plus tard, il ouvre une autre librairie en région parisienne, cette fois associé à une personne ultérieurement condamnée pour association de malfaiteurs terroriste. L’accusé assure n’avoir jamais perçu de signes de radicalisation chez cet associé à l’époque des faits.
Cette zone d’ombre alimente les interrogations sur les convictions profondes de Sefrioui et sur son environnement. La cour cherche à comprendre si l’homme qu’il présente aujourd’hui correspond à la réalité de ses engagements passés.
Vie familiale : entre contradictions et dénégations
L’un des points les plus sensibles concerne son épouse, professeure d’anglais. Selon l’accusé, il souhaitait qu’elle reprenne le travail après la naissance de leur premier enfant. Il jure avoir encouragé son retour professionnel, contrairement à ce que sa fille a décrit.
Cette divergence entre les versions familiale et personnelle illustre la difficulté à cerner la réalité intime de cet homme public par ailleurs très engagé dans des structures associatives liées à l’islam.
Un engagement associatif sous surveillance
Abdelhakim Sefrioui a été impliqué dans la gestion de plusieurs lieux de culte. Il nie toutefois avoir jamais exercé des fonctions d’imam. Il a également fondé un collectif portant le nom du prédicateur Cheikh Yassine, figure emblématique du Hamas, assassiné en 2004.
Pour lui, cette initiative visait à rendre hommage à « l’une des idoles du monde arabe », un homme tétraplégique qui avait été emprisonné et torturé. Le collectif a été dissous dans les jours suivant l’assassinat de Samuel Paty.
Ces éléments du parcours renforcent l’image d’un militant très actif sur le terrain associatif et politique, tout en maintenant une certaine ambiguïté sur la nature exacte de ses convictions religieuses et idéologiques.
Une audience marquée par les tensions
Le procès en appel accumule déjà plusieurs retards. Les échanges entre l’accusation, les avocats des parties civiles et ceux des quatre accusés sont fréquemment vifs, créant une atmosphère électrique dans la salle d’audience.
Chaque mot est pesé, chaque souvenir contesté. La personnalité des accusés, et particulièrement celle d’Abdelhakim Sefrioui, fait l’objet d’un examen minutieux, car elle est perçue comme une clé pour comprendre comment un climat de haine a pu se développer jusqu’à l’irréparable.
La quête de vérité au cœur du drame
Derrière les dénégations, les souvenirs contradictoires et les versions opposées se dessine une question centrale : comment un simple cours d’éducation civique sur la liberté d’expression a-t-il pu dégénérer en crime barbare ?
Samuel Paty avait montré des caricatures dans le cadre des enseignements sur la laïcité et la liberté de conscience. Ce choix pédagogique légal a été instrumentalisé, déformé, amplifié sur les réseaux sociaux jusqu’à provoquer une réponse meurtrière.
Le rôle exact joué par chacun des accusés reste au cœur des débats. Abdelhakim Sefrioui affirme n’avoir jamais prôné la violence ni la haine. Pourtant, les vidéos qu’il a contribué à diffuser ont désigné nommément l’enseignant comme cible.
Les enjeux d’un procès hors norme
Ce procès dépasse largement la simple qualification pénale des faits. Il interroge la société française sur ses fractures, sur la manière dont les discours de haine circulent en ligne, sur la protection des enseignants et sur les limites de la liberté d’expression quand elle rencontre des sensibilités religieuses exacerbées.
Il pose aussi la question de la responsabilité morale et pénale de ceux qui, sans commettre eux-mêmes l’acte, participent à la création d’un environnement propice à la commission du crime.
Chaque audience apporte son lot de révélations, de contradictions et d’émotions. Les familles des victimes, les représentants de l’État, les avocats, les accusés : tous cherchent à faire émerger leur vérité dans une salle où le poids de l’histoire récente se fait sentir à chaque instant.
Vers une compréhension plus fine du contexte
Comprendre le parcours d’Abdelhakim Sefrioui aide à saisir comment des individus aux trajectoires diverses ont pu converger vers un même objectif : dénoncer publiquement un enseignant perçu comme ayant manqué de respect à une conviction religieuse.
De l’immigration étudiante aux années 80 à la création de collectifs politiques, en passant par le commerce du livre et l’engagement associatif, le cheminement est long et sinueux. Il reflète aussi certaines évolutions de la société française depuis quarante ans.
La justice devra déterminer si ce parcours inclut, à un moment donné, une bascule vers des agissements pénalement répréhensibles dans le contexte précis de l’affaire Samuel Paty.
Un rappel douloureux de l’importance de la laïcité
L’assassinat de Samuel Paty reste une blessure vive dans le pays. Il symbolise l’affrontement entre des visions irréconciliables de la liberté, de la religion et de l’école républicaine.
Chaque nouveau développement du procès rouvre ce débat douloureux. Il oblige à réfléchir aux moyens de protéger les professeurs, de réguler les discours en ligne et de préserver le fragile équilibre de la laïcité à l’école.
Alors que les débats se poursuivent, une chose est certaine : la quête de vérité dans cette affaire est loin d’être terminée. Les prochains jours d’audience devraient apporter de nouveaux éclairages sur les responsabilités de chacun.
En attendant, la société continue d’observer, de questionner et de tenter de tirer les leçons d’un drame qui a marqué durablement la France contemporaine.
Ce procès nous rappelle que derrière chaque fait divers tragique se cachent des parcours humains complexes, des familles divisées et des questions sociétales profondes qui dépassent largement les prétoires.
Les auditions se poursuivent dans une ambiance lourde, sous le regard attentif de ceux qui espèrent que la justice apportera des réponses à la hauteur de la douleur causée.









