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Arrestation de Chaïma Issa : La Liberté d’Expression Étouffée en Tunisie

Chaïma Issa, poétesse condamnée à 20 ans de prison, vient d’être arrêtée en pleine manifestation pour la liberté d’expression à Tunis. Des agents en civil l’ont embarquée de force sous les yeux de centaines de personnes. Mais pourquoi une femme qui risque déjà tout décide-t-elle de défier encore le pouvoir ? La réponse fait froid dans le dos…

Imaginez : vous êtes condamnée la veille à vingt ans de prison. Le lendemain, au lieu de vous cacher, vous descendez dans la rue avec des centaines de personnes pour crier que la parole doit rester libre. C’est exactement ce qu’a fait Chaïma Issa samedi à Tunis. Et c’est à ce moment précis que des agents en civil l’ont saisie sans ménagement pour la jeter dans une voiture. Cette scène, presque irréelle par son courage, résume à elle seule la situation dramatique que traverse la Tunisie aujourd’hui.

Une arrestation qui choque au cœur de la capitale

Il est un peu plus de midi, avenue Habib Bourguiba. Des centaines de voix s’élèvent contre ce qu’elles appellent une « répression systématique ». Pancartes, slogans, drapeaux tunisiens : tout y est. Au milieu de la foule, Chaïma Issa, poétesse et figure incontournable du combat pour les libertés, prend la parole. Moins de vingt-quatre heures plus tôt, une cour d’appel venait de confirmer sa condamnation à vingt années d’emprisonnement.

Soudain, le chaos. Des hommes en civil surgissent, l’attrapent par les bras, la poussent violemment vers un véhicule banalisé. « Ils l’ont littéralement enlevée sous nos yeux », raconte un témoin. Son avocat, Me Samir Dilou, ironise avec amertume : « Si elle avait voulu fuir le pays après sa condamnation, aurait-elle été là, au premier rang, à défier le pouvoir ? »

Vingt ans de prison pour des mots

Revenons vingt-quatre heures plus tôt. Vendredi, la cour d’appel prononce des peines hallucinantes : jusqu’à vingt ans de réclusion pour une quarantaine de personnes, parmi lesquelles plusieurs leaders de l’opposition, des avocats, des journalistes. Le chef d’accusation ? Principalement le fameux « complot contre la sûreté de l’État » et des publications critiques sur les réseaux sociaux.

Chaïma Issa écope donc de vingt ans. Simplement pour avoir dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : que le pays glisse vers l’autoritarisme depuis que le président Kaïs Saïed a concentré tous les pouvoirs entre ses mains à l’été 2021.

« La liberté d’expression et de pensée est notre droit »

Nadia Benhamed, Association tunisienne des femmes démocrates

Retour sur le coup de force de l’été 2021

Tout commence le 25 juillet 2021. Ce soir-là, Kaïs Saïed invoque l’article 80 de la Constitution pour geler le Parlement, limoger le gouvernement et s’octroyer les pleins pouvoirs. Beaucoup, au départ, applaudissent : la classe politique était discréditée, la crise économique à l’agonie, la pandémie hors de contrôle.

Mais très vite, les mesures d’exception deviennent permanentes. Un an plus tard, une nouvelle Constitution taillée sur mesure est adoptée par référendum dans des conditions contestées. Le Parlement est vidé de son pouvoir, la justice perd son indépendance, et surtout, un décret-loi n°54 sur les « fausses informations » devient l’arme absolue contre toute critique.

Aujourd’hui, plus de soixante opposants, journalistes et militants croupissent en prison pour avoir simplement exprimé une opinion. Des peines de plusieurs années pour un post Facebook : la Tunisie de 2025 ressemble de plus en plus à celle d’avant 2011.

Des femmes en première ligne

Ce qui frappe dans cette répression, c’est la place des femmes. L’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) et Aswat Nissa étaient à l’origine de la manifestation de samedi. Manel Othmani, présente dans la foule, l’affirme sans trembler : « Nous ne renoncerons jamais à la liberté d’expression conquise en 2011. »

Chaïma Issa n’est pas un cas isolé. Des avocates comme Sonia Dahmani, des journalistes comme Khalifa Guesmi, des militantes comme Saadia Mosbah : toutes ont été arrêtées ces derniers mois. Le pouvoir semble particulièrement craindre ces voix féminines qui refusent de se taire.

Elles ont osé parler. Elles paient le prix fort.

Un « procès politique » dénoncé jusqu’à l’international

Human Rights Watch n’y va pas par quatre chemins : ces procès sont « politiques ». Les accusés n’ont souvent pas accès à leurs dossiers, les audiences durent quelques minutes, les preuves reposent sur des captures d’écran ou des écoutes téléphoniques douteuses.

Amnesty International, le Comité pour la protection des journalistes, la FIDH : tous sonnent l’alarme. La Tunisie, jadis présentée comme l’unique succès du Printemps arabe, rejoint le club très fermé des pays où critiquer le président peut vous valoir des décennies derrière les barreaux.

Et maintenant ?

Chaïma Issa est aujourd’hui en détention. Ses avocats préparent un pourvoi en cassation, mais peu y croient vraiment. Dans les rues de Tunis, la peur est palpable, pourtant les manifestations continuent. Discrètes, parfois clandestines, mais tenaces.

Car si une poétesse est prête à risquer vingt ans de plus pour hurler sa liberté, c’est que quelque chose de plus grand est en jeu. C’est toute l’âme de la révolution de 2011 qui refuse de mourir.

Et vous, jusqu’où seriez-vous prêt à aller pour que votre voix reste libre ?

La Tunisie nous regarde. Ne détournons pas les yeux.

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