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Arques : la Verrerie Bicentenaire en Péril, Cœur Battant de la Ville

Depuis deux siècles, la cristallerie Arc fait vivre la petite ville d'Arques. Aujourd’hui placée en redressement judiciaire, elle risque de plonger toute une commune dans l’incertitude. Que va-t-il advenir de ce géant historique du verre ?

Imaginez une petite ville du nord de la France où presque chaque famille possède au moins une histoire liée à la même usine. Une usine qui ne fabrique pas n’importe quoi : du verre, du cristal, ces objets qui illuminent les tables du monde entier depuis deux siècles. Aujourd’hui, cette ville tremble. Son poumon économique, sa raison d’être pour beaucoup, vacille dangereusement.

Quand une verrerie bicentenaire devient le destin d’une ville entière

À Arques, on ne dit pas « l’usine ». On dit simplement « Arc ». Le nom résonne comme une évidence, comme le battement d’un cœur partagé par toute une communauté. Fondée en 1825, l’entreprise s’est développée au bord d’un canal stratégique, là où le sable nécessaire à la fabrication du verre arrivait facilement. Ce choix géographique a façonné non seulement une activité industrielle, mais littéralement le visage d’une ville.

Les maisons ouvrières construites tout autour du site, les rues qui semblent converger vers les grandes cheminées, les équipements sportifs financés en grande partie par l’entreprise… Tout ici porte l’empreinte de cette verrerie devenue cristallerie. Pendant des décennies, venir travailler chez Arc n’était pas un choix parmi d’autres : c’était l’horizon naturel pour des milliers de jeunes de la région.

Une vie rythmée par les fours qui ne s’éteignent jamais

Les fours d’Arc tournent 24 heures sur 24. Cette cadence infernale a longtemps été synonyme de stabilité. Les bus sillonnaient les villages alentour à chaque changement d’équipe : matin, après-midi, nuit. Une organisation quasi militaire qui permettait à des générations entières de concilier vie familiale et travail à l’usine.

« On signait pour la vie », se souvient un ancien salarié après plus de quarante ans de carrière. Du cariste au responsable d’exploitation, du cuisinier du restaurant d’entreprise au jardinier des espaces verts, l’usine offrait une palette de métiers incroyablement variée. Elle fonctionnait comme une véritable ville dans la ville, presque en autarcie.

C’était tout, Arc. La ville vivait avec la cristallerie.

Un salarié entré en 1989

Ce sentiment de sécurité de l’emploi était si fort qu’il n’y avait pratiquement pas de conflits sociaux majeurs. Les salariés savaient que leur avenir et celui de leurs enfants passaient par ces immenses halls où le verre en fusion prenait forme.

De l’âge d’or aux premières fissures

Le début des années 2000 marque un tournant douloureux. L’entreprise, alors au sommet avec près de 12 000 salariés, commence à ressentir les effets d’une concurrence internationale de plus en plus agressive, notamment venue d’Asie. Les effectifs fondent progressivement. Aujourd’hui, ils tournent autour de 3 500 personnes, soit plus de trois fois moins qu’il y a vingt-cinq ans.

Mais la chute n’est pas uniquement liée à la mondialisation. Le coût de l’énergie, devenu prohibitif ces dernières années, a porté un coup très dur à une industrie qui consomme énormément de gaz et d’électricité pour maintenir ses fours à très haute température. À cela s’ajoute la baisse du pouvoir d’achat des ménages : quand l’argent se fait rare, la vaisselle et les verres en cristal passent rapidement au second plan des priorités.

Le carnet de commandes s’est progressivement effrité. Les grandes marques emblématiques de l’entreprise, connues dans le monde entier, ne suffisent plus à maintenir l’activité à flot. Les bâtiments les plus anciens, ceux qui ont vu naître l’âge d’or, sont aujourd’hui en friche. Une partie de l’usine ressemble à un décor abandonné, vestige silencieux d’une époque révolue.

Le redressement judiciaire : un nouveau coup dur

Début janvier, la nouvelle est tombée comme un couperet : l’entreprise est placée en redressement judiciaire. Ce dispositif, qui permet théoriquement de poursuivre l’activité tout en restructurant les dettes, ravive immédiatement les craintes les plus vives. Chacun se souvient des plans sociaux précédents, des départs anticipés, des promesses parfois non tenues.

Pour les salariés présents depuis trente ou quarante ans, c’est un choc supplémentaire. Beaucoup avaient espéré finir leur carrière là où ils l’avaient commencée, dans cette usine qui leur avait offert une forme de protection sociale avant l’heure.

Si Arc disparaissait demain, je n’ose pas l’imaginer. Ce serait comme la fermeture des mines ou des aciéries : on deviendrait une zone sinistrée.

Un délégué syndical

Car au-delà des emplois directs, ce sont plusieurs centaines de postes chez les sous-traitants qui sont également menacés. Une disparition brutale de l’entreprise aurait des répercussions en cascade sur tout le tissu économique local.

Un espoir fragile : le retour d’un héritier

Dans ce climat tendu, une lueur d’espoir apparaît cependant. Un membre de la famille fondatrice, descendant direct de ceux qui ont fait la grandeur de l’entreprise au XXe siècle, se trouve parmi les candidats à la reprise. À 49 ans, il porte un nom qui résonne encore fortement dans les murs de l’usine et dans les mémoires des habitants.

Ce retour potentiel d’un héritier suscite des sentiments mêlés : nostalgie, espoir, mais aussi prudence. Beaucoup se demandent si un homme seul, même motivé et légitime, pourra inverser la tendance face aux défis structurels que connaît toute l’industrie verrière européenne.

La ville qui refuse de baisser les bras

Les élus locaux refusent de baisser les bras. Le maire de la commune continue de croire en l’avenir de l’entreprise. Il a récemment fait rénover un rond-point emblématique orné d’une sculpture en cristal, comme pour rappeler à tous que l’identité d’Arques reste indissociable de son histoire verrière.

« C’est un phare », explique-t-il. Même si la dépendance à l’égard de l’entreprise est aujourd’hui un peu moins forte qu’autrefois grâce au développement de l’agglomération, Arc demeure le principal symbole industriel et le plus grand employeur privé du secteur.

La ville compte d’ailleurs un nombre impressionnant d’équipements sportifs pour une commune de cette taille : 33 au total. Beaucoup ont été financés ou soutenus directement par l’entreprise au fil des décennies.

Un patrimoine industriel en sursis

Au-delà des enjeux économiques immédiats, c’est tout un pan du patrimoine industriel français qui se joue à Arques. Les techniques de fabrication du cristal, transmises de génération en génération, font partie du savoir-faire exceptionnel de notre pays.

Les grandes maisons du luxe et de l’art de la table ont longtemps fait appel aux compétences développées ici. Le nom de la cristallerie résonne encore dans de nombreux foyers à travers le monde, même si les objets produits aujourd’hui sont moins nombreux et souvent plus simples que par le passé.

Perdre cette activité ne signifierait pas seulement la disparition d’emplois : ce serait aussi l’effacement progressif d’un chapitre important de l’histoire industrielle française, dans une région déjà lourdement marquée par les fermetures d’usines ces dernières décennies.

Les regards tournés vers l’avenir

Aujourd’hui, l’entreprise « tousse », selon l’expression d’un élu local, mais elle tient encore. Les salariés continuent de venir chaque jour alimenter les fours, souffler le verre, tailler le cristal. La vie continue, même si l’inquiétude est palpable dans les discussions à la pause.

Quelle sera l’issue de ce redressement judiciaire ? Un repreneur extérieur, un plan de continuation avec restructuration lourde, ou le scénario noir que personne n’ose vraiment envisager ? Nul ne le sait encore. Mais une chose est certaine : à Arques, on ne regarde pas l’avenir de la même manière qu’ailleurs.

Pour des milliers de familles, l’avenir de la cristallerie ne se résume pas à des chiffres ou à des bilans comptables. Il s’agit d’une question existentielle : que devient une ville quand son cœur historique cesse de battre au même rythme ?

Le combat qui se joue actuellement à Arques dépasse largement les murs de l’usine. Il interroge notre rapport à l’industrie, au travail manuel, à la transmission des savoir-faire. Il pose aussi la question de la résilience des territoires face aux grandes mutations économiques mondiales.

Dans cette petite commune du nord de la France, on attend, on espère, on travaille. Et surtout, on refuse de croire que deux siècles d’histoire puissent s’éteindre comme une flamme sous le vent. Le cristal d’Arques brille encore. Reste à savoir pour combien de temps.

« Chaque famille a au moins un membre qui a travaillé ou travaille encore chez Arc. »

Le suspens reste entier. L’histoire d’Arc et d’Arques n’est pas terminée. Elle continue de s’écrire, fournaise après fournaise, jour après jour, dans l’attente d’un avenir qui tarde à se dessiner clairement.

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