La victoire inattendue d’Anutin Charnvirakul et du Bhumjaithai
Les résultats provisoires, basés sur un dépouillement avancé, attribuent à Bhumjaithai environ 192 à 194 sièges sur les 500 de la Chambre basse. Cette performance dépasse largement les attentes, puisque le parti n’était pas donné favori avant le scrutin. Le Parti du peuple, incarnation de l’opposition progressiste, arrive en seconde position avec autour de 116 sièges, tandis que le Pheu Thai, historiquement dominant, se contente d’une troisième place avec environ 74 sièges.
Cette élection anticipée, convoquée après la dissolution du Parlement en décembre 2025, intervient dans un contexte de forte instabilité. Anutin Charnvirakul, devenu Premier ministre en septembre 2025 suite à la destitution de sa prédécesseure pour des raisons éthiques liées aux relations avec le Cambodge, a su capitaliser sur ce moment pour consolider son pouvoir. Il a déclaré dès les premiers résultats que cette victoire appartenait à tous les Thaïlandais, qu’ils aient voté pour son parti ou non.
Le taux de participation, autour de 65 %, reste inférieur à celui des élections de 2023, signe peut-être d’une certaine fatigue électorale dans un pays habitué aux crises politiques récurrentes.
Un parcours politique atypique pour Anutin Charnvirakul
Âgé de 59 ans, Anutin Charnvirakul est un héritier d’une famille influente. Sa fortune familiale provient principalement de Sino-Thai Engineering, une entreprise de construction ayant remporté de nombreux contrats publics majeurs, comme la réalisation du principal aéroport de Bangkok ou le bâtiment du Parlement. Malgré ce profil d’homme d’affaires aisé, il cultive une image accessible et proche du peuple.
Sur les réseaux sociaux, on le voit souvent en short, cuisinant ou jouant du saxophone et du piano des classiques de la pop thaïlandaise. Cette communication décontractée contraste avec son parcours politique marqué par une grande adaptabilité. Il a occupé divers postes ministériels au fil des coalitions successives depuis plus de vingt ans : ministre de la Santé, ministre de l’Intérieur, vice-Premier ministre.
Durant la pandémie de Covid-19, en tant que ministre de la Santé, il avait suscité la controverse en accusant les Occidentaux de propager le virus en Thaïlande, pays très dépendant du tourisme, avant de présenter ses excuses publiques. Plus tard, en 2022, il a défendu la dépénalisation du cannabis, une mesure qui a marqué les esprits et renforcé son image de réformateur sur certains sujets sociétaux.
« Je ne me suis pas préparé à une défaite », avait-il lancé pendant la campagne, attablé devant un bol de nouilles dans le quartier chinois de Bangkok.
Cette phrase résume bien son assurance et sa confiance en sa capacité à rebondir politiquement.
Le rôle clé du nationalisme dans la campagne
La campagne d’Anutin Charnvirakul a fortement insisté sur le thème du nationalisme. Dans un pays où les tensions frontalières avec le Cambodge ont connu des affrontements meurtriers l’année précédente, il a promis de renforcer la sécurité aux frontières, notamment via la construction d’un mur. Il a également mis en avant le soutien à l’armée et la défense des valeurs traditionnelles.
« Le nationalisme est ancré dans le cœur de tous les membres du Bhumjaithai », a-t-il affirmé au siège de son parti le soir de l’élection, en pointant la couleur bleue de son mouvement, identique à celle du drapeau thaïlandais.
Cette rhétorique a visiblement porté ses fruits dans les régions de l’est du pays, dont il est originaire, où le sentiment patriotique reste fort. Le parti a doublé son score par rapport aux élections de 2023, passant d’une position de troisième force à celle de premier parti du pays.
Ce virage nationaliste a contribué à affaiblir l’élan réformiste porté par le Parti du peuple, qui avait dominé les scrutins précédents avec un discours de démocratisation et de modernisation des institutions.
Un caméléon politique au service de la stabilité
Anutin Charnvirakul est souvent décrit comme un caméléon de la politique thaïlandaise. Issu d’études d’ingénieur industriel à New York, il a débuté comme conseiller au ministère des Affaires étrangères à la fin des années 1990, avant de rejoindre le parti de la famille Shinawatra. Après la dissolution de ce mouvement en 2007 pour fraude électorale, il a été interdit de politique pendant cinq ans.
Pendant cette période, il s’est tourné vers l’aviation, obtenant son brevet de pilote et constituant une flotte d’avions privés pour transporter des malades ou des organes vers les hôpitaux. En 2012, il prend la tête du Bhumjaithai, succédant à son père Chawarat, qui avait été Premier ministre par intérim en 2008 et ministre de l’Intérieur.
Son parti a progressivement gagné en influence, terminant troisième en 2023. En septembre 2025, il a obtenu le soutien des réformistes du Parti du peuple pour devenir Premier ministre, avant de rompre cette alliance et de dissoudre le Parlement pour provoquer ces élections anticipées.
Cette capacité à naviguer entre coalitions variées lui permet aujourd’hui de se positionner comme un garant de stabilité dans un pays marqué par des décennies de turbulences politiques.
Vers une nouvelle coalition gouvernementale
Malgré sa victoire nette, Bhumjaithai ne dispose pas de la majorité absolue (251 sièges requis). Anutin Charnvirakul devra négocier rapidement pour former une coalition viable. Les analystes évoquent plusieurs scénarios possibles.
Une alliance avec le Pheu Thai, troisième force du scrutin, semble probable, même si les deux partis avaient rompu leur coalition à l’été 2025. Le Pheu Thai, affaibli par l’emprisonnement de Thaksin Shinawatra et la destitution de sa fille Paetongtarn, pourrait être tenté de rejoindre le vainqueur pour conserver une influence.
D’autres partenaires potentiels incluent des formations plus petites ou alliées traditionnelles comme Kla Tham. Les négociations s’annoncent intenses, mais la position dominante de Bhumjaithai offre à Anutin une marge de manœuvre importante pour imposer ses priorités.
Parmi les promesses de campagne figurent le renforcement de la sécurité nationale, des mesures économiques pour relancer la croissance, et la poursuite de politiques sociales qui ont marqué son passage au gouvernement.
Un affaiblissement du camp réformiste et populiste
Le résultat de ces élections représente un revers majeur pour le mouvement réformiste. Le Parti du peuple, successeur de formations progressistes dissoutes par le passé, avait suscité l’espoir d’un changement profond des institutions. Son score inférieur aux attentes montre que le discours de démocratisation a perdu de son attrait face à un appel au patriotisme et à la stabilité.
De même, le clan Shinawatra, qui dominait la politique thaïlandaise depuis le début du siècle, subit un nouveau coup dur. Après des années de domination, les scandales, les destitutions et les condamnations ont érodé sa base électorale.
Cette élection marque peut-être la fin d’une ère pour les populistes et les réformateurs, au profit d’un conservatisme pragmatique incarné par Anutin Charnvirakul.
Les défis à venir pour le nouveau gouvernement
Une fois la coalition formée, Anutin Charnvirakul devra affronter plusieurs défis majeurs. La situation économique reste fragile, avec une dépendance forte au tourisme et aux exportations. Les tensions régionales, notamment avec le Cambodge, exigent une diplomatie habile pour éviter une escalade.
Sur le plan intérieur, la question des réformes institutionnelles reste sensible. Si le camp conservateur l’emporte, les appels à une modernisation profonde du système politique pourraient s’estomper, au risque de frustrations dans les milieux urbains et jeunes.
Enfin, la gestion des questions sociétales, comme la poursuite de la politique sur le cannabis ou les mesures de santé publique, sera scrutée de près.
Anutin Charnvirakul, avec son expérience et son image hybride d’héritier et d’homme du peuple, semble bien placé pour naviguer dans ces eaux troubles. Sa victoire surprise ouvre une période de relative stabilité, mais les mois à venir diront si elle permet vraiment de tourner la page des crises répétées.
En attendant, cette élection confirme que la politique thaïlandaise reste imprévisible, où un homme discret et adaptable peut devenir le pivot inattendu d’un pays en quête de repères.
Le parcours d’Anutin Charnvirakul illustre parfaitement les paradoxes de la scène politique thaïlandaise : un mélange de conservatisme traditionnel, de pragmatisme économique et d’une communication moderne qui séduit au-delà des clivages habituels. Son ascension au sommet, après des décennies dans l’ombre des coalitions, montre que la persévérance et l’adaptabilité paient dans un environnement aussi volatile.
Les Thaïlandais, lassés des instabilités successives, ont peut-être choisi la continuité plutôt que le risque d’un changement radical. Reste à voir si cette continuité se traduira par des avancées concrètes pour le pays. Le nationalisme a payé, mais la stabilité promise dépendra de la capacité du nouveau gouvernement à répondre aux attentes multiples d’une société diverse et en évolution.









