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Anselm Kiefer Célèbre les Femmes Alchimistes à Milan

À Milan, Anselm Kiefer ressuscite des femmes oubliées qui ont pratiqué l'alchimie en secret. Derrière des toiles immenses couvertes d'or et de plomb se cachent des destins fascinants. Mais pourquoi cet hommage maintenant ?

Imaginez un instant que l’histoire de l’alchimie, cette quête ancestrale de transformation du vil métal en or pur, n’ait pas été exclusivement l’affaire des hommes barbus penchés sur leurs cornues. Et si, derrière les grimoires poussiéreux et les récits officiels, se dissimulaient des figures féminines audacieuses, souvent réduites au silence par les siècles ? C’est précisément ce panthéon caché que l’artiste allemand Anselm Kiefer décide de révéler au grand jour dans une exposition saisissante qui investit actuellement les salles prestigieuses du Palais Royal de Milan.

Depuis le samedi récent, les visiteurs peuvent découvrir quarante-deux toiles monumentales qui célèbrent ces « femmes alchimistes ». L’artiste, reconnu mondialement pour ses œuvres à la matérialité brute et à la charge historique lourde, opère ici un geste à la fois poétique et politique : redonner visibilité et éclat à des destinées effacées des livres d’histoire officiels.

Un hommage monumental aux oubliées de l’alchimie

Le parcours se déploie dans la grande salle des Cariatides, cet espace chargé d’histoire situé à deux pas du célèbre Dôme milanais. Les statues féminines qui ornent cette salle portent encore les stigmates des bombardements de la Seconde Guerre mondiale. C’est précisément à partir de ces figures blessées, mais toujours debout, qu’Anselm Kiefer a construit son nouveau récit.

Les toiles déploient des fonds saturés d’or, de plomb oxydé, de cendres, de paille séchée et de végétaux incorporés directement dans la matière picturale. Cette signature esthétique, immédiatement reconnaissable, prend ici une dimension supplémentaire : elle devient le support idéal pour faire surgir ces portraits de femmes qui ont défié leur époque en s’adonnant à la science occulte.

Des figures historiques fascinantes remises en lumière

Parmi les personnalités invoquées, on retrouve Marie Meurdrac, chimiste française du XVIIe siècle qui publia un traité de chimie sous son nom véritable – un acte courageux à une époque où les femmes étaient rarement autorisées à signer leurs travaux. Margaret Cavendish, philosophe et écrivaine britannique, visionnaire audacieuse, apparaît également, tout comme Anne Marie von Ziegler, figure allemande moins connue mais tout aussi déterminante dans les cercles alchimiques de son temps.

Le spectateur croise encore Cléopâtre, réinterprétée non pas comme simple reine d’Égypte, mais comme initiée aux mystères de la transformation. Catherine Sforza, fille du duc de Milan et célèbre pour son tempérament indomptable, côtoie Blanche de Navarre, comtesse de Champagne, connue pour son rôle dans les cours médiévales et ses liens supposés avec des savoirs ésotériques.

« Je les ai sélectionnées en étudiant leurs biographies. Le devoir du spectateur est de retrouver le lien entre la biographie et l’œuvre. »

Anselm Kiefer

Cette invitation à une lecture active constitue l’un des aspects les plus stimulants de l’exposition. L’artiste refuse la facilité d’une légende explicative plaquée sur chaque toile ; il préfère laisser le visiteur opérer lui-même le travail de connexion entre la vie de ces femmes et la matière picturale dense qui les représente.

L’alchimie comme métaphore de la création artistique

Chez Anselm Kiefer, l’alchimie n’est jamais un thème décoratif. Elle constitue une matrice conceptuelle profonde. La distillation, la putréfaction, la coagulation, la purification : tous ces processus alchimiques trouvent un écho direct dans la manière dont l’artiste traite la matière. Le plomb, métal vil par excellence, devient support pictural ; l’or, symbole de perfection, recouvre parfois les surfaces en feuilles fragiles qui s’oxydent avec le temps.

La curatrice de l’exposition a tenu à souligner cet aspect fondamental :

« La distillation, la purification sont des processus que l’on retrouve beaucoup dans l’œuvre d’Anselm Kiefer. »

Mettre en lumière ces femmes à travers le prisme alchimique représente donc bien plus qu’un simple hommage. C’est un geste de reconnaissance tardive, un acte de justice symbolique envers celles que l’histoire a reléguées dans l’ombre. En les plaçant au centre d’œuvres monumentales, l’artiste leur offre une forme d’immortalité matérielle que les siècles leur avaient refusée.

Un artiste aux multiples chapitres institutionnels

Âgé aujourd’hui de quatre-vingts ans, Anselm Kiefer continue de produire une œuvre prolifique et toujours aussi exigeante. Installé en France depuis de nombreuses années, il entretient un lien particulier avec le pays. En 2007, trois de ses œuvres entraient dans les collections permanentes du musée du Louvre – une reconnaissance rare pour un artiste vivant.

Plus récemment, en 2020, il a reçu une commande officielle pour une installation pérenne à l’occasion du transfert des cendres de Maurice Genevoix au Panthéon. Cette relation intellectuelle avec les plus hautes sphères de l’État français témoigne de la place singulière qu’occupe l’artiste dans le paysage culturel contemporain.

À Milan, les amateurs d’art connaissent déjà sa présence depuis 2004. Sept « palais célestes » réalisés en béton armé et en plomb dominent toujours le vaste hangar de la Fondation Pirelli. Ces architectures utopiques et dystopiques à la fois préfigurent en quelque sorte l’esprit de l’exposition actuelle : des constructions mentales qui interrogent la mémoire, la ruine et la renaissance.

Pourquoi cet intérêt soudain pour les femmes alchimistes ?

L’exposition arrive à un moment où les institutions culturelles du monde entier s’interrogent sur la réécriture des récits historiques dominants. Redonner une voix aux femmes qui ont contribué aux savoirs scientifiques, philosophiques et artistiques constitue désormais une urgence éthique autant qu’esthétique.

Anselm Kiefer, dont l’œuvre entière est traversée par la question de la mémoire et de l’oubli, trouve ici un terrain particulièrement fertile. En superposant les strates matérielles – plomb, or, végétaux, cendres – il mime le processus même de l’oubli et de la redécouverte. Chaque toile devient une archéologie visuelle où les figures féminines émergent lentement des sédiments du temps.

Le choix du lieu n’est pas anodin. La salle des Cariatides, avec ses statues féminines mutilées par la guerre, dialogue directement avec les portraits peints. Les unes et les autres portent les marques du temps et des violences historiques ; les unes et les autres refusent pourtant de s’effondrer. Cette confrontation muette entre sculpture antique blessée et peinture contemporaine monumentale crée une résonance puissante.

Une invitation à regarder autrement

L’artiste ne se contente pas de peindre des portraits. Il construit un véritable écosystème symbolique où chaque élément – le support, la matière, la composition – porte une signification. Le plomb évoque la lourdeur du monde matériel ; l’or, l’aspiration à la transcendance ; les plantes, le cycle vital incessant ; les cendres, la destruction et la mémoire.

En associant ces éléments à des figures féminines, Kiefer suggère que l’alchimie véritable n’est peut-être pas tant dans la transformation des métaux que dans la capacité des êtres humains – et particulièrement des femmes dans l’histoire – à transformer leur condition, à transcender les limites imposées par la société.

Le visiteur est ainsi invité à adopter un regard actif, presque initiatique. Il doit chercher les indices biographiques cachés dans la matière picturale, relier les noms aux symboles, comprendre comment une vie peut se condenser en une surface couverte de strates épaisses et complexes.

Un geste artistique et politique

En plaçant ces femmes au centre de toiles gigantesques, Anselm Kiefer opère un déplacement considérable. Il ne se contente pas de les nommer ; il leur offre un espace monumental, une visibilité physique immédiate. Dans un monde où les femmes ont trop souvent été reléguées aux marges des récits officiels, ce geste prend une dimension politique évidente.

La curatrice l’exprime avec clarté :

« Mettre ainsi en lumière ces femmes est un acte important de justice, de reconnaissance. »

Justice et reconnaissance : deux mots qui résonnent particulièrement dans le contexte actuel des révisions historiographiques. L’exposition milanaise s’inscrit donc pleinement dans un mouvement plus large de réhabilitation des contributions féminines dans tous les domaines du savoir.

Matérialité et spiritualité entrelacées

Ce qui frappe le plus dans ces œuvres, c’est la tension permanente entre lourdeur et élévation. Le plomb pèse, l’or scintille, les plantes sèchent, les cendres retombent. Pourtant, de cette masse émergent des figures féminines auréolées de lumière, comme si la matière elle-même se transcendait.

Cette dialectique traverse toute l’œuvre de Kiefer depuis des décennies. Mais ici, elle acquiert une nouvelle profondeur en se mettant au service d’un projet de réparation symbolique. Les femmes alchimistes deviennent les figures tutélaires d’une alchimie plus vaste : celle qui transforme l’oubli en mémoire vive, l’invisibilité en présence éclatante.

L’exposition reste ouverte jusqu’au 27 septembre. Elle offre une occasion rare de confronter son regard à une proposition artistique totale, où peinture, sculpture, histoire, philosophie et spiritualité se répondent dans un même souffle.

En quittant la salle des Cariatides, le visiteur emporte avec lui non seulement l’image de ces toiles impressionnantes, mais aussi la conscience renouvelée que l’histoire des savoirs et des arts est bien plus riche, plus diverse et plus féminine qu’on ne l’a longtemps enseigné.

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