La controverse autour de la monstration de la violence
Le film s’ouvre sur une scène chargée d’émotion où l’un des médecins présente des photographies d’enfants palestiniens tués, alignés et mutilés par les bombardements. La réalisatrice exprime sa réticence à capturer ces images sans floutage, invoquant le respect de la dignité des victimes. Cette décision suscite une réaction immédiate et ferme du Dr Mark Perlmutter, médecin juif américain.
Pour lui, cacher ces corps revient à nier la vérité du traumatisme infligé. Il argue que montrer ces réalités est le seul moyen de rendre justice aux victimes et de forcer le public à affronter les conséquences des politiques en cours. Il insiste sur le fait que ces images illustrent l’impact direct des financements publics, soulignant que les contribuables ont le droit de connaître l’usage fait de leurs impôts.
« On ne leur rend pas justice à moins de laisser leur mémoire, leurs corps, raconter l’histoire de ce traumatisme, de ce génocide. »
Cette confrontation pose la question fondamentale du rôle du documentaire : doit-il protéger ou exposer ? Le film choisit finalement l’exposition sans concession, refusant toute forme d’auto-censure qui pourrait atténuer la gravité des faits observés.
Les trois médecins au cœur du récit
Le documentaire suit les parcours de trois professionnels de santé américains qui se rendent volontairement à Gaza pour porter secours aux blessés. Chacun apporte une perspective unique, enrichie par son background culturel et personnel, mais tous partagent un engagement commun pour sauver des vies dans un contexte de chaos permanent.
Le Dr Mark Perlmutter, chirurgien orthopédiste, se distingue par sa franchise et son indignation visible. Issu d’un milieu où le soutien à Israël était prédominant, ses expériences sur place l’ont conduit à une position critique marquée. Il n’hésite pas à dénoncer ce qu’il perçoit comme une déshumanisation systématique des civils palestiniens.
Le Dr Feroze Sidhwa, chirurgien traumatologue d’origine zoroastrienne, adopte une approche plus mesurée mais tout aussi déterminée. Il répète n’avoir jamais observé de tunnels sous les hôpitaux, contredisant les justifications officielles des frappes sur ces infrastructures. Pour lui, même la présence de combattants blessés ne légitime pas l’attaque d’un établissement médical.
Le troisième médecin, américano-palestinien, apporte une dimension personnelle supplémentaire, liée à ses racines. Les obstacles qu’il rencontre pour entrer à Gaza soulignent les disparités de traitement selon les origines, renforçant le sentiment d’injustice au sein même de l’équipe médicale.
La réalité brutale dans les hôpitaux de Gaza
Les séquences tournées dans les établissements de santé, notamment l’hôpital Nasser à Khan Younès, montrent des scènes d’une intensité rare. Les médecins américains collaborent étroitement avec leurs collègues palestiniens pour soigner des patients aux membres sectionnés, aux plaies ouvertes et aux blessures causées par des explosions. Le triage des victimes devient une routine épuisante, où chaque décision peut signifier la différence entre la vie et la mort.
Le film ne cache rien des conditions extrêmes : manque criant de matériel médical, hôpitaux bombardés à plusieurs reprises, y compris lors d’une double frappe en août 2025 sur l’hôpital Nasser. Ces attaques, qui ont causé des dizaines de morts parmi le personnel soignant et les patients, sont présentées comme des violations graves du droit international humanitaire.
Les médecins témoignent de leur peur constante, mais aussi de leur détermination à rester malgré les risques. Ils soulignent que ces infrastructures médicales, censées être protégées, deviennent des cibles récurrentes, accentuant la vulnérabilité de la population civile.
« Les Américains méritent de savoir ce qui se passe, à quoi sert leur argent, et tout simplement de pouvoir décider. »
Les défis logistiques et le blocus
Au-delà des soins directs, le documentaire met en lumière les obstacles quotidiens auxquels font face ces volontaires. Le blocus imposé à Gaza complique l’acheminement de fournitures essentielles. Les médecins doivent recourir à la contrebande pour faire entrer des blouses chirurgicales et des antibiotiques vitaux, contournant ainsi les restrictions imposées aux frontières.
Des refus de dernière minute empêchent parfois l’entrée sur le territoire, comme ce fut le cas pour l’un des trois médecins lors d’une tentative de retour. Ces barrières administratives ajoutent une couche de frustration à une mission déjà périlleuse, soulignant comment la politique interfère directement avec l’aide humanitaire.
Le film alterne entre ces scènes intenses à Gaza et des moments aux États-Unis, où les médecins tentent de sensibiliser l’opinion publique et les décideurs. Interviews dans les médias, rencontres avec des responsables politiques : leurs efforts visent à briser le silence autour de la situation.
Un hommage aux soignants et aux victimes
Le documentaire est dédié aux environ 1 700 soignants tués à Gaza depuis le début du conflit en octobre 2023. Ce chiffre alarmant illustre l’ampleur de la crise humanitaire touchant le personnel médical, souvent en première ligne des bombardements.
Le film rappelle également le lourd tribut payé par les journalistes, avec des centaines de morts recensées, faisant de cette période l’une des plus meurtrières pour la profession. Ces pertes soulignent la difficulté d’informer sur le terrain dans un contexte de guerre prolongée.
À travers ces hommages, le récit dépasse le simple témoignage pour devenir un appel à la responsabilité collective. Les médecins insistent sur le fait que l’inaction équivaut à une complicité passive face aux souffrances observées.
Les accusations internationales et les réponses officielles
Des enquêteurs de l’ONU ont qualifié les actions menées à Gaza de génocide, une accusation rejetée fermement par les autorités israéliennes, qui la considèrent comme déformée et motivée par l’antisémitisme. Israël affirme viser exclusivement des cibles militaires, y compris dans les hôpitaux où des combattants seraient retranchés dans des tunnels souterrains.
Les médecins du film contredisent ces allégations, affirmant n’avoir jamais vu de preuves de tels tunnels et rappelant que la présence occasionnelle de blessés armés ne transforme pas un hôpital en objectif légitime selon le droit humanitaire.
Cette divergence de récits alimente le débat plus large sur la nature du conflit et les responsabilités internationales, particulièrement celles des États fournissant un soutien militaire.
L’impact potentiel du documentaire
Présenté lors d’un festival prestigieux comme Sundance, qui se tient jusqu’au début février, American Doctor vise à percer le mur du silence médiatique. En montrant sans filtre les conséquences humaines du conflit, il espère susciter une prise de conscience chez les spectateurs occidentaux.
Les médecins répètent inlassablement que leur objectif n’est pas seulement de soigner, mais d’informer pour que les citoyens puissent exercer leur droit à la décision démocratique. Ils posent une question directe : voulez-vous vraiment que cela continue ?
Le film évite les simplifications et met en avant la complexité des positions personnelles des intervenants. Leur diversité – juif, palestinien, zoroastrien – renforce la crédibilité de leur témoignage commun, loin de toute instrumentalisation idéologique.
En conclusion, ce documentaire constitue un document précieux sur la guerre à Gaza vue de l’intérieur des salles d’opération. Il force à regarder en face une réalité souvent occultée, invitant chacun à réfléchir à son rôle dans un conflit qui continue de faire des victimes civiles, y compris parmi les plus vulnérables.
Le courage de ces médecins, qui risquent leur vie pour soigner et témoigner, rappelle que même au milieu du chaos, l’humanité peut persister. Leur voix, amplifiée par ce film, pourrait contribuer à un débat plus honnête et urgent sur la fin des violences et la protection des civils.









