Imaginez un instant : deux pays voisins, unis par une longue frontière saharienne, traversent soudain une période de froid glacial malgré des liens historiques profonds. Puis, en une seule rencontre au sommet, tout bascule. C’est exactement ce qui s’est produit récemment entre l’Algérie et le Niger, deux nations qui viennent d’enterrer publiquement la hache de guerre diplomatique.
Ce lundi-là, au cœur du Palais présidentiel d’Alger, les regards se sont croisés avec une intensité nouvelle. D’un côté, le président Abdelmadjid Tebboune, hôte attentif. De l’autre, le général Abdourahamane Tiani, chef du régime militaire nigérien. Leur poignée de main n’était pas anodine : elle symbolisait la fin officielle d’une « période anormale de froideur », selon les mots mêmes du dirigeant algérien.
Un dégel rapide après des mois de tensions
Les relations entre Alger et Niamey n’avaient jamais été aussi tendues depuis plusieurs mois. Tout a commencé avec un incident frontalier impliquant un drone malien abattu par les forces algériennes au printemps 2025. Cet événement a déclenché une réaction en chaîne au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Niger, le Mali et le Burkina Faso.
Les trois juntes au pouvoir ont alors rappelé leurs ambassadeurs à Alger pour consultations. L’Algérie, en réponse mesurée mais ferme, a retiré ses représentants à Bamako et Niamey, tout en retardant l’arrivée de son nouvel ambassadeur à Ouagadougou. Le dialogue semblait rompu, et les observateurs craignaient une escalade durable dans la région sahélo-saharienne.
Mais les choses ont commencé à évoluer très vite. La semaine précédant la visite, Alger a décidé de renvoyer son ambassadeur à Niamey pour relancer le dialogue bilatéral. Presque simultanément, l’ambassadeur nigérien reprenait ses fonctions à Alger. Ce geste réciproque a ouvert la voie à la rencontre historique du lundi.
Une visite placée sous le signe de l’amitié et du travail
Le général Tiani n’est pas arrivé les mains vides. Accompagné d’une délégation conséquente, il a été accueilli dès la descente d’avion par le président Tebboune en personne. Une marque d’hospitalité rare qui annonçait la couleur : cette visite était à la fois de travail et d’amitié.
Dans les déclarations officielles qui ont suivi leur entretien, les deux dirigeants ont multiplié les signes d’apaisement. Le président algérien a parlé de « fin à une période anormale », tandis que son homologue nigérien a insisté sur une « volonté commune d’insuffler une nouvelle dynamique à notre coopération fraternelle et notre bon voisinage ».
Nous sommes dans le même camp et nous coopérerons au maximum en mobilisant toutes les capacités et l’expertise que l’Algérie peut fournir.
Déclaration du président algérien sur la lutte antiterroriste
Cette phrase résume bien l’état d’esprit actuel : au-delà des différends récents, les deux pays partagent des menaces communes et des intérêts stratégiques convergents.
Le gazoduc transsaharien : le projet phare du rapprochement
Le point d’orgue de cette visite réside sans conteste dans l’annonce du lancement imminent des travaux sur le premier tronçon du gazoduc transsaharien traversant le Niger. Ce mégaprojet, long de plus de 4 000 kilomètres, vise à transporter du gaz nigérian vers l’Algérie, en passant par le territoire nigérien.
Les accords tripartites signés début 2025 entre Alger, Abuja et Niamey avaient déjà donné un coup d’accélérateur au dossier. La crise diplomatique avait ensuite freiné les avancées concrètes. Aujourd’hui, le chef de l’État algérien a confirmé que les démarches pratiques débuteront juste après le mois de ramadan, soit autour de la mi-mars.
Ce pipeline ne se contente pas d’exporter du gaz vers l’Europe. Il prévoit également d’alimenter les pays du Sahel en énergie, renforçant ainsi la souveraineté énergétique régionale. Une fois arrivé en Algérie, le gaz pourra être acheminé vers l’Italie via le gazoduc Transmed ou exporté sous forme de GNL par méthaniers.
- Longueur totale : plus de 4 000 km
- Point de départ : Nigeria
- Transit principal : Niger
- Destination finale : Algérie
- Objectifs : approvisionnement Sahel + export Europe
Ce projet représente bien plus qu’une infrastructure énergétique. Il incarne une vision stratégique de coopération sud-sud et d’intégration régionale.
Un soutien algérien multisectoriel au Niger
Au-delà de l’énergie, l’Algérie a affiché sa volonté d’accompagner le Niger dans plusieurs domaines cruciaux. Le président Tebboune a promis un appui « sans ménager aucune des ressources » dont dispose son pays, en particulier dans un contexte économique nigérien particulièrement difficile.
Parmi les chantiers évoqués : la santé avec la création d’un service de dialyse, l’éducation, mais aussi la formation et l’expertise technique. Ces engagements traduisent une volonté de normaliser et d’approfondir les liens au quotidien, loin des seuls grands projets géopolitiques.
La question malienne reste en suspens
Si le dégel algéro-nigérien semble solide, il ne fait pas l’unanimité au sein de l’AES. Le Mali, principal instigateur de la crise de 2025, observe la situation avec une méfiance persistante. Bamako soupçonne depuis longtemps Alger d’entretenir des proximités ambiguës avec certains groupes armés dans la zone frontalière.
Un diplomate malien a tenu à rappeler que le Niger reste « libre d’avoir des relations avec qui il veut, pourvu que ça ne nuise pas aux intérêts de la confédération ». Un conseiller à la présidence malienne a quant à lui réclamé des « éclaircissements » et regretté de ne pas avoir été informé en amont de la visite.
Le général Tiani a tenté de désamorcer ces craintes en affirmant qu’aucun Africain ne pouvait imaginer que l’Algérie, pays ayant subi plus d’un siècle de colonisation française, permette l’utilisation de son territoire pour attaquer un État africain frère.
Un contexte régional toujours volatile
Depuis 2012, le Mali fait face à une crise sécuritaire majeure alimentée par plusieurs groupes jihadistes, dont le JNIM (affilié à Al-Qaïda) et l’État islamique au Grand Sahara. Des violences intercommunautaires et des trafics criminels aggravent encore la situation.
Dans ce contexte, la coopération sécuritaire algéro-nigérienne prend tout son sens. Les deux pays partagent une frontière poreuse et des menaces communes. Leur volonté affichée de « coopérer au maximum » en matière antiterroriste pourrait changer la donne dans la bande sahélo-saharienne.
Vers une nouvelle ère de coopération régionale ?
Ce rapprochement algéro-nigérien intervient à un moment où l’Afrique cherche à affirmer sa souveraineté énergétique et sa capacité à résoudre ses propres crises. Le gazoduc transsaharien, s’il voit le jour, deviendra l’un des symboles les plus concrets de cette ambition.
Pour l’Algérie, il s’agit aussi de consolider sa position de hub énergétique vers l’Europe tout en renforçant son influence diplomatique au Sahel. Pour le Niger, c’est une bouffée d’oxygène économique et politique majeure.
Reste à savoir si ce dégel bilatéral pourra s’élargir à l’ensemble de l’AES ou s’il creusera au contraire un fossé avec Bamako. Les prochains mois seront décisifs pour mesurer la solidité de cette nouvelle dynamique fraternelle.
En attendant, la poignée de main d’Alger restera gravée comme un tournant potentiel dans les relations interafricaines contemporaines. Une lueur d’espoir dans une région souvent marquée par la méfiance et l’instabilité.
Ce qui est certain, c’est que l’énergie, la sécurité et le dialogue politique sont désormais intimement liés dans cette partie du continent. Et que les regards du monde entier se tournent à nouveau vers le grand Sud saharien.
Points clés à retenir
- Fin officielle de la période de froid entre Alger et Niamey
- Lancement imminent du tronçon nigérien du gazoduc transsaharien
- Promesses algériennes d’appui multisectoriel au Niger
- Coopération renforcée en matière de lutte antiterroriste
- Méfiance persistante du Mali vis-à-vis de ce rapprochement
Le chemin reste long, mais le premier pas a été franchi avec force et détermination. À suivre de très près.









