Imaginez des territoires baignés de soleil, où la terre généreuse produit des fruits tropicaux et du sucre depuis des générations. Pourtant, derrière cette carte postale idyllique se cache une réalité économique fragile. Chaque année, l’Union européenne verse des centaines de millions d’euros pour maintenir ces agricultures en vie, mais ces soutiens, bien que cruciaux, montrent aujourd’hui leurs limites et leurs failles.
Un soutien européen indispensable pour des territoires vulnérables
Les régions ultrapériphériques de la France font face à des contraintes uniques. L’éloignement géographique, l’insularité et la dépendance massive aux importations rendent toute activité agricole particulièrement coûteuse. Sans intervention extérieure, la plupart des productions locales ne pourraient tout simplement pas survivre sur le marché mondial.
C’est dans ce contexte que le programme POSEI joue un rôle central. Avec un budget annuel moyen de 653 millions d’euros, ces aides européennes visent à compenser les handicaps structurels et à maintenir un niveau de production agricole viable. Sans elles, de nombreuses exploitations fermeraient leurs portes, entraînant des conséquences sociales et économiques dramatiques pour des populations déjà fragilisées.
Mais ce soutien massif soulève aussi des questions essentielles : est-il bien utilisé ? Permet-il vraiment de développer une agriculture durable et diversifiée ? Ou se contente-t-il de prolonger des modèles anciens sans préparer l’avenir ?
La banane : une réussite relative mais concentrée
Parmi toutes les productions ultramarines, la banane se distingue comme la principale bénéficiaire des aides POSEI. En 2023, ce secteur a capté 277 millions d’euros, soit environ 42 % du total des fonds alloués. Grâce à ce soutien financier conséquent, les bananes produites en Martinique et en Guadeloupe parviennent encore à rivaliser sur les étals européens.
Le calcul des aides, basé sur les pertes de production ou les quantités retirées du marché, a permis de stabiliser les revenus des planteurs face aux aléas climatiques et aux fluctuations des prix. Cette mécanique a incontestablement contribué à maintenir la compétitivité de la filière face à des concurrents mondiaux aux coûts de production bien inférieurs.
Cependant, ce système présente un revers important. Les aides se concentrent massivement entre les mains d’un petit nombre de grands producteurs. Cette situation crée une forme de dualité au sein de la filière : d’un côté quelques structures importantes qui captent l’essentiel des subventions, de l’autre de nombreuses petites exploitations qui peinent à en bénéficier proportionnellement.
Les financements européens se retrouvent concentrés chez un petit nombre de grands producteurs de bananes.
Cette concentration pose question sur l’équité du dispositif et sur sa capacité à soutenir l’ensemble de la profession. De plus, le mode de calcul actuel n’encourage guère la diversification. Tant que les aides restent indexées sur la production bananière traditionnelle, les planteurs ont peu d’incitations à explorer d’autres cultures potentiellement plus résilientes ou plus rentables.
Autre point préoccupant : malgré les subventions massives, les producteurs restent en position de faiblesse dans la chaîne de valeur. La majeure partie de la marge est captée par les intermédiaires, transformateurs et distributeurs. Les aides européennes finissent donc par compenser l’écart entre un coût de production élevé et un prix de vente insuffisant pour couvrir ces charges.
La filière canne-sucre en danger malgré les soutiens
Si la banane représente le premier poste de dépenses, la filière canne-sucre occupe une place stratégique dans plusieurs territoires ultramarins. À La Réunion par exemple, cette industrie structure l’économie locale de manière profonde : plus de 13 % de l’emploi privé et plus de la moitié de la surface agricole utile sont directement concernés.
Les aides européennes s’élèvent ici à 69 millions d’euros par an, auxquelles s’ajoutent 143 millions d’euros de la part de l’État français. Ensemble, ces soutiens représentent souvent plus que les recettes tirées de la vente effective du sucre produit. Autrement dit, sans ces subventions, la filière serait structurellement déficitaire.
La situation s’est particulièrement dégradée depuis 2017. La suppression des quotas sucriers au niveau européen a ouvert le marché intérieur à une concurrence accrue. L’offre globale a augmenté tandis que les prix ont baissé, mettant sous pression les producteurs ultramarins dont les coûts restent élevés.
À La Réunion comme en Guadeloupe, les subventions par kilogramme produit dépassent désormais les recettes commerciales. Cette dépendance croissante aux aides publiques interroge sur la viabilité économique réelle du secteur à moyen et long terme.
Des limites structurelles qui menacent l’avenir
Au-delà des filières spécifiques, le modèle agricole ultramarin dans son ensemble montre des signes de fragilité préoccupants. Le vieillissement marqué des agriculteurs constitue l’un des principaux défis. Avec une population agricole de plus en plus âgée et un renouvellement des générations qui peine à s’organiser, la transmission des savoir-faire et des exploitations devient problématique.
Parallèlement, l’environnement souffre d’un manque de rotation culturale suffisant. Certaines parcelles sont exploitées de manière intensive depuis des décennies sans véritable repos ni diversification, entraînant une dégradation progressive des sols et une vulnérabilité accrue aux maladies et aux ravageurs.
Ces deux phénomènes combinés – vieillissement des hommes et appauvrissement des terres – menacent la pérennité même de l’agriculture dans ces territoires. Sans mesures correctives fortes, le risque est grand de voir certaines productions disparaître progressivement, malgré les aides financières importantes.
Vers une nécessaire évolution du modèle d’aides ?
Face à ces constats, plusieurs pistes de réflexion émergent naturellement. Le système actuel permet indéniablement de maintenir une production agricole dans des conditions particulièrement difficiles, mais il semble atteindre ses limites en termes d’équité, de diversification et de durabilité.
Une première évolution pourrait consister à revoir les critères d’attribution des aides pour mieux prendre en compte les petites et moyennes exploitations. Des mécanismes favorisant la diversification des cultures ou l’agroécologie pourraient également être renforcés, afin d’encourager des modèles plus résilients face aux changements climatiques et aux évolutions du marché.
La question de la répartition de la valeur ajoutée dans la filière reste également centrale. Tant que les producteurs captent une part minoritaire de la marge finale, les aides publiques risquent de servir indirectement à compenser des prix d’achat trop bas plutôt qu’à développer une agriculture forte et autonome.
Enfin, la problématique du renouvellement des générations mérite une attention particulière. Des dispositifs d’installation plus attractifs, une meilleure reconnaissance du métier et une formation adaptée aux réalités locales pourraient contribuer à inverser la tendance actuelle.
Un équilibre fragile à préserver
L’agriculture des Outre-mer se trouve aujourd’hui à un tournant. Les aides européennes, bien qu’imparfaites, restent indispensables pour maintenir une activité économique essentielle dans des territoires souvent éloignés des grands centres de décision. Supprimer ou réduire brutalement ce soutien provoquerait très probablement un effondrement rapide de plusieurs filières stratégiques.
Mais maintenir le statu quo sans évolution majeure risque également de conduire à une impasse. Concentration des aides, manque de diversification, dépendance accrue aux subventions, vieillissement des agriculteurs et dégradation environnementale forment un cocktail dangereux pour l’avenir de ces agricultures.
Trouver le juste équilibre entre maintien du soutien financier nécessaire et incitations à la modernisation et à la diversification représente sans doute le principal défi des prochaines années. Les territoires ultramarins, par leur situation géographique unique et leurs productions spécifiques, ont besoin d’un modèle sur mesure, adapté à leurs contraintes mais aussi à leurs potentiels.
La question n’est pas de savoir s’il faut continuer à aider ces agricultures, mais plutôt comment transformer ce soutien en véritable levier de développement durable et équitable. L’enjeu est à la fois économique, social et environnemental pour des territoires qui font pleinement partie de l’Union européenne tout en étant confrontés à des réalités bien différentes de celles du continent.
Le débat ne fait que commencer, mais les constats sont déjà là, clairs et documentés. Il appartient désormais aux décideurs, aux professionnels et aux citoyens de dessiner les contours d’une agriculture ultramarine qui puisse regarder l’avenir avec plus de sérénité.
Dans cette perspective, chaque euro dépensé doit être pensé non seulement comme une aide au maintien, mais comme un investissement dans la résilience et la diversification de ces territoires agricoles uniques. L’avenir de l’agriculture outre-mer se joue aujourd’hui dans la capacité collective à faire évoluer un système qui, s’il a fait ses preuves par le passé, montre aujourd’hui ses limites face aux nouveaux défis du XXIe siècle.









