Imaginez une jeune femme en vacances paradisiaques à Bali, pensant enfin savourer des moments de complicité avec son compagnon. Soudain, une dispute éclate autour de messages envoyés à d’autres femmes. Elle annonce vouloir partir. La réponse tombe, lourde et possessive : « Tu m’appartiens ». Ce qui suit, selon son récit, n’est plus de l’amour, mais un acte de violence sexuelle. Ce témoignage, glaçant, resurgit aujourd’hui dans une affaire politique qui continue de hanter le paysage écologiste français.
Une affaire qui refuse de s’éteindre
Plus d’un an après la décision de justice qui a classé sans suite les premières plaintes visant un ancien dirigeant écologiste de premier plan, les tensions restent vives. Loin de clore le chapitre, ce non-lieu a seulement déplacé le débat : des tribunaux vers les cercles militants, les réunions internes et les réseaux de soutien aux victimes. Ce qui était initialement présenté comme des « comportements de nature à briser la santé morale » s’est enrichi, au fil des mois, de récits beaucoup plus graves.
Parmi ces nouvelles pièces du puzzle, un témoignage particulièrement lourd accuse directement l’intéressé d’un viol conjugal. Ce récit, formulé à plusieurs reprises depuis 2023, n’a pourtant pas été retenu dans le cadre judiciaire initial. Pourquoi ? Comment expliquer que cette parole, étayée par des proches, soit restée à l’écart des investigations principales ?
Le récit d’Estelle : un tournant dans l’affaire
Estelle – prénom d’emprunt – a rencontré celui qui deviendra plus tard un visage connu du parti écologiste en 2015. Leur relation, qui durera plusieurs années, commence par un baiser qu’elle décrit comme imposé lors d’un premier rendez-vous. Mais c’est surtout l’épisode survenu durant l’été 2017, lors d’un voyage en Indonésie, qui marque aujourd’hui les esprits.
Selon ses déclarations, Julien Bayou passait une grande partie du séjour rivé à son téléphone, échangeant des messages ambigus avec d’autres femmes. Confronté, il reconnaît les faits. La discussion dégénère. Estelle annonce son intention de mettre fin à la relation sur-le-champ. La réponse qu’elle rapporte est sans ambiguïté : il refuse, affirme qu’elle lui « appartient » et, selon elle, commet un viol.
« Quand je lui dis que je veux le quitter, il me dit que c’est hors de question, que je lui appartiens, et il me viole. »
Ce passage, rapporté lors d’une audition en brigade spécialisée, résonne particulièrement fort dans le contexte post-#MeToo. Estelle explique avoir voulu témoigner pour montrer que le cas d’une autre plaignante, Anaïs Leleux, ne serait pas isolé. Elle décrit également des années de violences psychologiques : tromperies répétées, mise en concurrence permanente avec d’autres partenaires, sentiment d’insécurité chronique.
Les conséquences sur sa santé mentale ont été, dit-elle, dévastatrices : envies suicidaires, conduites autodestructrices (alcool, tabac, troubles alimentaires). Des éléments que plusieurs autres ex-compagnes ont également évoqués publiquement ou en privé.
Une audition tardive mais étayée
Estelle s’est présentée devant les enquêteurs de la BRDP le 13 septembre 2024, soit plus de sept ans après les faits présumés à Bali et deux ans après l’éclatement public du scandale. Elle avait déjà relaté ces éléments dès avril 2024 devant un cabinet d’audit mandaté par le parti, puis à plusieurs reprises à des proches avant même 2022.
Deux d’entre eux ont confirmé avoir eu connaissance de ces accusations bien avant que l’affaire ne devienne médiatique. Une autre personne proche d’une plaignante initiale affirme avoir alerté la direction du parti dès 2023 sur ce témoignage précis. Autant d’éléments qui interrogent sur la circulation – ou l’absence de circulation – de l’information au sein de l’appareil militant.
Le parti face à un dilemme insoluble
La gestion de ce dossier par la nouvelle direction écologiste reste l’un des points les plus critiqués. D’un côté, la présomption d’innocence et le respect scrupuleux des décisions de justice ; de l’autre, l’impératif de ne jamais minimiser la parole des femmes, surtout dans un mouvement qui se revendique féministe depuis des années.
Le communiqué officiel publié après le non-lieu se contentait de constater qu’aucune infraction n’était retenue par le parquet. Aucune mention claire d’innocence, aucun mot de soutien marqué aux plaignantes. Ce positionnement prudent, perçu comme une tentative de ménager tous les camps, a finalement mécontenté tout le monde.
Les soutiens de l’ancien dirigeant reprochent un manque de courage pour réhabiliter pleinement leur champion. Les militantes féministes, elles, dénoncent une tiédeur coupable face à des récits de violences graves. Entre ces deux pôles, la secrétaire nationale actuelle apparaît coincée, incapable de trancher sans risquer de fracturer davantage un parti déjà fragilisé électoralement.
Les mécanismes de la violence psychologique
Au-delà de l’accusation de viol, plusieurs femmes ayant partagé la vie de l’intéressé décrivent un schéma classique de contrôle et de déstabilisation émotionnelle :
- Multiplication des relations parallèles sans transparence
- Comparaisons humiliantes entre partenaires
- Alternance entre phases de séduction intense et de retrait brutal
- Minimisation systématique des ressentis exprimés par la compagne
- Création d’une dépendance affective par des promesses non tenues
Ces comportements, lorsqu’ils s’accumulent sur plusieurs années, peuvent provoquer des dommages psychologiques profonds. Les spécialistes parlent de traumatisme complexe ou de violence coercitive. Plusieurs ex-partenaires rapportent avoir développé des symptômes anxio-dépressifs sévères, voire des conduites à risque après la rupture.
Un audit interne controversé
Face à la multiplication des témoignages, le parti avait confié à un cabinet spécialisé une mission d’audit. Le rapport, remis en 2024, n’a débouché sur aucune sanction formelle. Les conclusions restent floues pour le grand public : des « dysfonctionnements relationnels » sont évoqués, sans jamais qualifier pénalement les faits.
Ce choix de ne pas aller plus loin dans la qualification a été perçu par certains comme une protection de l’institution, au détriment de la reconnaissance des victimes potentielles. Pour d’autres, il s’agissait simplement de respecter le cadre légal et de ne pas se substituer à la justice.
La présomption d’innocence au cœur du débat
Le principal intéressé a toujours nié avec la plus grande fermeté l’ensemble des accusations, y compris celles de viol. Reconverti dans le métier d’avocat, il estime aujourd’hui que le parti qu’il a dirigé pendant trois ans n’a jamais pleinement rétabli sa réputation. Le silence relatif de la direction actuelle le blesse profondément.
Pourtant, la présomption d’innocence reste un principe fondamental. Un non-lieu n’équivaut pas à une relaxe après procès, mais il signifie que les éléments réunis n’ont pas permis d’établir la matérialité des infractions reprochées. Cette nuance juridique, souvent mal comprise, alimente les frustrations de part et d’autre.
Un impact durable sur le mouvement écologiste
Cette affaire dépasse largement le cas individuel. Elle pose des questions structurelles sur la manière dont les partis politiques – tous bords confondus – traitent les accusations de violences sexuelles et sexistes.
Comment concilier soutien affiché aux victimes, respect des procédures judiciaires et préservation de la cohésion interne ? Comment éviter que des luttes de pouvoir internes ne viennent parasiter la prise en compte réelle des souffrances exprimées ?
Dans un mouvement qui a fait du féminisme l’un de ses marqueurs identitaires forts, l’incapacité à traiter ce dossier de manière univoque et apaisée fragilise la crédibilité globale. Les militantes les plus engagées sur ces questions se sentent parfois abandonnées ; les cadres modérés craignent une chasse aux sorcières. Le clivage perdure.
Vers une meilleure prise en charge ?
Depuis 2022, plusieurs formations politiques ont mis en place des cellules d’écoute, des protocoles de signalement et des formations obligatoires sur les violences sexistes. Mais la mise en œuvre reste inégale. Certains regrettent que ces dispositifs arrivent souvent après la médiatisation d’un scandale, et non en prévention.
Dans le cas présent, la question se pose : si un tel témoignage avait été recueilli et traité dès 2017 ou 2018, l’histoire aurait-elle pris une autre tournure ? Nul ne peut répondre avec certitude. Ce qui est sûr, c’est que le malaise perdure et que de nouvelles paroles pourraient encore émerger.
Conclusion : une plaie ouverte
L’affaire qui porte le nom d’un ancien secrétaire national écologiste n’est pas close. Elle continue de cristalliser les tensions entre différentes conceptions du féminisme, de la justice et de la responsabilité politique. Entre silence prudent et prise de parole risquée, entre présomption d’innocence et devoir de protection des potentielles victimes, le chemin reste étroit.
Une chose est certaine : tant que des récits comme celui d’Estelle ne seront pas pleinement entendus, débattus et traités avec la gravité qu’ils méritent, la confiance au sein du mouvement écologiste – et au-delà – continuera de se fissurer. Et c’est toute une génération de militantes et de militants qui en paiera le prix.
Le sujet reste brûlant. Les prochains mois, voire les prochaines années, diront si les Ecologistes parviennent enfin à tourner cette page douloureuse ou si elle continuera de les hanter au moment même où ils espèrent reconquérir une place centrale dans le débat public français.









