Un tournant historique vient de s’opérer en Asie centrale. Le Kirghizstan et le Tadjikistan, deux ex-républiques soviétiques, ont annoncé mercredi être parvenus à un accord pour délimiter leur frontière commune. Longue de près de 1000 kilomètres, celle-ci était la dernière encore contestée dans la région depuis la chute de l’URSS en 1991. Cette percée diplomatique majeure met fin à trois décennies de conflits sporadiques, notamment pour le contrôle des précieuses ressources en eau.
Une frontière héritée de l’ère soviétique
Le tracé sinueux de la frontière entre le Kirghizstan et le Tadjikistan avait été réalisé à l’époque soviétique. Il ne s’agissait alors que d’une simple délimitation administrative entre deux républiques parmi les plus montagneuses au monde. Avec l’indépendance, ce découpage est devenu une source de tensions récurrentes, attisées par la compétition pour les ressources hydriques dans ces zones agricoles arides.
Des enclaves disputées
Les tronçons les plus problématiques où les affrontements avaient lieu se situent dans une zone parsemée d’enclaves. Ces territoires, hérités eux aussi de la période soviétique, compliquent encore la délimitation et la gestion de la frontière. L’accès aux terres agricoles et aux canaux d’irrigation qui les traversent est particulièrement sensible et générateur de frictions.
Des affrontements meurtriers
Au printemps 2021 puis à l’automne 2022, de violents combats ont opposé les forces kirghizes et tadjikes le long de cette frontière disputée. Selon les bilans officiels, plus de 150 personnes ont été tuées, dont de nombreux civils. Des chars et des drones ont même été déployés, ravageant plusieurs villages frontaliers dans les régions kirghize de Batken et tadjik de Sougd.
Cet accord entre le Kirghizstan et le Tadjikistan, deux pays alliés de la Russie et membres d’un bloc militaire commun avec Moscou, l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), a mis du temps à se dessiner.
D’après une source proche des négociations
L’eau, un enjeu vital
En Asie centrale, les autorités ont fait de la question de l’accès à l’eau une priorité absolue. Elles tentent de redéfinir, non sans difficulté, les systèmes de partage hérités de l’époque soviétique et désormais caducs. Car cette région grande comme l’Union européenne est en première ligne face au changement climatique, avec une hausse des températures supérieure à la moyenne mondiale. La gestion concertée des fleuves et des réservoirs est donc cruciale pour la survie et le développement de ces pays.
La Russie, grand absent
Fait notable, la Russie n’a jamais officiellement participé aux négociations entre Bichkek et Douchanbé, alors même qu’elle maintient des bases militaires dans les deux pays. À l’automne dernier, le Kirghizstan avait pourtant demandé la médiation de Vladimir Poutine, sans succès. L’attention de Moscou semble aujourd’hui accaparée par son invasion de l’Ukraine, suscitant des interrogations sur son influence et son rôle de stabilisateur régional.
Un nouveau départ ?
Au-delà du défi immédiat de la délimitation et de la démarcation de leur frontière, le Kirghizstan et le Tadjikistan devront œuvrer à bâtir une relation apaisée et constructive. Après des décennies de défiance, ce ne sera pas chose aisée. Mais cet accord offre l’opportunité d’un nouveau départ, dans une Asie centrale en quête de stabilité et d’intégration. Les autres pays de la région, à commencer par leurs voisins ouzbek et kazakh, suivront de près ce processus.
Cet accord frontalier s’inscrit dans un contexte d’amélioration générale des relations entre les cinq ex-républiques soviétiques d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan). Ces dernières années, elles ont tour à tour annoncé des accords de délimitation de leurs frontières respectives. Un motif d’espoir pour cette région qui fut longtemps minée par les rivalités héritées du passé.