Imaginez pouvoir laisser votre argent travailler même quand les marchés traditionnels sont fermés. C’est exactement ce qu’Uber vient de démontrer dans un pilote discret mais révélateur. En utilisant des dépôts tokenisés et un fonds monétaire digital, l’entreprise a réussi à capturer un rendement supplémentaire équivalent à un jour et demi simplement en restant investie pendant une partie du week-end. Une opération qui, à première vue, semble technique, mais qui ouvre la porte à une transformation profonde de la gestion de trésorerie des grandes sociétés.
Un pilote qui change la donne pour les trésoreries d’entreprise
Le week-end a toujours été un moment de pause forcée pour les investissements de trésorerie classiques. Les entreprises liquidident généralement leurs positions avant la fermeture des marchés le vendredi pour disposer de liquidités le lundi matin. Uber a choisi une autre voie. L’entreprise a acquis un fonds monétaire tokenisé le jeudi et l’a revendue le dimanche. Résultat : un gain de 1,5 jour de rendement supplémentaire par rapport au processus habituel.
Ce n’est pas une hausse de 1,5 % du taux d’intérêt annuel. C’est simplement le fruit du temps passé investi. Chaque jour compte quand on parle de liquidités importantes. Pour une société de la taille d’Uber, même un gain apparemment modeste peut se traduire par des montants significatifs sur l’année. Le montant exact investi et le gain en dollars n’ont pas été révélés, mais le principe est clair : la blockchain permet de contourner certaines rigidités du calendrier financier traditionnel.
Comment l’opération s’est déroulée concrètement
Uber a utiliséé des dépôts tokenisés fournis par HSBC pour acquérir un fonds monétaire tokenisé de Franklin Templeton. Tradeweb et Fireblocks ont également participé à la transaction. Le réseau Canton a assuré la liquidité et le règlement. L’ensemble s’est déroulé de manière fluide, prouvant que les infrastructures sont désormais suffisamment matures pour des opérations réelles et non purement expérimentales.
Les dépôts tokenisés représentent une créance sur la banque commerciale qui les émet. Ils diffèrent des stablecoins, qui s’appuient généralement sur des réserves détenues par un émetteur distinct. Cette distinction est importante. Ici, on reste dans un cadre bancaire régulé, ce qui rassure les trésoriers d’entreprise soucieux de conformité et de sécurité.
À retenir : Uber a acheté le jeudi et vendu le dimanche. Ce simple décalage a généré 1,5 jour de rendement supplémentaire par rapport à une liquidation classique le vendredi.
Pourquoi le week-end devient un terrain de jeu possible
Dans le monde traditionnel, les marchés monétaires suivent un calendrier strict. Les règlements se font en jours ouvrés. La blockchain, elle, fonctionne en continu. Une fois les actifs tokenisés et les infrastructures de règlement adaptées, il devient possible de transférer et de liquider des positions en dehors des horaires bancaires classiques. C’est précisément ce que le pilote a mis en lumière.
Le rendement supplémentaire ne vient pas d’un produit plus risqué ou plus performant. Il vient uniquement de la capacité à rester investi plus longtemps. Pour des trésoreries qui gèrent des milliards, chaque jour de rendement compte. Multiplié sur l’ensemble d’une année et sur plusieurs positions, l’impact peut devenir très significatif.
Le rôle clé de HSBC et de ses dépôts tokenisés
HSBC n’en est pas à son premier essai. La banque a déjà déployé son service de dépôts tokenisés dans plusieurs juridictions : Hong Kong, Singapour, Luxembourg, Royaume-Uni, États-Unis et Émirats arabes unis. En avril 2026, elle a ouvert ce service aux clients corporate et institutionnels américains éligibles. Les devises supportées incluent le dollar américain, l’euro, la livre sterling, le dollar de Hong Kong, le dollar de Singapour, le yuan offshore et le dirham des Émirats.
Manish Kohli, de HSBC, a souligné que le pilote démontrait une maturité technique. La banque prévoit désormais d’élargir l’accès aux clients corporate américains et d’offrir un éventail plus large de produits d’investissement au-delà de ceux de Franklin Templeton. L’objectif est clair : transformer un test réussi en service opérationnel à grande échelle.
Le pilote a prouvé que la technologie est prête. Nous pouvons maintenant envisager de l’ouvrir à un plus grand nombre d’entreprises.
Franklin Templeton et l’intégration avec Canton
Franklin Templeton n’est pas arrivé sur Canton par hasard. Dès novembre 2025, l’asset manager avait intégré sa plateforme Benji au réseau. L’objectif était de faciliter l’accès institutionnel aux produits d’investissement tokenisés tout en respectant les exigences de confidentialité propres aux grands acteurs. Roger Bayston, responsable des actifs numériques chez Franklin Templeton, avait alors insisté sur la nécessité de rejoindre les institutions là où elles se trouvent déjà et là où elles se dirigent.
Cette intégration préalable a clairement facilité le pilote avec Uber. Benji permet d’accéder à des instruments financiers régulés et s’appuie sur l’infrastructure de collatéral du réseau Canton. Le terrain était donc déjà préparé lorsque Uber a décidé de tester l’opération de trésorerie.
Fireblocks et la vision d’une adoption massive
Michael Shaulov, PDG de Fireblocks, se montre encore plus optimiste. Il anticipe que des centaines d’entreprises adopteront des modèles d’investissement basés sur la blockchain dans les 18 prochains mois. Cette projection dépasse largement le cadre d’un simple pilote. Elle suggère une bascule progressive mais réelle des pratiques de trésorerie corporate.
Fireblocks a joué un rôle technique dans la transaction aux côtés de Tradeweb. L’entreprise est déjà bien connue dans l’univers des institutions qui manipulent des actifs numériques. Son implication renforce la crédibilité de l’opération et montre que les outils nécessaires à une adoption plus large existent déjà.
1,5 jour
de rendement supplémentaire capturé
Jeudi → Dimanche
période d’investissement du pilote
18 mois
horizon d’adoption anticipé par Fireblocks
Ce que change réellement la tokenisation pour les entreprises
La tokenisation ne se résume pas à une simple digitalisation d’actifs. Elle modifie la façon dont la liquidité circule et dont les positions peuvent être gérées. Un dépôt tokenisé peut être déplacé plus rapidement. Un fonds monétaire tokenisé peut être acheté et vendu en dehors des horaires traditionnels. Le règlement devient quasi instantané une fois les conditions techniques réunies.
Pour un trésorier d’entreprise, cela signifie une meilleure optimisation du cash. Moins d’argent dormant le week-end. Moins de friction entre les différentes places de marché. Une capacité accrue à réagir rapidement aux besoins de liquidité sans sacrifier le rendement. Ces avantages, même modestes individuellement, s’additionnent rapidement à l’échelle d’une multinationale.
Les précédents qui préparent le terrain
HSBC a déjà expérimenté des transactions interbancaires avec des dépôts tokenisés. En août, la banque a collaboré avec Standard Chartered via le registre blockchain de Swift. Les messages de paiement ont été coordonnés, les obligations ont été appariées et compensées, puis les résultats ont été enregistrés sur les systèmes respectifs des banques. Le règlement final en monnaie traditionnelle a eu lieu via les canaux existants.
Dix-sept banques réparties sur six continents ont participé au déploiement initial de Swift, parmi lesquelles BNY, Citi, DBS, HSBC, Standard Chartered, UBS et Wells Fargo. Ces initiatives montrent que les institutions financières traditionnelles avancent méthodiquement. Elles testent, valident, puis déploient progressivement.
Uber et son intérêt plus large pour les technologies blockchain
L’intérêt d’Uber pour les technologies liées à la blockchain ne date pas de ce pilote. Dès juin 2025, le PDG Dara Khosrowshahi avait évoqué l’étude des stablecoins pour les paiements et les économies potentielles sur les transactions transfrontalières. Lors d’un événement technologique à San Francisco, il avait qualifié les stablecoins de prometteurs pour les entreprises qui déplacent de l’argent à l’échelle mondiale. À l’époque, Uber en était encore à la phase d’exploration.
Le pilote de trésorerie s’inscrit donc dans une réflexion plus large. L’entreprise cherche des moyens d’optimiser à la fois ses paiements et la gestion de ses liquidités. La tokenisation apparaît comme un outil concret pour atteindre ces objectifs.
Les limites encore présentes et les questions ouvertes
Malgré le succès du pilote, plusieurs questions restent en suspens. Le montant investi n’a pas été communiqué. On ignore donc l’impact réel en valeur absolue. La scalabilité à grande échelle n’est pas encore démontrée. Les aspects réglementaires varient selon les juridictions. La liquidité des produits tokenisés en dehors des heures de pointe devra être surveillée de près.
Il faudra également observer comment les équipes de trésorerie s’adaptent. Les processus internes, les contrôles de risque et les systèmes de reporting devront évoluer. La formation des équipes et l’intégration avec les systèmes existants représentent des défis non négligeables.
Vers une généralisation progressive
Si les prévisions de Michael Shaulov se confirment, des centaines d’entreprises pourraient adopter des approches similaires d’ici un an et demi. Cela ne signifie pas que toutes les trésoreries basculeront du jour au lendemain. Une adoption progressive est plus probable. Les premiers utilisateurs seront les grands groupes disposant déjà d’équipes sophistiquées et d’une tolérance au risque technologique mesurée.
Les banques et les asset managers qui proposent déjà des solutions tokenisées se trouvent en position favorable. HSBC, avec son service de dépôts tokenisés opérationnel dans plusieurs pays, et Franklin Templeton, avec sa plateforme Benji, ont pris une avance concrète. D’autres acteurs vont probablement accélérer leurs propres initiatives pour ne pas rester à la traîne.
Ce que cela signifie pour l’écosystème financier
Ce pilote illustre une tendance plus profonde : la convergence progressive entre finance traditionnelle et infrastructures blockchain. Les banques ne cherchent pas à remplacer leur modèle existant. Elles cherchent à l’enrichir avec de nouvelles capacités. Les dépôts tokenisés restent des créances bancaires. Les fonds monétaires tokenisés restent des produits régulés. La nouveauté réside dans la façon dont ces instruments circulent et se règlent.
Pour les entreprises, l’opportunité est claire. Optimiser chaque jour de rendement possible. Réduire les frictions opérationnelles. Gagner en agilité sur la gestion du cash. Pour les banques, l’enjeu est de proposer des services différenciants dans un environnement concurrentiel. Pour les réseaux comme Canton, il s’agit de démontrer leur utilité concrète auprès d’acteurs institutionnels de premier plan.
En résumé
- Uber a investi le jeudi et désinvesti le dimanche via un fonds monétaire tokenisé
- 1,5 jour de rendement supplémentaire a été capturé par rapport au processus classique
- HSBC a fourni les dépôts tokenisés, Franklin Templeton le produit, Canton la liquidité et le règlement
- HSBC prévoit d’étendre le service aux clients corporate américains
- Fireblocks anticipe une adoption par des centaines d’entreprises d’ici 18 mois
Une évolution discrète mais structurante
Les grandes transformations financières commencent souvent par des pilotes modestes. Celui d’Uber ne fait pas exception. Il n’a pas fait la une des médias grand public. Pourtant, il touche à un sujet central pour toute grande entreprise : la gestion optimale de ses liquidités. En démontrant qu’il est possible de rester investi pendant une partie du week-end, le pilote ouvre une brèche dans les pratiques établies.
Les prochains mois seront déterminants. On observera si d’autres entreprises répliquent l’expérience. On verra si HSBC tient ses engagements d’élargissement. On suivra l’évolution de la liquidité et des volumes sur ces produits tokenisés. Chaque nouveau cas d’usage réussira renforcera la confiance et accélérera l’adoption.
Pour l’instant, une chose est certaine. La trésorerie d’entreprise n’est plus limitée aux horaires des marchés traditionnels. Grâce à la tokenisation et aux infrastructures blockchain adaptées, le week-end cesse d’être un temps mort forcé. Uber vient de le prouver. D’autres suivront probablement très vite.
La question n’est plus de savoir si la tokenisation trouvera sa place dans la gestion de trésorerie. Elle y est déjà entrée, discrètement, par la porte d’un pilote réussi. L’enjeu maintenant est de mesurer à quelle vitesse et à quelle échelle ce modèle se diffusera dans les grandes entreprises mondiales.









