Et si Bitcoin, ce géant qui a révolutionné la finance, était en train de perdre une bataille cruciale ? Pas celle de la valeur, où il brille encore comme un refuge, mais celle des paiements du quotidien. Alors que les stablecoins s’imposent tranquillement dans les commerces en ligne et même dans les échanges automatisés entre machines, un signal d’alarme retentit depuis les coulisses de Block. L’équipe Spiral, soutenue par Jack Dorsey, vient de publier un rapport qui ne mâche pas ses mots : après sept années d’améliorations techniques, Bitcoin reste largement absent des transactions courantes. Plus d’un million de commerçants américains peuvent pourtant l’accepter via Square. Alors, pourquoi les utilisateurs préfèrent-ils toujours garder leurs satoshis plutôt que de les dépenser ?
Un Constat Ambitieux Et Sans Concession
Le document intitulé The Long Road to Bitcoin Payments dresse un portrait lucide de la situation. L’infrastructure a progressé de façon spectaculaire. Le Lightning Network, autrefois expérimental, est aujourd’hui suffisamment mature pour supporter des applications en production. Les portefeuilles ont simplifié les adresses, la récupération des comptes et la gestion de liquidité. Les paiements en mode custodial sont même devenus comparables en complexité technique à ceux des stablecoins. Pourtant, l’usage réel piétine.
Jack Dorsey n’a jamais caché sa vision. Dès janvier 2025, il affirmait clairement : « Si Bitcoin finit seulement par être de l’or numérique, alors je pense qu’il a échoué. » Pour lui, le vrai test de réussite se mesure à la capacité de l’actif à circuler comme une monnaie quotidienne. Spiral reprend cette ligne et appelle maintenant à des propositions ambitieuses capables de changer la trajectoire dans les cinq prochaines années.
Une Infrastructure Prête, Une Demande Qui Manque
Sur le papier, les conditions semblent réunies. Square a ouvert l’acceptation de Bitcoin à plus d’un million de vendeurs aux États-Unis. Les transactions passent par Lightning, et les commerçants peuvent choisir de recevoir directement des dollars. Les développeurs de portefeuilles ont réduit les frictions techniques. Pourtant, les volumes de dépenses restent modestes. La plupart des détenteurs considèrent encore Bitcoin comme une épargne à long terme. Les marchands, de leur côté, hésitent à ajouter une option de paiement supplémentaire sans une demande claire de la clientèle.
Cette situation crée un cercle vicieux. Sans utilisateurs qui dépensent, les commerçants ne voient pas l’intérêt d’investir dans la communication. Sans points de vente visibles, les utilisateurs n’ont pas l’habitude de sortir leur portefeuille Bitcoin. Spiral le dit sans détour : le problème n’est plus seulement technique, il est devenu un problème de demande et d’incitations.
Les Stablecoins Prennent Une Longue Avance
Pendant que Bitcoin cherche sa place, les stablecoins avancent à grands pas. Stripe, Shopify et d’autres acteurs majeurs du paiement en ligne les intègrent massivement. Les tokens adossés au dollar permettent de transférer de la valeur sans subir la volatilité. Shopify propose déjà un checkout en USDC. PayPal développe ses services autour de PYUSD. Stripe a racheté Bridge, un spécialiste de l’infrastructure stablecoin.
Le phénomène s’étend même aux transactions machine-à-machine. Dans les protocoles émergents où des agents d’intelligence artificielle achètent automatiquement des données, de la puissance de calcul ou d’autres services numériques, les stablecoins dominent largement. Selon les estimations de Spiral, environ 99 % des paiements passant par le protocole x402 de Coinbase se font en USDC. Un chiffre qui donne le vertige.
Block a réagi en ajoutant le support Lightning à x402 en septembre. L’option Bitcoin existe désormais techniquement. Mais les volumes réels et le déploiement concret sur Square ou Cash App n’ont pas encore été détaillés. De son côté, Lightning Labs a lancé Wavelength sur le mainnet. Ce service permet aux agents IA d’envoyer des paiements Bitcoin sans gérer leurs propres nœuds ou canaux. Pour l’instant en phase alpha, il impose un plafond de 300 000 satoshis et une commission de 0,25 %. Le support des stablecoins est prévu, ce qui montre bien la direction que prend le marché.
Les Obstacles Qui Freinent Les Dépenses
Plusieurs freins structurels expliquent la lenteur d’adoption. D’abord, le parcours utilisateur. La plupart des gens acquièrent du Bitcoin via des plateformes d’échange ou des applications financières. Pour le dépenser, ils doivent ensuite le transférer vers un portefeuille compatible. Ce pas supplémentaire n’existe pas avec une carte bancaire classique ou un compte en dollars.
La volatilité joue aussi un rôle psychologique majeur. Beaucoup d’utilisateurs hésitent à dépenser un actif qu’ils pensent voir s’apprécier. De l’autre côté, les commerçants préfèrent des revenus prévisibles. Ils convertissent souvent immédiatement les paiements Bitcoin en monnaie fiduciaire. Les stablecoins, eux, offrent déjà une unité de compte familière pour fixer les prix.
La fiscalité américaine ajoute une couche de complexité. Dépenser du Bitcoin est généralement considéré comme une cession de propriété. Même pour un petit achat, cela peut générer des plus-values ou moins-values imposables. Des propositions visant à exonérer les transactions de faible valeur existent, mais elles n’ont pas encore abouti. Le projet de loi CLARITY, qui pourrait clarifier le cadre réglementaire, reste bloqué, laissant les développeurs dans l’incertitude.
« Si les gens ne transfèrent pas de valeur avec Bitcoin, alors ce que nous avons construit est assez peu intéressant, même s’il a une valeur financière. »
— Matt Corallo, développeur Bitcoin
Payer En Bitcoin Ou Utiliser Son Infrastructure
Spiral établit une distinction importante. Faire passer un paiement en dollars via le Lightning Network prouve l’utilité technique du réseau. Cela ne signifie pas pour autant que le client a choisi de dépenser des bitcoins. L’objectif affiché reste de voir Bitcoin lui-même circuler comme moyen d’échange, et non seulement comme couche de règlement pour d’autres monnaies.
Cette nuance est essentielle. Beaucoup de solutions actuelles se contentent d’utiliser Bitcoin comme rails de paiement tout en convertissant immédiatement en monnaie fiduciaire. C’est pratique, mais cela ne construit pas l’habitude de considérer Bitcoin comme de l’argent à dépenser.
Des Idées Pour Changer La Donne En Cinq Ans
Face à ce diagnostic, Spiral ne se contente pas de constater. L’équipe invite la communauté à proposer des « moonshots », des projets ambitieux capables d’inverser la tendance d’ici cinq ans. Plusieurs pistes sont déjà avancées.
L’une d’elles consiste à développer une infrastructure Lightning partagée capable de transporter à la fois des bitcoins et des paiements libellés en dollars au sein des mêmes applications. Cette dualité pourrait réduire la friction pour les utilisateurs tout en gardant Bitcoin au centre du système.
Une autre direction vise les populations confrontées à des monnaies nationales instables ou à des restrictions sur les mouvements de capitaux. Dans ces contextes, les paiements Bitcoin en auto-détention offrent un avantage unique : ils ne dépendent pas de l’autorisation d’un émetteur de stablecoin. La liberté de transférer de la valeur sans intermédiaire devient alors un argument de poids.
Spiral encourage aussi l’expérimentation d’incitations directes : réductions, programmes de récompenses, cashback en satoshis. L’idée n’est pas seulement d’attirer de nouveaux utilisateurs, mais de mesurer si ceux qui reçoivent ces avantages continuent de dépenser une fois les promotions terminées. Le volume, la fréquence et la valeur des transactions deviendront des indicateurs clés.
Les Micropaiements Comme Terrain De Jeu
Les micropaiements représentent un autre champ prometteur. Imaginez des services qui facturent à la requête ou en continu : accès à du contenu de créateurs, puissance de calcul pour de l’intelligence artificielle, données en temps réel. Bitcoin et Lightning sont techniquement bien adaptés à ces petits montants répétés. Spiral pousse les développeurs à imaginer de nouvelles expériences utilisateur où le paiement devient fluide et quasi invisible.
Wavelength de Lightning Labs s’inscrit déjà dans cette logique pour les agents IA. D’autres applications pourraient suivre, créant des usages que les cartes bancaires traditionnelles ou même les stablecoins gèrent moins naturellement.
Un Appel Ouvert À La Communauté
Steve Lee, à la tête de Spiral, a publié un message clair sur X. Jack Dorsey estime que l’adoption des paiements Bitcoin n’est pas à la hauteur de son potentiel. L’équipe invite désormais les développeurs, les entrepreneurs et les utilisateurs à partager leurs idées. Un espace de discussion a été ouvert sur GitHub pour recueillir des propositions concrètes, accompagnées de données sur les volumes marchands, les usages répétés et les taux de succès des transactions.
Matt Corallo, figure respectée du développement Bitcoin, a salué l’importance de ce débat. Pour lui, si les gens ne transfèrent pas de valeur avec Bitcoin, alors l’ensemble du projet perd une partie de son sens, même s’il conserve une valeur financière.
Pourquoi Cette Alerte Arrive Maintenant
Le timing n’est pas anodin. Les stablecoins gagnent du terrain à une vitesse impressionnante, notamment grâce à leur simplicité et à leur stabilité de prix. Dans le même temps, les applications d’intelligence artificielle multiplient les besoins de micropaiements automatisés. Si Bitcoin rate ce virage, il risque de se retrouver cantonnné au rôle de réserve de valeur, pendant que d’autres technologies s’emparent des usages quotidiens.
Pourtant, les atouts de Bitcoin restent réels. Sa décentralisation, son absence de contrepartie centrale et sa résistance à la censure constituent des avantages que les stablecoins, par nature, ne peuvent pas reproduire. La question n’est donc pas de savoir si Bitcoin peut techniquement servir de moyen de paiement. Il le peut déjà. La vraie interrogation porte sur la capacité à créer un écosystème d’incitations et d’usages qui rende cette possibilité désirable pour le plus grand nombre.
Les Enjeux Pour Les Années À Venir
Les cinq prochaines années s’annoncent décisives. Si des solutions émergent pour réduire la friction fiscale, améliorer l’expérience utilisateur et créer de véritables raisons de dépenser, Bitcoin pourrait rattraper une partie de son retard. Dans le cas contraire, le scénario redouté par Dorsey – celui d’un or numérique brillant mais peu utilisé au quotidien – pourrait se concrétiser.
Les acteurs du secteur ont désormais les cartes en main. Les développeurs peuvent proposer des architectures innovantes. Les commerçants peuvent tester des programmes d’incitation. Les utilisateurs peuvent expérimenter de nouveaux usages. Et les régulateurs, s’ils clarifient le cadre, pourraient lever un frein majeur.
Spiral a ouvert la discussion. La communauté Bitcoin a l’habitude de relever des défis techniques complexes. Cette fois, le défi est autant social et économique que technologique. Il s’agit de transformer un actif que l’on conserve en un actif que l’on utilise. Et de prouver que Bitcoin peut être bien plus qu’une réserve de valeur.
Une Course Qui Ne Fait Que Commencer
Le rapport de Spiral ne sonne pas le glas. Il agit plutôt comme un électrochoc salutaire. Bitcoin dispose encore de solides fondations. Son réseau Lightning est mature. Des millions de commerçants sont déjà équipés. Des solutions émergent pour les agents d’intelligence artificielle. Ce qui manque, c’est l’étincelle qui transformera la possibilité technique en habitude quotidienne.
Les stablecoins ont pris une avance nette sur le terrain des paiements. Mais l’histoire des technologies montre que les positions ne sont jamais définitives. Avec des propositions audacieuses, une meilleure compréhension des freins psychologiques et fiscaux, et une mobilisation collective, Bitcoin peut encore s’imposer comme un moyen d’échange viable. La question n’est plus de savoir s’il en est capable. Elle est de savoir si l’écosystème saura créer les conditions pour que cela se produise vraiment.
Dans les mois et les années qui viennent, les idées partagées sur le GitHub de Spiral et les expérimentations menées par les développeurs détermineront en grande partie la place de Bitcoin dans l’économie réelle. L’or numérique a prouvé sa solidité. Reste à lui donner les moyens de circuler aussi librement qu’il a su se stocker.








