CryptomonnaiePolitique

Affaire Libra : Milei Et Dix Autres Mis Hors De Cause

Le juge argentin a classé l’affaire Libra contre Javier Milei et dix autres personnes. Pourtant, des questions restent en suspens sur les appels et les fonds. Ce que révèle vraiment cette décision...

Imaginez un token qui s’envole en quelques heures puis s’effondre aussi vite, porté par le tweet d’un président. En février 2025, le lancement de Libra sur Solana a fait exactement cela. Des investisseurs ont perdu de l’argent, des enquêtes se sont multipliées des deux côtés de l’Atlantique, et le nom de Javier Milei s’est retrouvé au cœur d’une affaire qui mélangeait politique et crypto. Aujourd’hui, un juge fédéral argentin vient de tourner la page pour le chef de l’État et dix autres personnes. Mais cette décision ne referme pas complètement le dossier.

Une décision de soixante pages qui change la donne

Le 23 octobre 2026, le juge Marcelo Martínez de Giorgi a rendu une résolution de soixante pages. À la demande du procureur Eduardo Taiano, il a classé sans suite les poursuites pénales contre Javier Milei, sa sœur Karina Milei, l’homme d’affaires américain Hayden Davis et huit autres personnes. Aucun des mis en cause n’avait même été convoqué pour un interrogatoire formel. C’est un point qui frappe : l’enquête s’est arrêtée avant que les principaux acteurs ne soient entendus sous serment.

Le magistrat a estimé que les faits présentés ne constituaient pas les infractions pénales recherchées. La promotion du token, la flambée de son prix puis son effondrement n’ont pas suffi, selon le procureur, à caractériser une fraude. Les enquêteurs n’ont pas identifié de déclaration mensongère précise qui aurait poussé les acheteurs à investir. Cette absence de preuve clé a pesé lourd dans la balance.

Qui étaient les onze personnes concernées ?

Outre le président et sa sœur, la liste comprenait Mauricio Novelli, Manuel Terrones Godoy, Sergio Morales, Julian Peh, María Alicia Rafaele, María Pía Novelli, Camilo Rodríguez Blanco et Orlando Mellino. Hayden Davis, figure américaine liée au projet, figurait également parmi les mis en cause. Le juge a retenu le même raisonnement pour tous : les éléments réunis ne permettaient pas de retenir une infraction pénale.

Concernant Karina Milei, les investigations avaient porté sur des documents non signés et des notes retrouvées dans le téléphone de Mauricio Novelli. Le magistrat a jugé ces éléments insuffisants pour prouver qu’elle aurait reçu une rémunération en échange d’un accès privilégié au président. Là encore, l’absence de preuve concrète a conduit au classement.

Le juge a accepté le raisonnement du procureur : la promotion, la hausse puis l’effondrement du token ne suffisaient pas à établir une fraude.

Des mesures d’enquête restées inachevées

Selon les comptes rendus de la décision, certaines mesures d’instruction n’ont jamais été menées à leur terme. Les investisseurs lésés avaient été écartés de la procédure en tant que parties civiles. Des recours contre cette exclusion restaient pendant devant la Chambre de cassation pénale fédérale au moment du classement. Ces recours portent sur le droit de participer à l’enquête, et non sur le bien-fondé du classement lui-même.

Cette situation crée un paradoxe. D’un côté, le dossier pénal argentin est clos pour les onze personnes. De l’autre, des questions de procédure restent ouvertes. Les opposants politiques ne manquent pas de souligner ce point pour critiquer la manière dont l’enquête a été conduite.

Ce que l’enquête n’a pas pu élucider

Les investigateurs ont établi que Javier Milei et Mauricio Novelli ont échangé des appels autour du jour du lancement. En revanche, le contenu de ces conversations n’a jamais pu être reconstitué. C’est l’un des angles morts les plus frappants du dossier. Sans transcription ni enregistrement, impossible de savoir ce qui a été dit exactement.

Certains efforts de traçage des fonds se sont heurtés à des obstacles techniques. Les enquêteurs manquaient d’outils licenciés adaptés. Certaines plateformes d’échange n’ont fourni que des réponses partielles. Les demandes d’entraide adressées aux autorités américaines se sont arrêtées lorsque celles-ci ont jugé les informations fournies insuffisantes pour donner suite.

Des documents relatifs à des propositions d’accords et de commissions ont été retrouvés dans le téléphone de Novelli. Mais dans plusieurs cas, rien n’a prouvé qu’ils avaient été envoyés, acceptés ou mis en œuvre. L’existence de projets ou de discussions ne suffit pas, en droit pénal, à démontrer une exécution frauduleuse.

Le volet américain déjà clos en septembre

Parallèlement à la procédure argentine, une action collective avait été engagée à New York. Le 29 septembre 2026, la juge Jennifer L. Rochon a rejeté cette class action. Les plaignants, Omar Hurlock (Brooklyn) et Anuj Mehta (Arlington, Virginie), agissaient pour leur compte et celui d’autres investisseurs. Ils avaient demandé l’autorisation de déposer une seconde plainte amendée. Cette demande a été refusée.

La décision américaine distingue les motifs selon les défendeurs. Contre les parties liées à Kelsier, les chefs de fraude et de conspiration pour fraude ont été rejetés pour défaut de fondement. Les autres chefs l’ont été pour absence de compétence personnelle. Contre Benjamin Chow et Meteora, le rejet repose sur le défaut de fondement de la plainte. L’ensemble a été déclaré rejeté avec préjudice, et le greffe a été invité à clore le dossier.

Cette décision new-yorkaise est indépendante de celle rendue en Argentine. Elle montre cependant que, des deux côtés, les tribunaux ont estimé que les éléments présentés ne permettaient pas de retenir les accusations de fraude dans leur forme actuelle.

Des fonds gelés puis libérés

Durant la procédure américaine, la juge Rochon avait ordonné en mai 2025 le gel de USDC détenus dans deux portefeuilles. En août 2025, 57,6 millions de dollars ont été libérés après que le tribunal a constaté que les défendeurs avaient respecté les restrictions pendant la période de blocage. Cette libération n’était pas un paiement d’indemnisation aux acheteurs du token. Elle intervenait simplement parce que les conditions du gel n’étaient plus réunies.

À l’époque, les investisseurs réclamaient plus de 100 millions de dollars de dommages. Le déblocage des fonds a précédé de plusieurs mois le rejet définitif de l’action collective. Il illustre la complexité des mesures conservatoires dans les dossiers crypto, où les actifs peuvent être déplacés rapidement d’une chaîne à l’autre.

En Argentine, les enquêteurs avaient de leur côté demandé l’identification des détenteurs de vingt-cinq portefeuilles de cryptomonnaies et le gel d’actifs liés à l’affaire. Une analyse de la police fédérale avait retracé un transfert de 498 539 USDT le 10 mai, passant par un protocole cross-chain vers le réseau Tron, puis vers d’autres adresses. Des demandes d’informations avaient été adressées à plusieurs plateformes, dont Binance, Bybit, OKX et Bitfinex. Rien n’indique que toutes ces plateformes aient pleinement exécuté les mesures demandées.

Les réactions politiques ne se font pas attendre

Du côté du pouvoir, l’avis de classement a été accueilli favorablement. Santiago Caputo, conseiller présidentiel, a salué la décision et accusé les critiques d’avoir instrumentalisé l’affaire pour nuire à Javier Milei. Pour les soutiens du président, ce classement confirme que les accusations relevaient davantage de la manœuvre politique que de la réalité judiciaire.

L’opposition voit les choses tout autrement. Maximiliano Ferraro, qui avait présidé la commission d’enquête de la Chambre basse sur Libra, a dénoncé le fait que les mis en cause n’aient jamais été convoqués pour un interrogatoire formel. Il a accusé certains responsables judiciaires d’avoir freiné l’enquête. Ces déclarations restent des prises de position politiques. Elles ne constituent pas des conclusions établies par le juge.

Point d’attention : le classement argentin ne signifie pas que toutes les questions soulevées par le lancement de Libra sont définitivement tranchées. Des recours procéduraux restent ouverts, et le débat public continue.

Retour sur le lancement de février 2025

Pour comprendre pourquoi cette affaire a pris une telle ampleur, il faut revenir au moment du lancement. En février 2025, Javier Milei a promu Libra comme un projet privé destiné à soutenir des entreprises argentines. Le token, émis sur la blockchain Solana, a connu une hausse spectaculaire de son prix, suivie d’un effondrement tout aussi rapide. Des investisseurs ont perdu des sommes importantes en très peu de temps.

Le mélange entre la communication d’un chef d’État et un projet crypto a immédiatement suscité des questions. Était-ce une simple promotion personnelle ? Y avait-il des engagements ou des arrangements en coulisses ? Les enquêtes se sont multipliées pour tenter de répondre à ces interrogations. Le fait que le président argentin soit lui-même un défenseur affiché des cryptomonnaies a ajouté une couche de complexité politique au dossier.

Dans l’écosystème crypto, les tokens à forte volatilité ne sont pas rares. Ce qui a rendu Libra particulier, c’est le poids symbolique de la promotion présidentielle. Lorsque le chef de l’État d’un pays parle d’un projet, même en précisant qu’il s’agit d’une initiative privée, le signal envoyé aux marchés n’est jamais neutre.

Les limites du droit pénal face aux tokens

L’affaire Libra illustre une difficulté plus large. Le droit pénal classique n’est pas toujours armé pour traiter les dynamiques des marchés crypto. Une flambée de prix suivie d’un krach ne suffit pas, à elle seule, à caractériser une fraude. Il faut prouver une intention de tromper, une fausse déclaration précise, un préjudice causé par cette tromperie. Dans le cas de Libra, les enquêteurs argentins n’ont pas estimé avoir réuni ces éléments.

La même logique a prévalu du côté américain. Les juges ont examiné les plaintes et ont conclu qu’elles ne répondaient pas aux exigences de fond ou de compétence. Cela ne signifie pas que les pertes des investisseurs sont contestées. Cela signifie que le cadre juridique retenu n’a pas permis de retenir la responsabilité pénale ou civile dans les termes proposés.

Cette situation laisse un goût amer à une partie des acheteurs. Ils ont perdu de l’argent, ont vu des enquêtes s’ouvrir, puis se refermer. Pour eux, le classement sans suite peut apparaître comme une impasse. Pour d’autres, il constitue une confirmation que l’on ne peut pas transformer chaque krach de token en affaire pénale.

Ce que révèle l’absence d’interrogatoires

Un élément revient souvent dans les critiques : aucun des onze mis en cause n’a été formellement interrogé. Dans une enquête pénale classique, l’audition des personnes visées constitue une étape importante. Elle permet de confronter les éléments, d’entendre les versions, de préciser les faits. Ici, le procureur a demandé le classement avant d’en arriver là.

Cette démarche s’explique par le raisonnement retenu : si les faits, tels qu’ils ressortent des investigations déjà menées, ne constituent pas d’infraction, il n’y a pas lieu de prolonger la procédure. Mais elle laisse aussi un espace pour les critiques. L’opposition y voit un signe que l’enquête n’a pas été poussée jusqu’au bout. Les défenseurs de la décision y voient au contraire une application stricte du principe selon lequel on ne poursuit pas sans éléments suffisants.

Le débat sur ce point dépasse le seul dossier Libra. Il touche à la manière dont les institutions judiciaires traitent les affaires impliquant des figures politiques de premier plan. La confiance dans l’indépendance de la justice se joue aussi dans ces détails de procédure.

Les leçons pour le marché crypto

Au-delà du cas argentin, l’affaire Libra offre plusieurs enseignements. Le premier concerne la communication des personnalités publiques. Lorsqu’un président, un ministre ou une célébrité évoque un token, même en précisant qu’il s’agit d’un projet privé, l’impact sur les marchés peut être immédiat et massif. La frontière entre promotion personnelle et responsabilité publique devient floue.

Le deuxième enseignement porte sur la traçabilité des fonds. Les enquêtes ont montré la difficulté de suivre des mouvements cross-chain, surtout lorsque les plateformes d’échange ne coopèrent que partiellement et lorsque les outils techniques manquent. Les autorités qui veulent investiguer efficacement les dossiers crypto doivent disposer de compétences et de moyens adaptés.

Le troisième point concerne la protection des investisseurs. Dans un environnement où les tokens peuvent perdre l’essentiel de leur valeur en quelques heures, les mécanismes de recours restent limités. Les actions collectives se heurtent à des questions de compétence, de fondement juridique et de preuve. Le classement argentin et le rejet new-yorkais illustrent ces obstacles.

À retenir : promotion, hausse et krach d’un token ne suffisent pas, en l’état actuel du droit, à caractériser automatiquement une fraude pénale. Il faut des éléments précis de tromperie.

Une page tournée, mais pas tout à fait fermée

La décision du juge Martínez de Giorgi met fin, pour l’instant, aux poursuites pénales contre Javier Milei et les dix autres personnes. Elle s’inscrit dans un contexte où le volet américain avait déjà été clos. Pour le président argentin et ses proches, c’est un soulagement juridique. Pour une partie de l’opinion et de l’opposition, c’est une source de frustration.

Les recours sur l’exclusion des investisseurs lésés de la procédure argentine restent pendants. Leur sort n’affecte pas directement le classement lui-même, mais il montre que le dossier n’a pas encore épuisé tous ses aspects procéduraux. Le débat public, lui, ne s’arrêtera probablement pas avec cette décision.

Dans les mois qui viennent, on peut s’attendre à ce que l’affaire continue d’être brandie comme argument politique. Les uns y verront la preuve d’une tentative de déstabilisation. Les autres y verront un exemple de justice inachevée. Entre ces deux lectures, les faits judiciaires, tels qu’ils sont aujourd’hui établis, restent ceux d’un classement sans suite fondé sur l’insuffisance des éléments pour caractériser une infraction.

Pourquoi ce dossier restera dans les mémoires

Libra n’est pas le premier token à connaître une trajectoire explosive suivie d’un effondrement. Ce qui le rend mémorable, c’est le croisement entre un projet crypto et la figure d’un président en exercice. Ce croisement a placé sous un projecteur inhabituel des questions de responsabilité, de communication et de régulation.

Il a aussi montré les limites des outils traditionnels face à des actifs numériques qui circulent à la vitesse de la blockchain. Les demandes d’entraide internationale, les gels de portefeuilles, les analyses cross-chain : tout cela demande du temps, des compétences et une coopération que les procédures classiques peinent parfois à obtenir.

Enfin, l’affaire rappelle que, dans le monde crypto comme ailleurs, la justice se construit sur des preuves, pas sur des impressions. Une flambée de prix et des pertes importantes peuvent créer un sentiment d’injustice. Pour transformer ce sentiment en condamnation, il faut des éléments concrets que les enquêteurs, dans ce cas, n’ont pas estimé avoir réunis.

Le classement du 23 octobre 2026 marque donc une étape importante. Il ne clôt pas tous les débats. Il ne répare pas les pertes des investisseurs. Mais il fixe un cadre : en l’état des investigations, les faits ne constituaient pas les infractions pénales recherchées. C’est sur cette base que le juge a décidé de mettre un terme aux poursuites contre Javier Milei et les dix autres personnes concernées.

Dans un univers où les tokens se lancent et disparaissent en quelques jours, cette décision rappelle une vérité simple. La volatilité n’est pas, à elle seule, un délit. La promotion n’est pas, à elle seule, une fraude. Entre le moment où un prix s’envole et celui où un tribunal se prononce, il y a tout l’espace du droit, de la preuve et de la procédure. C’est dans cet espace que l’affaire Libra vient de trouver, en Argentine, son point d’arrêt.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.