Et si l’on pouvait emprunter des stablecoins en gardant son Bitcoin exactement là où il se trouve, sur la blockchain Bitcoin elle-même, sans jamais le transformer en jeton enveloppé ni le confier à un tiers ? C’est précisément la promesse que Babylon Labs a déposée le 14 octobre 2026 sur le forum de gouvernance d’Aave. Une proposition qui, si elle aboutit, marquerait un tournant dans la manière dont le plus grand actif crypto peut servir de collatéral dans la finance décentralisée.
Une nouvelle façon d’utiliser le Bitcoin sans le quitter
Depuis des années, les détenteurs de Bitcoin qui souhaitent emprunter sur des protocoles comme Aave doivent passer par des versions « wrappées » : WBTC, cbBTC et autres représentations tokenisées. Ces actifs existent sur Ethereum ou d’autres chaînes, mais ils reposent toujours sur un mécanisme de garde ou de bridge. Babylon Labs propose de contourner complètement ce modèle.
L’idée centrale repose sur les Trustless Bitcoin Vaults. Les utilisateurs déposent leur BTC dans des coffres spéciaux qui fonctionnent directement sur la blockchain Bitcoin. Les pièces restent verrouillées là, sur le réseau d’origine. Elles ne bougent pas vers Ethereum. Elles ne sont pas confiées à un dépositaire. Elles servent simplement de garantie pour des prêts émis via Aave V4.
Pour que le protocole de prêt puisse « voir » ce collatéral, les développeurs imaginent un jeton d’accounting ERC-20 très restreint. Ce jeton n’existe que dans le périmètre de l’intégration. Il ne se transfère pas librement, ne se trade pas, et ne sort jamais des contrats prévus. Il représente simplement, un pour un, le Bitcoin verrouillé dans le vault.
En résumé : le Bitcoin reste sur Bitcoin. Aave voit une représentation comptable. L’utilisateur emprunte des stablecoins. Aucun wrapping classique, aucun tiers de confiance au milieu.
Comment fonctionnent les Trustless Bitcoin Vaults
La technologie s’appuie sur le système Taproot de Bitcoin. Les conditions de sortie des fonds sont prédéfinies. Tant que ces conditions ne sont pas remplies, les pièces restent bloquées. Babylon insiste sur le fait que la garde n’est jamais transférée à une entité centralisée. C’est le protocole lui-même, via des règles cryptographiques, qui contrôle le verrouillage.
Ce modèle n’est pas complètement nouveau pour Babylon. La société a déjà déployé une infrastructure de staking Bitcoin qui a activé plus de 100 000 BTC de façon cumulative depuis août 2024. Au moment de la rédaction de la proposition, environ 40 772 BTC étaient encore stakés, pour une valeur estimée autour de 3,37 milliards de dollars. Ces chiffres concernent le staking, pas encore le prêt, mais ils montrent que la base technique et la confiance des utilisateurs existent déjà.
Le passage du staking au lending apparaît comme une suite logique. Après avoir permis au Bitcoin de sécuriser d’autres réseaux, Babylon veut maintenant le faire travailler comme collatéral productif dans Aave, le plus grand protocole de prêt décentralisé.
Deux nouveaux composants pour Aave V4
Aave V4 introduit une architecture en « Spokes », des modules spécialisés. Babylon propose d’en créer deux dédiés au Bitcoin.
Le premier, le Babylon Spoke, gère l’emprunt. L’utilisateur verrouille son BTC, obtient la représentation comptable, et peut emprunter les actifs supportés par Aave selon les paramètres de risque validés par la gouvernance.
Le second, le BTC Vault Swap Spoke, s’occupe de la partie la plus délicate : les liquidations. Sur Bitcoin, ouvrir un vault et le clôturer peut prendre plusieurs jours à cause de la période de challenge. Or, dans un protocole de prêt, une liquidation doit souvent être rapide pour protéger les liquidités. La solution imaginée consiste à permettre aux liquidateurs de recevoir immédiatement du Bitcoin wrappé (WBTC dans la version initiale proposée), tandis que des participants désignés finalisent le règlement réel sur la chaîne Bitcoin.
Chaque vault est traité individuellement. Un emprunteur qui possède plusieurs coffres peut même indiquer l’ordre dans lequel ils seront utilisés en cas de liquidation. C’est un niveau de granularité rarement vu jusqu’ici.
Stani Kulechov, fondateur d’Aave, a salué l’initiative en soulignant que le Bitcoin natif représente une source importante de collatéral potentiel pour le protocole.
Ce soutien public donne du poids à la proposition, même si la gouvernance reste souveraine et que rien n’est encore voté de manière définitive.
Un partage de revenus pensé pour Aave DAO
Babylon n’arrive pas les mains vides. La proposition inclut un mécanisme de partage de revenus clair et plutôt généreux envers Aave DAO.
Les premiers 500 000 dollars de revenus annuels qualifiants reviendraient intégralement à Aave DAO. Ces revenus comprennent les frais de liquidité sur les intérêts d’emprunt et les frais liés aux liquidations. Au-delà de ce seuil, le partage évolue par tranches.
Entre 500 000 et 2 millions de dollars, Aave DAO toucherait 78 %, Babylon 18 %, et 4 % seraient consacrés à des rachats de tokens. Au-dessus de 6 millions de dollars annuels, les proportions passeraient à 61,5 % pour Aave DAO, 31,5 % pour Babylon et 7 % pour les rachats. Les tokens rachetés (85 % AAVE, 15 % BABY) seraient ensuite répartis à parts égales entre les deux parties.
| Tranche de revenus annuels | Aave DAO | Babylon | Rachats de tokens |
|---|---|---|---|
| 0 à 500 000 $ | 100 % | 0 % | 0 % |
| 500 000 $ à 2 M$ | 78 % | 18 % | 4 % |
| Au-dessus de 6 M$ | 61,5 % | 31,5 % | 7 % |
Ces chiffres restent purement contractuels. Babylon ne garantit aucun volume d’activité. Ils montrent simplement l’intention d’aligner les intérêts des deux parties sur le long terme.
Le chemin vers une éventuelle activation
La proposition du 14 octobre est un Request for Comment. Elle fait suite à un Temperature Check lancé le 25 mai 2026, qui avait déjà recueilli un vote favorable en juin. Cela a permis aux équipes de finaliser les détails techniques et économiques présentés aujourd’hui.
Selon les règles de gouvernance d’Aave, la suite logique est un vote Snapshot off-chain. Il faudra au moins 320 000 AAVE équivalents en soutien. Ensuite seulement viendra le vote on-chain formel, avec ses propres exigences de quorum et d’approbation. Aucune date n’a encore été annoncée.
Côté sécurité, Babylon indique avoir fait auditer cinq domaines distincts : les vaults Bitcoin, la génération de preuves, les smart contracts, les services web et le système cryptographique de règlement. Six cabinets ont participé : Coinspect, Sherlock, Zellic, ABDK, ZK Security et Runtime Verification. Chaque composant aurait reçu au moins deux revues indépendantes, avec une vérification formelle réalisée par Runtime Verification. Une dernière passe est en cours avec Coinspect, ABDK et Zellic avant tout déploiement mainnet.
Les prochains jalons listés sont donc : retours de la communauté et analyse de risque, éventuel Snapshot, puis une Aave Improvement Proposal complète contenant les paramètres de risque définitifs.
Pourquoi cette intégration change la donne
Le Bitcoin reste, de loin, l’actif le plus important de l’écosystème crypto en termes de capitalisation et de liquidité. Pourtant, son utilisation dans la DeFi a toujours été freinée par le besoin de le « transporter » ailleurs. Chaque bridge ou chaque solution de wrapping introduit un risque supplémentaire, une dépendance à un tiers ou une friction pour l’utilisateur.
En permettant de laisser le BTC sur sa chaîne native tout en l’utilisant comme collatéral sur Aave, Babylon s’attaque à l’un des derniers grands verrous. Si le modèle fonctionne et gagne la confiance, il pourrait attirer une partie des détenteurs de long terme qui jusqu’ici refusaient de sortir leur Bitcoin de la blockchain d’origine.
Cela ne signifie pas que le risque disparaît. Les liquidations multi-chaînes restent complexes. Les délais de settlement sur Bitcoin sont plus longs que sur Ethereum. Les paramètres de collatéralisation devront être calibrés avec prudence. Mais le principe même d’un collatéral natif non wrappé ouvre une nouvelle catégorie d’usage.
On peut aussi voir cette proposition comme une illustration de la maturité croissante d’Aave V4. L’architecture en Spokes permet d’accueillir des collatéraux très différents sans alourdir le cœur du protocole. Le Bitcoin n’est plus traité comme un actif parmi d’autres : il obtient ses propres modules dédiés.
Les points de vigilance qui restent
Même avec un soutien visible et des audits multiples, plusieurs questions restent ouvertes. Comment les oracles gèrent-ils le prix d’un collatéral qui n’existe techniquement pas sur Ethereum ? Quels sont les scénarios exacts de défaillance d’un vault pendant une période de challenge ? Comment la gouvernance d’Aave ajustera-t-elle les ratios de collatéralisation face à la volatilité historique du Bitcoin ?
Les risk service providers d’Aave devront proposer des paramètres précis. C’est à ce moment-là que la communauté pourra vraiment évaluer si le rapport risque/récompense est acceptable. Jusqu’ici, la proposition reste à un stade de discussion approfondie.
Il faut aussi rappeler que le staking Babylon et le prêt proposé sont deux activités distinctes. Avoir staké du BTC ne donne aucun droit automatique à emprunter. Les risques, les récompenses et les mécanismes sont différents. Confondre les deux serait une erreur.
Ce que cela pourrait signifier pour les utilisateurs
Pour un détenteur de Bitcoin qui ne souhaite ni vendre ni wrapper, l’intérêt est évident : accéder à de la liquidité en stablecoins tout en conservant l’exposition au prix du BTC et en restant sur la chaîne d’origine. C’est une forme de leverage ou de trésorerie plus « pure » que les solutions actuelles.
Pour Aave, c’est l’opportunité d’attirer un volume de collatéral potentiellement énorme. Le Bitcoin représente toujours une part majoritaire de la capitalisation crypto. Même une fraction de cet actif qui entrerait dans le protocole changerait l’échelle des liquidités disponibles.
Pour Babylon, c’est la validation d’une thèse plus large : le Bitcoin peut devenir productif sans quitter son réseau. Après le staking, le lending apparaît comme la deuxième brique d’un écosystème de services autour du BTC natif.
Tout cela reste conditionné à l’approbation de la gouvernance et à la finalisation des contrôles de sécurité. Rien n’est encore en production. Mais le simple fait qu’une telle proposition soit désormais détaillée, auditée et soutenue par le fondateur d’Aave montre que le sujet n’est plus théorique.
Une étape de plus vers un Bitcoin plus utile
Pendant longtemps, le Bitcoin a été perçu comme de l’or numérique : excellent pour stocker de la valeur, moins adapté aux usages actifs de la DeFi. Les solutions de wrapping ont comblé une partie du fossé, au prix de compromis sur la confiance et la complexité. Babylon tente aujourd’hui de réduire encore ces compromis.
Si l’intégration voit le jour, elle ne transformera pas le Bitcoin en actif ultra-liquide du jour au lendemain. Elle offrira simplement une nouvelle option, plus native, plus transparente sur le plan de la garde. Et dans un écosystème qui valorise de plus en plus la minimisation de la confiance, cette option a du sens.
Les prochains mois diront si la communauté Aave valide les paramètres de risque et si les derniers audits confirment la robustesse du système. En attendant, la proposition du 14 octobre 2026 reste l’une des tentatives les plus abouties pour faire entrer le Bitcoin natif au cœur de la finance décentralisée sans le dénaturer.
Le débat est maintenant ouvert. Les retours techniques, les analyses de risque et les votes de gouvernance décideront de la suite. Une chose est déjà claire : la frontière entre Bitcoin et DeFi continue de s’effacer, un vault à la fois.









