Et si la meilleure façon de lutter contre les délits d’initiés n’était pas de tout cacher, mais au contraire d’étaler chaque transaction au grand jour ? C’est exactement le paradoxe que le PDG de Kalshi, Tarek Mansour, a mis sur la table lors de la DC Fintech Week le 14 octobre. Selon lui, les marchés prédictifs, souvent pointés du doigt pour leur vulnérabilité aux informations privilégiées, disposeraient en réalité d’un atout majeur : leur transparence extrême. Une affirmation qui arrive à un moment où les affaires se multiplient, des anciens parlementaires aux employés de la Maison Blanche, en passant par des militaires. Alors, miracle de la visibilité ou simple argument de défense face à une régulation de plus en plus pressante ?
Quand la transparence devient une arme à double tranchant
Les marchés prédictifs permettent d’acheter et de vendre des contrats dont le prix reflète la probabilité qu’un événement se produise. Élections, décisions économiques, discours présidentiels, résultats sportifs : tout y passe. Sur une plateforme comme Kalshi, chaque mouvement de prix est public, chaque position peut être scrutée. Tarek Mansour n’y va pas par quatre chemins. Il parle d’une « bénédiction et d’une malédiction » pour ces marchés. Le volume de transactions est immense, ce qui complique le monitoring, mais la publicité des échanges rend les comportements suspects bien plus visibles qu’ailleurs.
Lors de son intervention à Washington, le dirigeant a insisté sur un point simple : « Vous commettez un crime en plein jour. » L’idée est claire. Contrairement aux marchés traditionnels où les ordres peuvent rester opaques pendant un temps, ici tout le monde voit. Les systèmes de surveillance interne, mais aussi les autres participants, peuvent repérer une anomalie. Et c’est précisément ce qui s’est produit dans l’affaire George Santos.
L’affaire George Santos : un cas d’école de détection collective
Ancien représentant au Congrès, George Santos a négocié des contrats liés à sa propre présence au discours sur l’état de l’Union de 2026. Entre le 12 et le 25 février, il a pris des positions tout en multipliant les déclarations publiques sur ses intentions. Certaines de ces déclarations se sont révélées trompeuses selon la Commodity Futures Trading Commission. Les prix des contrats ont bougé en sa faveur. Résultat : un ordre de la CFTC le 31 juillet imposant le remboursement de 17 569,98 dollars de profits et une amende civile de 17 500 dollars. Interdiction de trader pendant trois ans, et bannissement définitif de la plateforme Kalshi.
Ce qui intéresse particulièrement Mansour, ce n’est pas seulement la sanction. C’est la façon dont l’affaire a éclaté. Environ une centaine de plaintes sont arrivées rapidement après que les trades sont devenus visibles. La communauté elle-même a joué le rôle de lanceur d’alerte. Kalshi a ensuite enquêté, et la CFTC a pris le relais. Pour le PDG, c’est la preuve que la transparence fonctionne. Les participants surveillent les autres participants. Une forme de vigilance collective qui n’existe pas de la même manière sur les marchés classiques.
« Vous commettez un crime en plein jour. » — Tarek Mansour, PDG de Kalshi
Kalshi a d’ailleurs renforcé ses procédures. Les traders doivent désormais déclarer leur employeur. Des contrôles supplémentaires sont appliqués dès qu’un contrat touche à des décisions gouvernementales, des annonces d’entreprises ou tout événement où certaines personnes pourraient détenir une information avant le grand public. L’objectif est clair : repérer ceux qui sont en position de savoir ce que les autres ignorent encore.
Gabriel Perez et l’avantage du téléprompteur
Un autre dossier illustre les risques. Gabriel Perez, ancien opérateur de téléprompteur à la Maison Blanche, a utilisé sa connaissance anticipée des discours présidentiels. Il a placé des paris sur les mots ou les expressions que le président Trump allait prononcer. Plus de 107 500 dollars de gains. La CFTC a obtenu le remboursement de 107 539,02 dollars et une amende de 65 000 dollars, soit un total de 172 539,02 dollars. Interdiction de trading de trois ans. Kalshi a collaboré à l’enquête, ce que le régulateur a explicitement salué.
Ces deux cas montrent une réalité : les marchés prédictifs attirent les personnes qui disposent d’informations privilégiées. Mais ils montrent aussi que ces mêmes marchés peuvent servir de révélateur. Les profits anormaux, les positions prises juste avant un événement, les déclarations publiques contradictoires : tout cela devient visible et documentable.
Le soldat, le Maduro et les 400 000 dollars
Le problème ne se limite pas à Kalshi. Sur Polymarket, un dossier encore plus sensible a éclaté. Un sergent-maître des forces spéciales de l’armée américaine, Gannon Ken Van Dyke, a été inculpé en avril pour avoir utiliséé des informations classifiées. Il s’agissait d’une opération militaire visant l’ancien président vénézuélien Nicolás Maduro. Avant l’intervention de janvier, il aurait placé des contrats anticipant une action américaine et le départ de Maduro. Plus de 400 000 dollars de gains selon les accusations. Fraude sur les matières premières, fraude par fil, utilisation non autorisée d’informations gouvernementales confidentielles. Les charges n’ont pas encore donné lieu à une condamnation définitive, mais l’affaire a marqué les esprits.
Elle pose une question fondamentale : comment empêcher quelqu’un qui détient des secrets d’État de les monétiser sur un marché accessible à tous ? La transparence permet de voir les trades. Elle ne les empêche pas d’avoir lieu. Et c’est là que le débat devient politique.
La CFTC resserre l’étau sur les contrats sensibles
En septembre, le régulateur fédéral a adressé un avertissement aux plateformes. Les contrats prédisant les propos exacts de responsables publics présentent un risque particulier de manipulation. Celui qui peut influencer les mots prononcés peut aussi influencer le règlement du contrat. Plusieurs propositions de loi visent désormais à interdire ou à restreindre fortement le trading par les détenteurs d’informations non publiques gouvernementales. Fonctionnaires, élus, employés de cabinets : les cibles sont nombreuses. Mais aucun cadre national unique n’a encore été adopté. Les textes divergent sur le périmètre et sur les sanctions.
Dans ce contexte, la défense de Mansour prend tout son sens. En mettant en avant la capacité des marchés prédictifs à détecter les comportements anormaux, il cherche à montrer que ces plateformes ne sont pas des zones de non-droit. Elles disposeraient au contraire d’outils de surveillance que les marchés traditionnels envieraient parfois.
Le front des États : quand le sport s’en mêle
Pendant que le débat sur les délits d’initiés occupe le devant de la scène, un autre combat fait rage. Plusieurs États américains contestent le droit de Kalshi et d’autres plateformes enregistrées auprès de la CFTC de proposer des contrats liés aux événements sportifs. Pour les autorités fédérales, ces contrats sont des produits dérivés relevant du Commodity Exchange Act. Les États ne peuvent donc pas leur appliquer leurs lois sur les jeux d’argent. New York a été assigné en justice par la CFTC en avril. Le Wisconsin a suivi. Le New Jersey a décidé d’aller plus loin : en septembre, il a saisi la Cour suprême pour contester une décision d’appel favorable à Kalshi.
La Ligue nationale de football s’est jointe à la demande. Elle estime que la régulation étatique est nécessaire pour protéger l’intégrité des compétitions et les consommateurs. De son côté, Mansour prévient : trop de restrictions, et les marchés prédictifs quitteront purement et simplement les États-Unis pour s’installer offshore. « C’est un choix entre des marchés prédictifs qui existent aux États-Unis ou qui partent à l’étranger », a-t-il déclaré.
Les points de friction principaux :
- Autorité fédérale de la CFTC versus lois étatiques sur les jeux
- Statut des contrats sportifs : dérivés ou paris sportifs
- Protection de l’intégrité des compétitions
- Risque de fuite des plateformes hors des États-Unis
Les décisions de justice divergent selon les juridictions. Le paysage juridique reste fragmenté. Tant que la Cour suprême n’aura pas tranché, l’incertitude planera sur l’avenir des contrats événementiels liés au sport.
Pourquoi la transparence change réellement la donne
Revenons à l’argument central de Mansour. Dans un marché traditionnel, un initié peut agir de façon discrète. Les ordres sont parfois fragmentés, les identités masquées derrière des intermédiaires. Sur un marché prédictif public, le volume, le timing et la direction des positions sont visibles. Une position massive prise quelques heures avant une annonce officielle attire immédiatement l’attention. Les autres traders, les journalistes, les concurrents, les régulateurs : tout le monde peut regarder.
Cette visibilité crée un effet dissuasif. Savoir que son trade sera examiné par des centaines ou des milliers de personnes change la psychologie de celui qui détient une information privilégiée. Le risque de détection augmente. Et quand la détection a lieu, les preuves sont souvent plus faciles à rassembler. Les plaintes de la communauté, comme dans le cas Santos, accélèrent le processus.
Kalshi a formalisé cette approche. Déclaration d’employeur obligatoire, contrôles renforcés sur les événements sensibles, collaboration active avec la CFTC. Ces mesures ne suppriment pas le risque. Elles le rendent plus coûteux et plus visible. C’est déjà une différence significative.
Les limites de l’argument de la transparence
Il serait naïf de croire que la transparence résout tout. Les cas Perez et Van Dyke le prouvent. Des personnes ont pu placer des paris gagnants avant que l’information ne soit publique. La détection est arrivée après coup. Les profits ont été réalisés. Les sanctions sont venues plus tard. Pour un initié déterminé, le jeu peut encore valoir la chandelle, surtout si les gains potentiels sont élevés et les risques de poursuite incertains.
De plus, la transparence ne dit rien sur l’origine de l’information. Elle montre qu’un trade est suspect. Elle ne prouve pas automatiquement qu’il y a eu utilisation d’une information non publique. L’enquête reste nécessaire. Et dans le cas d’informations classifiées, comme pour le soldat américain, les enjeux dépassent largement le cadre des marchés prédictifs.
Enfin, le volume croissant des transactions complique la tâche. Plus il y a d’activité, plus il faut de moyens pour surveiller. Mansour le reconnaît lui-même : c’est une bénédiction et une malédiction. Les plateformes doivent investir massivement dans leurs outils de compliance si elles veulent tenir leur promesse de marchés propres.
Vers une régulation plus fine des acteurs privilégiés
Les propositions législatives en cours cherchent à cibler précisément ceux qui détiennent un avantage structurel. Interdire purement et simplement le trading aux fonctionnaires et aux élus sur les contrats liés à leur domaine d’activité. Imposer des délais de carence. Exiger des déclarations plus strictes. Ces pistes sont sur la table. Elles ne font pas encore consensus, mais elles montrent que le législateur a pris la mesure du problème.
Du côté des plateformes, la pression est forte pour démontrer qu’elles peuvent s’autoréguler efficacement. Collaborer avec les régulateurs, bannir les contrevenants, renforcer les contrôles a priori. Kalshi met en avant ses succès dans les affaires Santos et Perez. Polymarket, de son côté, fait face à des questions plus lourdes liées à la sécurité nationale.
Un modèle économique sous surveillance
Les marchés prédictifs ne sont plus une curiosité. Ils attirent des volumes importants et une attention médiatique croissante. Leur capacité à agréger de l’information et à produire des probabilités parfois plus fiables que les sondages traditionnels est reconnue. Mais cette utilité sociale s’accompagne d’une responsabilité. S’ils deviennent le terrain de jeu privilégié des initiés, leur légitimité s’effondre.
La stratégie de Mansour consiste à retourner l’argument. Au lieu de subir les critiques sur les risques d’initiés, il affirme que ces marchés sont mieux armés que d’autres pour les détecter. La transparence n’est plus un problème. Elle devient un argument commercial et réglementaire. Reste à prouver, sur la durée, que les outils de surveillance suivent le rythme de la croissance.
Le bras de fer avec les États sur les contrats sportifs ajoute une couche de complexité. Si les plateformes perdent ce combat, une partie de leur activité pourrait être contrainte de migrer ou de se transformer. Si elles gagnent, elles consolideront un statut de produits dérivés fédéraux, avec les obligations et les protections qui vont avec.
Ce que révèle vraiment cette séquence
Les affaires récentes ne sont pas des anomalies isolées. Elles montrent que dès qu’un marché offre la possibilité de monétiser une information, ceux qui la détiennent tentent de le faire. C’est vrai pour les actions, pour les obligations, pour les matières premières. C’est vrai aussi pour les contrats prédictifs. La nouveauté réside dans le caractère public et accessible de ces marchés. N’importe qui peut y participer. N’importe qui peut y voir les positions des autres.
Cette accessibilité est à la fois leur force et leur faiblesse. Elle démocratise l’accès à une forme de spéculation sur l’actualité. Elle expose aussi plus clairement les abus. Le pari de Kalshi et de ses dirigeants est que la lumière est préférable à l’obscurité. Que mieux vaut un crime visible qu’un crime invisible. L’avenir dira si cette philosophie suffit à convaincre les régulateurs et le grand public.
En attendant, la DC Fintech Week a servi de tribune. Tarek Mansour a défendu son modèle avec assurance. Les dossiers Santos, Perez et Van Dyke restent dans les mémoires. Les États continuent de pousser leurs prérogatives. Et les marchés prédictifs poursuivent leur croissance, sous le regard de plus en plus attentif de ceux qui ont le pouvoir de les cadrer, ou de les freiner.
La transparence seule ne créera jamais un marché parfait. Mais dans un univers où l’information est le véritable actif, elle reste l’un des outils les plus puissants pour limiter les abus. À condition de l’accompagner de contrôles solides, de sanctions dissuasives et d’une volonté claire de faire le ménage. C’est tout l’enjeu des mois et des années qui viennent pour ces plateformes qui prétendent lire l’avenir en temps réel.









