Imaginez un milliard de dollars qui disparaît d’un coup d’un réseau de portefeuilles numériques. Pas une rumeur de marché, pas une spéculation de trader. Une déclaration officielle, faite à Washington, par le secrétaire au Trésor américain lui-même. Scott Bessent a affirmé que les autorités savent exactement où se trouvent ces actifs liés à l’Iran et qu’elles s’apprêtent à les isoler. Cette semaine. Peut-être.
Une déclaration qui change la donne
Le ton était calme, presque technique. Pourtant les mots ont porté loin. Lors d’un échange public à Washington, Scott Bessent a évoqué la possibilité de saisir environ un milliard de dollars en cryptomonnaies associées à l’Iran. « Nous allons probablement saisir un milliard de dollars de crypto cette semaine », a-t-il indiqué. Une phrase courte, nette, qui résume une stratégie bien plus large.
Cette annonce s’inscrit dans ce qu’il appelle une campagne d’isolation absolue. Restrictions financières, contrôles maritimes, limitations sur les déplacements internationaux : tout est mis en œuvre pour resserrer l’étau autour de Téhéran. Les cryptomonnaies, longtemps perçues comme un moyen de contourner les sanctions traditionnelles, deviennent désormais un terrain de chasse prioritaire.
Bessent n’a pas précisé si ce milliard venait s’ajouter à des montants déjà annoncés ou s’il s’agissait d’une nouvelle opération. Il a simplement affirmé que les autorités savaient où se trouvaient les fonds et travaillaient à les isoler. Une saisie potentielle, pas encore une confiscation actée. Mais le signal est clair.
Les précédents qui préparent le terrain
Ce n’est pas la première fois que des actifs numériques liés à l’Iran se retrouvent bloqués. Au cours de l’année 2026, Tether a déjà gelé environ 550 millions de dollars en USDT associés à des adresses iraniennes. Ces opérations se sont déroulées en coopération étroite avec l’Office of Foreign Assets Control et les services de police américains.
En avril, plus de 344 millions de dollars ont été immobilisés sur deux adresses seulement. Le lendemain, ces mêmes adresses ont été ajoutées à la liste des sanctions visant la banque centrale iranienne. En juillet, plus de 130 millions supplémentaires ont été gelés sur quatre portefeuilles TRON. Chaque fois, le schéma se répète : information transmise par les autorités, gel technique par l’émetteur, inscription officielle sur les listes de sanctions.
Plus récemment encore, des documents judiciaires de septembre ont révélé une procédure distincte visant 61,2 millions de dollars en USDT répartis sur dix adresses TRON. Ces fonds, déjà gelés en 2025, ont fait l’objet d’un mandat autorisant le FBI à en prendre possession. Le procureur a demandé leur confiscation définitive, les liant à des produits pétroliers iraniens.
« Nous savons où se trouve cette crypto et nous travaillons à l’isoler. »
— Scott Bessent, secrétaire au Trésor américain
L’opération Economic Outcast et ses prolongements
Au mois d’août, le Trésor a lancé l’opération baptisée Economic Outcast. L’objectif affiché : étendre le champ des sanctions à l’ensemble du secteur des actifs numériques iranien, ainsi qu’à d’autres pans de l’économie. Les mesures peuvent frapper non seulement des ressortissants iraniens, mais aussi des personnes et des entreprises étrangères qui opèrent dans ces secteurs ou les soutiennent.
Dans ce cadre, un ressortissant russe nommé Yuri Obukhov a été accusé d’avoir traité plus de 100 millions de dollars en cryptomonnaies liés à des ventes de pétrole iranien depuis 2023. Selon les autorités, il collaborait avec un réseau lié aux Gardiens de la Révolution pour convertir des revenus pétroliers en actifs numériques.
Deux plateformes d’échange, Shelbit et Aban Tether, ont également été ciblées, tout comme un ressortissant iranien, Siavash Kayvanpour, et des sociétés qui lui sont associées. Les investigations ont mis en évidence des flux importants : plus d’un million de dollars envoyés depuis des portefeuilles liés aux Gardiens de la Révolution vers Shelbit, et plus de deux millions dans l’autre sens. D’autres transferts ont été identifiés vers Nobitex.
Ces désignations ont des conséquences concrètes. Les personnes et entreprises américaines ne peuvent généralement plus fournir de fonds ou de services aux parties sanctionnées sans autorisation spécifique. Les entités détenues à 50 % ou plus par des parties bloquées tombent également sous le coup des restrictions, même si elles ne sont pas nommément désignées.
Les sanctions maritimes du 8 octobre
Le même jour que les déclarations de Bessent, le Trésor a annoncé des sanctions contre 17 navires. Ces bâtiments sont accusés d’avoir transporté des millions de barils de pétrole brut, de produits pétroliers et pétrochimiques iraniens vers des marchés d’Asie du Sud et de l’Est. Ils utilisaient des immatriculations dans plus d’une douzaine de juridictions et des sociétés-écrans internationales pour masquer leurs opérations.
Ces mesures s’appuient sur un décret exécutif qui couvre notamment le secteur pétrolier iranien. Pour les entreprises situées hors des États-Unis, le message est clair : faciliter le blanchiment d’argent iranien ou le contournement des sanctions peut conduire à une exclusion du système financier américain.
Cette coordination entre sanctions maritimes et pressions sur les actifs numériques illustre une approche globale. L’objectif n’est plus seulement de bloquer des flux financiers traditionnels, mais de fermer tous les canaux de contournement, y compris ceux qui passent par la blockchain.
Des milliards qui circulent sur la blockchain
Les chiffres avancés par les cabinets d’analyse blockchain donnent une idée de l’ampleur du phénomène. Selon Chainalysis, l’écosystème cryptographique iranien a traité plus de 7,78 milliards de dollars d’activité en 2025. Les adresses associées aux Gardiens de la Révolution auraient représenté plus de la moitié de la valeur reçue au cours du quatrième trimestre de cette année-là.
Sur l’ensemble de 2025, ces adresses ont reçu plus de 3 milliards de dollars, contre un peu plus de 2 milliards l’année précédente. Les analystes précisent qu’il s’agit d’estimations minimales, basées uniquement sur les adresses identifiées. Les portefeuilles connectés et les intermédiaires non attribués ne sont pas inclus.
Un autre cabinet, TRM Labs, a de son côté retracé plus de 3,84 milliards de dollars de flux entre la plateforme CoinEx et des entités iraniennes sur une période de plus de sept ans. Environ 6,2 millions de transferts, totalisant 2,7 milliards de dollars, ont été identifiés entre CoinEx et Nobitex. Entre juin 2025 et juin 2026, près de 67 millions de dollars auraient été originaires de la banque centrale iranienne et dirigés vers des adresses CoinEx sur plusieurs blockchains.
La plateforme CoinEx a fermement contesté ces interprétations. Elle affirme n’avoir aucun lien commercial avec des entités gouvernementales iraniennes, des plateformes nationales, les Gardiens de la Révolution ou des parties sanctionnées. Elle indique avoir renforcé ses contrôles sur les utilisateurs iraniens, bloqué les inscriptions provenant de régions iraniennes et mis en place un processus de sortie pour les comptes identifiés. Des contrôles géographiques, un filtrage des sanctions et une surveillance des transactions ont également été renforcés.
Pourquoi les cryptomonnaies attirent les regards
Dans un contexte de sanctions internationales prolongées, les actifs numériques offrent des caractéristiques attractives pour ceux qui cherchent à maintenir des flux financiers. La rapidité des transferts, la possibilité de contourner certains intermédiaires bancaires traditionnels et la relative pseudonymie de certaines chaînes expliquent en partie leur utilisation.
Pourtant, la transparence inhérente à la plupart des blockchains publiques joue aussi contre les acteurs sanctionnés. Chaque transaction laisse une trace permanente. Les cabinets d’analyse spécialisés et les autorités de régulation ont développé des outils de plus en plus sophistiqués pour suivre ces flux, identifier des clusters d’adresses et relier des portefeuilles à des entités réelles.
C’est précisément cette capacité de traçabilité qui permet aujourd’hui aux autorités américaines d’annoncer qu’elles savent où se trouve un milliard de dollars d’actifs liés à l’Iran. Ce qui était autrefois perçu comme un espace de liberté relative devient un terrain où les sanctions peuvent s’appliquer avec une précision croissante.
Une stratégie d’isolation à plusieurs niveaux
Les déclarations de Scott Bessent ne se limitent pas aux cryptomonnaies. Il a décrit une approche globale qui combine restrictions financières, contrôles maritimes et limitations sur les voyages internationaux. L’idée est de réduire au maximum les marges de manœuvre de Téhéran sur tous les fronts.
Dans ce dispositif, les actifs numériques ne constituent qu’un des leviers. Mais ils sont devenus stratégiques. En ciblant à la fois les portefeuilles, les plateformes d’échange, les intermédiaires et les réseaux de conversion, les autorités cherchent à fermer une vanne importante de revenus potentiels, notamment ceux liés aux ventes de pétrole.
Les sanctions du 8 octobre contre 17 navires s’inscrivent dans la même logique. En frappant les moyens de transport physiques et les canaux numériques, Washington tente de créer un effet de ciseaux. Moins de revenus pétroliers, moins de possibilités de les blanchir ou de les convertir en actifs liquides.
Les implications pour l’écosystème crypto
Pour les acteurs de l’industrie des cryptomonnaies, ces opérations rappellent que le respect des sanctions internationales n’est pas une option. Les émetteurs de stablecoins, les plateformes d’échange et même certains protocoles décentralisés se retrouvent confrontés à des exigences de conformité de plus en plus strictes.
Tether a déjà démontré sa capacité à geler des fonds sur instruction des autorités. D’autres émetteurs pourraient être amenés à faire de même. Les plateformes d’échange, quant à elles, renforcent leurs procédures de vérification d’identité, de contrôle géographique et de surveillance des transactions pour éviter d’être accusées de faciliter des flux illicites.
Cette pression réglementaire a des effets ambivalents. D’un côté, elle renforce la légitimité de l’écosystème aux yeux des institutions traditionnelles. De l’autre, elle souligne que la promesse d’une finance totalement libre de toute contrainte étatique reste, pour l’instant, largement théorique lorsqu’il s’agit d’acteurs soumis à des sanctions internationales.
Ce que l’on sait… et ce que l’on ignore encore
Plusieurs points restent flous. Bessent a parlé d’une saisie probable « cette semaine », mais sans préciser le calendrier exact ni la nature précise des actifs concernés. S’agit-il uniquement d’USDT, d’autres stablecoins, de bitcoin, d’ether ou d’un panaché d’actifs ? Les adresses sont-elles déjà identifiées publiquement ou restent-elles confidentielles jusqu’à l’exécution ?
On ne sait pas non plus si ce milliard s’ajoute aux 550 millions déjà gelés par Tether en 2026 ou s’il inclut une partie de ces montants. La distinction entre gel technique et saisie définitive est importante. Un gel empêche le mouvement des fonds. Une saisie transfère la propriété à l’État.
Enfin, la réaction iranienne n’est pas encore connue dans le détail. Téhéran a régulièrement dénoncé les sanctions américaines comme illégitimes et a cherché des moyens de les contourner. L’usage accru des cryptomonnaies s’inscrit dans cette recherche de solutions alternatives. Mais face à une traçabilité croissante, ces solutions deviennent plus risquées.
Un tournant dans la guerre économique
Cette annonce s’inscrit dans une évolution plus large de la façon dont les États utilisent la puissance financière. Les sanctions traditionnelles ciblent les banques, les entreprises et les personnes physiques. Les nouvelles générations de mesures s’attaquent aussi aux flux numériques, aux plateformes et aux protocoles.
Pour les États-Unis, la capacité à localiser, geler et saisir des actifs numériques à grande échelle représente un outil de pression supplémentaire. Pour les pays sous sanctions, cela signifie que les stratégies de contournement doivent constamment s’adapter. La course entre ceux qui cherchent à masquer les flux et ceux qui cherchent à les identifier ne cesse de s’accélérer.
Dans ce contexte, le milliard de dollars évoqué par Scott Bessent n’est peut-être qu’un début. D’autres opérations pourraient suivre, ciblant d’autres réseaux, d’autres plateformes, d’autres chaînes. L’écosystème crypto, longtemps perçu comme un espace de relative autonomie, se retrouve de plus en plus au cœur des enjeux géopolitiques.
Les prochaines étapes à surveiller
Plusieurs éléments mériteront une attention particulière dans les jours et semaines à venir. D’abord, la confirmation ou non de la saisie annoncée. Ensuite, les éventuelles listes d’adresses publiées par le Trésor ou l’OFAC. Enfin, les réactions des émetteurs de stablecoins et des plateformes d’échange face à de nouvelles demandes de gel.
Il faudra aussi observer si d’autres pays s’alignent sur ces mesures ou s’ils maintiennent une position plus nuancée. Les sanctions américaines ont un effet extraterritorial important, mais leur efficacité dépend en partie de la coopération internationale.
Enfin, l’évolution des flux sur la blockchain iranienne restera un indicateur précieux. Si les volumes baissent significativement, cela pourrait signaler un impact réel des mesures. Si de nouveaux canaux apparaissent, cela indiquera une capacité d’adaptation persistante.
Une chose est certaine : la rencontre entre géopolitique et cryptomonnaies n’est plus une hypothèse théorique. Elle se joue désormais en temps réel, avec des milliards de dollars en jeu et des conséquences qui dépassent largement le seul marché des actifs numériques.
La déclaration de Scott Bessent marque un moment. Un milliard de dollars localisé, une saisie possible dans les prochains jours, une campagne d’isolation qui s’intensifie. Derrière les chiffres et les acronymes, c’est une nouvelle page de la confrontation économique qui s’écrit, à la croisée des chaînes de blocs et des intérêts stratégiques des États.









