Il a dix-sept ans lorsque le sol se dérobe sous ses pieds. Pas sur un terrain détrempé, pas après un tacle mal négocié : sous une ville de l’ouest de l’Ukraine, à Rivne, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière biélorusse par laquelle une partie des troupes russes pénètre le pays en février 2022. Sa mère le pousse à partir. Borys Levchuk quitte le cocon familial, traverse l’Europe sans parler un mot de français, pose d’abord ses valises à Bruges, puis rejoint le nord de la France, du côté de Valenciennes. Là, un petit club de district, le FC Famars, lui offre autre chose qu’un vestiaire : une langue, des études, une place. La phrase qui revient chez ceux qui l’ont accueilli tient en une ligne simple. Il est pleinement intégré, et il rend cent fois ce qu’on lui donne.
Un départ à dix-sept ans, et un club qui n’avait rien demandé
Le récit commence loin des pelouses françaises. Rivne n’est pas une ville de front au sens où on l’entend à l’est du pays, et pourtant la géographie décide pour elle. Proche de la Biélorussie, elle se retrouve dans l’axe des premières avancées. Pour une famille, la question n’est plus théorique. Rester, c’est accepter l’incertitude des sirènes, des coupures, des nouvelles qui arrivent par bribes. Partir, c’est accepter une autre incertitude : celle d’un adolescent seul, sans réseau, sans langue, sans calendrier.
Borys n’est pas un cas isolé dans le grand mouvement de 2022. Des millions de personnes quittent l’Ukraine dans les semaines qui suivent l’invasion. Beaucoup sont des femmes et des enfants, les hommes en âge de combattre restant soumis aux restrictions de sortie. Un garçon de dix-sept ans se situe dans une zone grise : assez jeune pour être poussé vers la sécurité, assez grand pour devoir se débrouiller une fois la frontière franchie. Sa mère choisit pour lui. Ce choix, on le devine plus qu’on ne le raconte. Il pèse encore des années plus tard, dans la manière dont le jeune homme parle du club qui l’a reçu.
La première étape belge, à Bruges, n’est qu’un palier. Le nord de la France devient ensuite le point d’ancrage. Valenciennes, Famars : des noms qui ne disent rien à un lycéen ukrainien. Pas de famille sur place, pas de phrase toute faite pour demander un verre d’eau. C’est dans ce vide que le football amateur, souvent décrit comme un loisir du dimanche, devient une infrastructure d’accueil. Le FC Famars n’a pas de centre de formation, pas de cellule dédiée aux déplacés, pas de budget communication. Il a des éducateurs, un terrain, et des gens qui acceptent de rester après l’entraînement.
De Rivne à Famars, le trajet ne se mesure pas seulement en kilomètres. Il se mesure en phrases qu’on n’ose pas encore dire, en formulaires qu’on ne comprend pas, et en un ballon qu’on sait, lui, faire parler.
Ce que l’on sait, et ce que le terrain a rendu visible
Les faits tenus pour acquis tiennent en peu de lignes, et c’est déjà beaucoup. Un adolescent fuit la guerre. Il arrive sans français. Un club de proximité l’aide à apprendre la langue, puis à reprendre des études. Quelques saisons plus tard, ceux qui l’entourent parlent d’une intégration pleine, et d’un retour disproportionné : cent fois ce qu’on lui a donné. Le club, de son côté, ne veut pas s’arrêter à une histoire individuelle. Il souhaite poursuivre ce travail avec d’autres réfugiés.
Cette dernière intention change la nature du récit. On n’est plus seulement devant un portrait touchant, du genre que les rubriques société aiment isoler le temps d’un week-end. On est devant un choix associatif. Accueillir une fois peut relever de l’élan. Accueillir encore, alors que les bénévoles sont déjà saturés de licences, de déplacements, de convocations et de tondeuses en panne, relève d’une autre décision. Famars, commune collée à Valenciennes, n’a pas les moyens d’une métropole. Le club non plus. C’est précisément pour cela que l’histoire circule.
Il est pleinement intégré et rend cent fois ce qu’on lui donne.
La formule n’est pas un slogan de campagne. Elle dit deux choses à la fois. D’abord, l’intégration n’est pas un état administratif : elle se voit au vestiaire, à la manière de saluer, de rester pour ranger les plots, de comprendre une consigne criée sous la pluie. Ensuite, le « rendre » n’est pas une dette morale imposée au réfugié. C’est le constat de ceux qui l’ont vu grandir sur place. Un jeune qui aide les plus petits, qui traduit pour un nouvel arrivant, qui ne disparaît pas une fois le diplôme en poche, change l’équation du bénévolat.
Pourquoi un club de district peut faire ce qu’une institution peine à faire
Les dispositifs publics d’accueil existent, et ils portent une part décisive du logement, de la scolarité, de la santé. Ils ont aussi leurs files, leurs délais, leurs guichets. Un club de football n’est pas un substitut à l’État. Il est autre chose : un lieu où l’on revient deux ou trois fois par semaine, où l’on est attendu par un prénom, où l’erreur de langue ne bloque pas le jeu. Cette régularité manque souvent aux parcours d’exil, faits de dossiers et d’attentes.
Au FC Famars, l’apprentissage du français ne s’est pas joué dans une salle de classe uniquement. Il s’est joué dans les consignes, les blagues mal traduites, les messages du groupe d’équipe, les repas après match. La langue s’ancre quand elle sert à quelque chose d’immédiat. Demander le ballon, comprendre un hors-jeu, négocier un covoiturage pour un déplacement à vingt kilomètres : chaque micro-situation vaut un exercice. Puis vient l’école, ou la reprise d’études, qui exige un français plus écrit, plus administratif. Le club a servi de passerelle, pas de diplôme.
- Un rythme fixe, deux ou trois soirs par semaine, là où l’exil est fait d’attentes.
- Un collectif qui appelle par le prénom avant de demander les papiers.
- Une langue apprise en situation, puis consolidée pour les études.
- Des adultes bénévoles qui restent après le coup de sifflet.
- Une volonté affichée de ne pas s’arrêter à un seul parcours.
Aucun de ces points n’est spectaculaire. Additionnés, ils expliquent pourquoi un adolescent qui ne parlait pas français a pu, en quelques saisons, être décrit comme pleinement intégré. Le football n’a pas effacé la guerre. Il a donné un cadre dans lequel la suite devenait pensable.
Rivne, Bruges, Valenciennes : trois décors pour une seule rupture
Rivne appartient à l’ouest ukrainien, une région que beaucoup, avant 2022, associaient davantage à la vie ordinaire qu’aux lignes de front. Cette ordinarité est précisément ce qui rend le départ brutal. On ne quitte pas seulement un danger : on quitte une chambre, un club local, des camarades de classe, une mère qui reste. Le geste maternel, pousser son fils dehors pour le mettre à l’abri, est l’un des plus anciens de toutes les guerres. Il n’a rien de romantique. Il laisse un trou.
Bruges, ensuite, offre l’image inverse : une ville touristique, des canaux, une Europe en paix. Pour un arrivant sans réseau, la carte postale ne sert pas de mode d’emploi. Les premières semaines d’exil se ressemblent souvent, quelle que soit la beauté du décor. Où dormir, qui appeler, comment se faire comprendre à la pharmacie. Le passage par la Belgique avant le nord de la France rappelle que les trajectoires ne sont pas des lignes droites décidées sur une carte. Elles dépendent d’une connaissance, d’un bus, d’une place disponible.
Valenciennes et Famars ferment la boucle géographique, pas la boucle affective. Le bassin, marqué par l’industrie et la reconversion, a une culture du club de quartier. On y joue le dimanche, on y tient la buvette, on s’y dispute l’arbitrage avec une gravité disproportionnée. C’est dans ce tissu-là, et non dans un centre d’excellence, que Borys a trouvé sa place. Le décalage est saisissant : un jeune venu d’une guerre européenne atterrit dans un football de district, et c’est ce football-là qui tient.
Le français comme deuxième terrain
On sous-estime toujours le coût d’une langue absente. Sans français, un formulaire de scolarité devient un mur. Une consultation médicale devient un malentendu. Une remarque d’entraîneur, même bienveillante, peut être prise pour un reproche. Le club a accompagné l’apprentissage, puis la poursuite des études. L’ordre compte. D’abord pouvoir vivre le quotidien, ensuite viser un diplôme. Inverser les deux, c’est demander à un adolescent de réussir un examen dans une langue qu’il ne parle pas encore à la boulangerie.
Les études reprises ne sont pas un détail de fin d’article. Elles disent que l’accueil n’a pas été un hébergement sportif temporaire. Un club qui se contente d’aligner un joueur le week-end peut rendre service une saison. Un club qui s’intéresse au bulletin, au rendez-vous au lycée, à la phrase qu’il faut oser dire au professeur principal, change d’échelle. C’est cette échelle que Famars a visée avec Borys, et qu’il dit vouloir viser avec d’autres.
| Étape | Ce qui se joue | Ce que le club peut tenir |
|---|---|---|
| Arrivée sans français | Isolement, démarches bloquées | Un prénom, un horaire, un groupe |
| Premiers mois | Langue orale, repères locaux | Consignes, vestiaire, covoiturage |
| Reprise d’études | Français écrit, diplôme | Suivi, encouragement, réseau d’adultes |
| Intégration durable | Place dans le collectif | Responsabilités, transmission |
Cent fois : une formule qui engage le club autant que le joueur
Dire qu’un jeune « rend cent fois » flatte l’oreille. Encore faut-il entendre ce que la phrase exige de ceux qui l’ont prononcée. Elle suppose qu’on a donné quelque chose de mesurable : du temps, des trajets, des heures de français improvisées, des coups de fil à un établissement scolaire. Elle suppose aussi qu’on a vu un retour qui n’était pas dû. Personne n’est obligé d’être reconnaissant en public. Le constat vient de l’intérieur du club, pas d’une campagne.
Ce retour peut prendre des formes modestes. Aider à l’échauffement des plus jeunes. Rester pour démonter les buts. Expliquer une règle à quelqu’un qui arrive avec le même accent hésitant. Ne pas disparaître quand la saison devient compliquée. Dans un football amateur où les effectifs fondent dès novembre, la fidélité est déjà une forme de don. Borys, décrit comme pleinement intégré, incarne cette fidélité aux yeux de ceux qui l’ont reçu.
Il y a un risque à trop magnifier ce type de parcours : laisser croire que l’intégration réussit dès lors que la personne accueillie est « méritante ». Le mérite n’explique pas tout. Un club disponible, une commune qui ne ferme pas la porte, une scolarité accessible, une absence de rejet au vestiaire : autant de conditions qui ne dépendent pas du seul adolescent. Famars a réuni ces conditions au moins une fois. Vouloir les réunir encore est le vrai sujet politique de l’histoire, au sens le plus local du terme.
Le football amateur, infrastructure invisible de l’accueil
On parle beaucoup des stades et très peu des clubs de district quand il est question d’intégration. Pourtant, c’est à cette échelle que se joue une grande partie de la vie sportive française. Licences enfants, éducateurs non payés, municipalités qui prêtent un gymnase, parents qui tiennent la buvette. Ce maillage couvre des milliers de communes. Il est fragile, sous-financé, parfois conflictuel. Il est aussi l’un des rares endroits où un nouvel arrivant peut être évalué sur ce qu’il fait de ses pieds et de sa voix, pas seulement sur son dossier.
Le FC Famars s’inscrit dans cette géographie ordinaire. Proche de Valenciennes, il n’a pas besoin d’une renommée nationale pour peser dans la vie d’un adolescent. Sa force est précisément sa petite taille. Dans un grand club, un jeune étranger peut rester un numéro. Dans un effectif de district, son absence se remarque, sa progression aussi. Les éducateurs connaissent le prénom de la mère, ou savent qu’il n’y a plus de mère à appeler le soir. Cette connaissance n’est pas dans un logiciel. Elle est dans la mémoire des gens qui ouvrent le local.
Poursuivre le travail avec d’autres réfugiés, comme le club l’envisage, demande plus que de la bonne volonté répétée. Il faut des créneaux, des adultes disponibles, une articulation avec l’école et parfois avec les services sociaux, une vigilance sur les tensions que peut produire un vestiaire. L’accueil n’est pas une idylle. Il arrive qu’un groupe résiste, qu’une famille du cru s’interroge, qu’un jeune accueilli décroche. Nommer ces frottements n’enlève rien à ce qui a été fait pour Borys. Cela évite de transformer une réussite locale en recette magique.
Ce que la guerre continue de faire, même loin du front
Une intégration réussie ne clôt pas le dossier ukrainien. La guerre se prolonge, les nouvelles du pays continuent d’arriver, les familles restent séparées. Un jeune qui joue le samedi à Famars peut, le soir, suivre des alertes sur une ville qu’il a quittée. Le club ne soigne pas cela. Il offre un intervalle où le corps est occupé à autre chose qu’à attendre. Cet intervalle a une valeur que les bilans administratifs mesurent mal.
Depuis février 2022, l’accueil des déplacés d’Ukraine en Europe a connu une phase d’élan, puis une phase d’usure. Les solidarités du premier mois ne se maintiennent pas toutes seules. Les logements temporaires deviennent des problèmes durables. Les classes d’accueil se remplissent, se vident, se remplissent autrement. Dans ce paysage, un club qui dit vouloir continuer n’est pas un symbole abstrait. C’est un acteur qui accepte de rester quand l’attention médiatique est passée à autre chose.
Borys, photographié sur le terrain du club en 2023, appartient déjà à une deuxième temporalité : plus tout à fait l’arrivant des premiers mois, pas encore un adulte installé depuis toujours. Cette position intermédiaire est précieuse. Elle permet de voir ce que produit un accueil tenu dans la durée, au-delà du geste initial. Le français appris, les études poursuivies, la place dans l’équipe : trois résultats concrets, obtenus sans structure spécialisée.
Une mère, un fils, et le prix du départ
On revient toujours à ce geste initial. Poussé par sa mère, Borys quitte Rivne. Dans les récits d’exil, les mères occupent souvent le rôle de celles qui organisent le départ des enfants et restent, ou partent plus tard, ou ne partent pas. Le détail intime n’appartient qu’à la famille. Ce que l’on peut dire, c’est que le club français n’a pas remplacé cette mère. Il a occupé une part de l’espace laissé vacant : des adultes présents, une exigence, une forme de cadre.
Pour un adolescent, ce cadre compte autant que le toit. Le football donne des règles visibles. On arrive à l’heure, on respecte le partenaire, on encaisse une défaite sans disparaître. Transposées hors du terrain, ces règles aident à tenir une scolarité dans une langue seconde. Elles ne suffisent pas. Elles empêchent le vide total. C’est déjà une fonction que beaucoup d’institutions plus lourdes peinent à remplir avec la même continuité.
Le terrain n’efface pas la distance avec Rivne. Il donne un endroit où poser le sac, deux soirs par semaine, sans avoir à raconter toute l’histoire.
Intégration : le mot, et ce qu’il recouvre à Famars
Le mot intégration est usé. Il sert à tout, y compris à reprocher à des personnes de ne pas l’être assez vite. Dans le cas de Borys, il est employé par ceux qui vivent avec lui au club, pas par un discours extérieur. Pleinement intégré signifie ici : présent, compréhensible, utile au groupe, engagé dans des études. Ce n’est pas une certification. C’est un jugement de vestiaire, le plus difficile à obtenir parce qu’il se renouvelle chaque semaine.
Cette définition locale a un avantage. Elle ne demande pas à un jeune de renier d’où il vient pour mériter sa place. Elle demande qu’il tienne sa part dans un collectif précis. Le maillot du FC Famars n’efface pas Rivne. Il ajoute une appartenance. Les deux peuvent coexister, et c’est sans doute la forme d’intégration la plus tenable : non pas un remplacement, mais un ajout.
Les clubs qui réussissent ce type d’ajout le font rarement avec une charte. Ils le font avec des gestes répétés. Un éducateur qui répète une consigne plus lentement. Un coéquipier qui partage le trajet. Une secrétaire de club qui aide à remplir une feuille. Aucun de ces gestes ne figure dans un palmarès. Additionnés sur deux ou trois saisons, ils produisent la phrase que l’on retient : il rend cent fois ce qu’on lui donne.
Étendre l’accueil : ambition réelle, contraintes réelles
Vouloir poursuivre avec d’autres réfugiés est une phrase lourde pour un club amateur. Elle suppose des places dans les équipes, pas seulement de la sympathie. Un effectif de jeunes a une taille limitée. Ajouter des joueurs venus d’ailleurs ne doit pas se faire au prix d’une mise à l’écart des licenciés déjà là, sous peine de fabriquer le ressentiment que l’on prétend éviter. L’équilibre est délicat, et les dirigeants de district le connaissent mieux que les discours généraux.
Il faut aussi du temps bénévole. L’accompagnement linguistique et scolaire ne tient pas dans les quatre-vingt-dix minutes d’un match. Il tient dans les coups de fil, les rendez-vous, la patience devant une phrase mal construite. Les clubs qui s’engagent sur ce terrain découvrent vite que l’accueil est un second championnat, disputé en semaine, sans classement publié. Famars semble prêt à le disputer encore. Rien ne garantit que les moyens suivront. Le dire n’est pas minimiser l’intention. C’est la prendre au sérieux.
- Des créneaux d’entraînement qui ne saturent pas les groupes déjà constitués.
- Des adultes capables de faire le lien avec l’école.
- Une langue travaillée au-delà des consignes de jeu.
- Une vigilance sur les tensions de vestiaire, des deux côtés.
- Un discours clair : accueillir n’est pas un à-côté charitable, c’est une activité du club.
Le nord, ses clubs, et une réputation à tenir
Le nord de la France traîne des images toutes faites, parfois tendres, parfois moqueuses. Les clubs de district y sont nombreux, les derbies de village aussi, et la fidélité au maillot local reste un marqueur. Accueillir un jeune venu de Rivne ne contredit pas cette culture. Elle la prolonge, à condition de ne pas la figer dans le folklore. Un club du Nord n’est pas accueillant par essence. Il l’est quand des personnes décident de l’être, un mardi soir, sous la pluie, alors que personne ne filme.
Famars, collée à Valenciennes, appartient à ce paysage de communes où le stade municipal est un repère autant que la mairie. Y faire entrer un adolescent ukrainien, l’aider à parler, à étudier, puis constater qu’il s’y tient, c’est donner au football local une fonction que les palmarès ignorent. Les résultats du week-end continueront de compter pour les habitués. L’histoire de Borys compte autrement : elle dit ce qu’un effectif peut porter en plus du classement.
D’autres clubs, ailleurs en France, ont connu des parcours comparables depuis 2022, avec des Ukrainiens, mais aussi avec des jeunes venus d’autres guerres et d’autres routes. Chaque histoire reste singulière. Celle de Famars a ceci de net qu’elle relie trois éléments rarement alignés dans un même récit court : la fuite, la langue, les études. Le football n’est pas le décor. Il est le lien entre les trois.
Ce que l’on peut retenir sans en faire une légende
Un garçon de dix-sept ans quitte Rivne en 2022, poussé par sa mère, passe par Bruges, atterrit près de Valenciennes sans français. Le FC Famars l’aide à apprendre la langue et à reprendre des études. Des années plus tard, il est décrit comme pleinement intégré, et comme quelqu’un qui rend bien plus qu’il n’a reçu. Le club veut recommencer avec d’autres. Voilà le noyau. Tout le reste est contexte, conséquence, question.
La question utile n’est pas de savoir si le football sauve. Il ne sauve pas. La question utile est de savoir ce qu’un club de taille modeste peut tenir quand il décide de ne pas refermer la porte. Famars a tenu au moins un parcours jusqu’à la langue et jusqu’aux études. C’est peu à l’échelle d’une guerre. C’est considérable à l’échelle d’une vie de dix-sept ans.
Il restera, pour Borys, des choses que nul terrain ne règle : la distance, les nouvelles, le moment où l’on pourra ou non revoir Rivne autrement que sur un écran. Le club n’a pas promis de résoudre cela. Il a offert un endroit où ces questions n’empêchent pas de vivre la semaine. Dans le football amateur, c’est déjà une forme de victoire, et elle ne figure sur aucun classement.
Une saison après l’autre, le vrai calendrier de l’accueil
Les guerres ont une chronologie que les journaux découpent en anniversaires. Les clubs ont une autre chronologie : la reprise en août, la trêve, les plateaux des jeunes, la fête de fin d’année. C’est dans ce second calendrier que l’intégration se vérifie. Borys n’a pas été accueilli une fois. Il a été réinscrit dans des saisons successives, assez pour que l’on puisse parler de lui en 2023 sur le terrain du club, et encore ensuite comme d’un joueur du lieu, pas d’un hôte de passage.
Ce glissement du statut d’invité au statut de membre est le moment le plus discret, et le plus décisif. Il ne se décrète pas. Il se constate quand plus personne ne présente le jeune comme « le Ukrainien », et qu’on l’appelle pour compléter une équipe un samedi matin où il manque trois joueurs. Le FC Famars semble avoir franchi ce seuil. C’est cela, au fond, que recouvre l’idée d’intégration pleine : ne plus être l’exception du groupe.
À retenir
Rivne, février 2022, dix-sept ans. Bruges, puis le Valenciennois. Pas un mot de français au départ. Un club de Famars qui tient la langue, les études, la place dans l’équipe. Une suite envisagée avec d’autres réfugiés. Le reste appartient au vestiaire, pas au communiqué.
On peut fermer ce récit sur l’image la plus simple : un terrain de district, un jeune qui connaît désormais les consignes, des bénévoles qui estiment avoir reçu plus qu’ils n’ont donné. Ce n’est pas une morale. C’est un bilan local, fragile, renouvelable seulement si le club trouve encore des bras et des créneaux. Le football, ici, n’a pas gagné la guerre. Il a empêché qu’une fuite se termine en impasse. Pour Borys Levchuk, et pour ceux qui voudront suivre le même chemin vers Famars, la différence n’est pas mince.
Les pelouses de district continueront de se jouer sous la pluie, avec des effectifs incomplets et des arbitres discutés. Quelque part dans ce paysage ordinaire, un club a décidé qu’un maillot pouvait aussi être une adresse. L’adresse tient tant que des gens l’ouvrent. À Famars, elle a été ouverte une fois, assez longtemps pour qu’un adolescent sans français devienne quelqu’un dont on dit qu’il rend cent fois. La suite dépendra moins des discours que du prochain mardi soir.









