Il y a des signatures qui ne font pas de bruit sur le papier et qui, pourtant, déplacent déjà l’équilibre d’une génération. À dix-huit ans, Seff Van Kerckhove vient de choisir une maison plutôt qu’une promesse. Attendu en WorldTour chez Decathlon-CMA CGM à l’horizon 2028, le Belge va finalement passer l’hiver dans l’équipe de développement de Visma-Lease a Bike, avec l’idée d’y faire ensuite le saut chez les professionnels. Le motif affiché tient en un prénom : Matisse, son grand frère, vingt ans, déjà installé depuis deux saisons dans la structure néerlandaise et appelé à passer pro cet hiver. Derrière cette phrase simple se cache un vrai débat de métier. Faut-il suivre le calendrier d’une équipe qui vous a déjà identifié, ou rejoindre le clan familial au moment où la fenêtre junior se referme ?
Le cyclisme moderne aime les trajectoires linéaires. Un junior brille, une structure WorldTour le verrouille, une équipe de développement le polit, un contrat pro arrive à date fixe. Seff Van Kerckhove sort de ce schéma. Il ne refuse pas le haut niveau. Il en change l’adresse. Et ce déplacement, annoncé au cœur d’un automne déjà chargé par les championnats continentaux et les bilans de saison, dit quelque chose de plus large sur la manière dont les très jeunes coureurs, leurs familles et les staffs négocient désormais l’entrée dans le métier.
Un détour assumé vers la maison jaune et noire
Le point de départ est limpide. Seff évoluait dans l’équipe de développement de Decathlon-CMA CGM. La formation française, désormais ancrée dans le WorldTour, avait tracé pour lui une rampe d’accès jusqu’en 2028. Ce calendrier n’était pas une rumeur de vestiaire : il structurait l’attente autour d’un profil déjà visible sur les courses juniors de montagne et de classiques vallonnées. Le changement d’aiguille intervient donc avant le passage espoir, au moment où beaucoup de familles préfèrent ne plus bouger.
Visma-Lease a Bike récupère le cadet dans son équipe de développement, avec l’objectif d’une transition professionnelle sur place. Le verbe compte. Il ne s’agit pas d’un essai sans lendemain, ni d’un stage d’observation. Le projet décrit est celui d’une continuité interne : apprendre le langage de la structure, absorber ses méthodes, puis franchir le seuil pro dans le même écosystème. Pour un coureur de dix-huit ans, cette continuité vaut souvent plus qu’un maillot prestigieux affiché trop tôt sur une fiche de presse.
Le désir de retrouver Matisse n’est pas un détail sentimental collé après coup. Dans un sport où l’on quitte le domicile familial dès la fin du lycée, où les stages s’enchaînent et où la langue du staff devient vite celle du quotidien, avoir un aîné déjà installé change la géographie mentale. Matisse connaît les routes d’entraînement, les attentes du matin, la façon dont on lit un briefing, la différence entre une séance bien vendue et une séance réellement utile. Seff n’achète pas seulement un programme. Il achète une traduction.
Repère
Seff a 18 ans. Matisse en a 20. L’aîné est dans le développement Visma depuis deux ans et doit passer professionnel cet hiver. Le cadet les rejoint avant d’avoir porté le maillot WorldTour français qui lui était promis pour 2028.
Ce que la saison a déjà prouvé
On ne déplace pas un junior sans palmarès. La saison de Seff Van Kerckhove a fourni deux preuves difficiles à contourner. Il a remporté la Classique des Alpes juniors, course qui avait déjà distingué Paul Seixas en 2024, et le Giro della Lunigiana. Deux noms, deux langages. La première parle de côtes, de rythme, de capacité à tenir quand le peloton junior se fracture. La seconde, en Toscane et dans les environs, mêle étapes, gestion et résistance sur plusieurs jours. Ensemble, elles dessinent un profil de coureur de classiques vallonnées et de courses à étapes courtes, pas un pur sprinteur ni un grimpeur de très haute montagne encore à confirmer.
La comparaison avec Seixas n’est pas un classement. Elle sert de balise. Gagner la même classique junior, deux ans après un coureur déjà projeté très haut, place Seff dans une conversation que les recruteurs connaissent par cœur. Les directeurs sportifs ne signent pas un résultat isolé. Ils signent une répétition : la manière de placer l’effort, la faculté de rester lucide dans le dernier kilomètre, la capacité à ne pas se consumer le veille. Sur ce point, le palmarès 2025 du Belge est suffisamment net pour expliquer pourquoi deux structures WorldTour se sont retrouvées, à un moment ou à un autre, dans le même dossier.
Il faut toutefois garder la mesure. Le cyclisme junior produit chaque année des vainqueurs éclatants dont la courbe s’aplatit dès le passage espoir. Le matériel change, les adversaires aussi, le volume d’entraînement n’a plus la même marge, et le corps de dix-huit ans n’est pas encore le corps de vingt-deux ans. Les deux victoires de Seff sont des titres de propriété temporaire. Elles ouvrent une porte. Elles ne garantissent pas la pièce du fond.
Rejoindre son frère n’est pas un caprice de vestiaire. C’est parfois la seule façon, à dix-huit ans, de ne pas apprendre le métier tout seul dans une langue qu’on ne maîtrise pas encore.
La fracture qui a coupé l’automne
Le récit serait incomplet sans la blessure. En septembre, lors d’un accident à l’entraînement, Seff Van Kerckhove a subi une fracture costo-vertébrale. La zone touchée, entre côtes et vertèbres, n’est pas un bleu que l’on cache sous le cuissard. Elle impose du repos, une reprise prudente et, surtout, l’absence. Le Belge n’a pas pu disputer les récents championnats du monde ni les championnats d’Europe juniors. Pour un coureur de sa génération, ces deux rendez-vous sont la vitrine. C’est là que les sélections se comparent, que les images circulent, que les agents affinent leurs arguments.
Manquer cette vitrine n’efface pas le printemps et l’été. Cela change néanmoins la photographie de fin de saison. Un recruteur qui n’a pas vu le coureur sur les championnats doit se fier aux courses précédentes, aux données d’entraînement et à la confiance du staff. Le choix de Visma intervient donc sur un dossier complet, mais privé de son dernier chapitre international. Ce n’est pas anodin. Cela signifie que la décision ne reposait pas sur un maillot arc-en-ciel manqué ou gagné. Elle reposait sur une lecture plus longue.
La fracture rappelle aussi une évidence que les communiqués de transfert oublient souvent. À dix-huit ans, le corps est le premier contrat. Une côte fêlée, une vertèbre sollicitée, une chute d’entraînement : le calendrier médiatique s’arrête, le calendrier biologique continue. Le fait que le transfert se confirme malgré cette interruption suggère que les deux parties ont jugé la blessure compatible avec un hiver de reconstruction, pas avec une saison blanche. Rien, toutefois, ne remplace le temps. L’hiver chez Visma commencera par la réparation, pas par la surenchère.
Matisse, l’aîné déjà dans la place
Matisse Van Kerckhove a vingt ans. Il évolue dans l’équipe de développement de Visma depuis deux saisons et doit passer professionnel cet hiver. Le décalage d’âge est petit sur une photo de famille, énorme dans une structure. Deux ans, dans une équipe de développement, c’est le temps d’apprendre les stages, de rater une course, de comprendre pourquoi un directeur coupe une échappée, de savoir quel mécanicien parle vrai le soir. Quand le cadet arrive, l’aîné n’est plus un simple colocataire de chambre d’hôtel. Il est un mode d’emploi vivant.
Les fratries cyclistes ne sont pas une nouveauté. Elles existent depuis que les frères se relayaient sur les routes flamandes pour économiser un braquet. Ce qui change, c’est l’échelle. Une équipe WorldTour contemporaine n’est plus un clan de village. C’est un laboratoire : capteurs, plans de charge, nutrition, analyse vidéo, staff médical élargi. Dans ce laboratoire, un aîné qui a déjà absorbé le protocole réduit le temps d’errance. Seff n’aura pas à deviner si une consigne est négociable. Il pourra demander le soir même.
Il y a aussi le risque inverse, et il mérite d’être dit sans romantisme. Deux frères dans la même structure créent une comparaison permanente. Les résultats de l’un éclairent ou assombrissent ceux de l’autre. Les staffs jurent qu’ils séparent les dossiers. Les pelotons, eux, additionnent les noms. Matisse qui passe pro et Seff qui entre en développement la même saison offre une belle image. Elle crée aussi une attente double. Si l’aîné confirme, on demandera au cadet d’accélérer. Si l’aîné cale, on se demandera si le projet familial n’a pas pesé trop lourd. La fratrie est un avantage net au départ. Elle devient un sujet dès la première mauvaise semaine.
| Élément | Seff | Matisse |
|---|---|---|
| Âge | 18 ans | 20 ans |
| Statut cet hiver | Arrivée en développement Visma | Passage professionnel prévu |
| Ancien cadre | Développement Decathlon-CMA CGM | Développement Visma depuis deux ans |
| Horizon cité | Saut pro sur place, après un projet 2028 ailleurs | Groupe professionnel dès l’hiver |
Deux écoles, deux manières d’attendre
Decathlon-CMA CGM et Visma-Lease a Bike ne recrutent pas de la même façon, même si les deux visent le même sommet. La structure française a construit, ces dernières saisons, une identité de formation ambitieuse, adossée à un sponsor grand public et à un co-sponsor maritime dont le nom circule désormais sur les plus grandes courses. Son équipe de développement sert de sas. Y placer un Belge de dix-huit ans, avec une option WorldTour en 2028, revenait à dire : nous prenons le temps, nous gardons la main, nous n’avançons pas la montre pour un effet d’annonce.
Visma-Lease a Bike, de son côté, a fait de la détection précoce et de la méthode une marque. Le groupe professionnel, dominé ces dernières années par des leaders de grand tour et des classiques, s’appuie sur une réserve qui ne se contente pas d’aligner des dossards. Les coureurs y apprennent un rythme de stage, une culture de la donnée, une exigence de rôle. Entrer dans cette réserve, ce n’est pas recevoir un maillot. C’est accepter un cadre où la progression se mesure semaine après semaine, parfois au détriment du résultat immédiat.
Le choix de Seff peut donc se lire comme un arbitrage entre une promesse datée et une immersion immédiate. Rester, c’était sécuriser une date. Partir, c’est sécuriser un environnement déjà habité par son frère. Aucune des deux options n’est absurde. La première protège contre l’oubli. La seconde protège contre l’isolement. À dix-huit ans, l’isolement pèse souvent plus lourd que l’oubli, parce que l’oubli se rattrape par une victoire et que l’isolement, lui, abîme la saison avant même le premier dossard.
Il serait malhonnête de présenter le départ comme une rupture brutale avec la formation française. Les équipes de développement perdent des coureurs chaque hiver. Certaines départs sont des échecs de projection. D’autres sont des réussites de séduction concurrente. Ici, le motif familial donne une lecture claire, presque trop claire. Les staffs savent que derrière un frère il y a aussi un contrat, un calendrier, un staff médical, une philosophie d’entraînement. Le récit intime n’annule pas le récit sportif. Il le rend présentable.
Pourquoi 2028 n’était pas une date anodine
Dire qu’un junior est attendu en WorldTour en 2028, c’est parler de trois saisons pleines. Trois saisons, à cet âge, couvrent la fin du junior, le début espoir, parfois une première année sous contrat professionnel dans une réserve ou une équipe continentale liée. La date n’était donc pas un slogan. C’était un plan de charge. Avancer ce plan en changeant de maison revient à parier que l’apprentissage sera plus rapide ailleurs, ou plus juste, ou simplement plus supportable.
Les plans datés ont un avantage : ils calment les familles. Ils ont un défaut : ils figent un corps qui n’a pas fini de grandir. Un coureur de dix-huit ans peut gagner deux kilos de puissance utile ou en perdre autant après une fracture. Il peut découvrir qu’il tient mieux les courses d’un jour que les étapes, ou l’inverse. Figer 2028, c’était utile pour Decathlon-CMA CGM. Le quitter, c’est accepter que la date se réécrive dans un autre bureau, avec d’autres critères de passage.
Visma n’a pas publié, dans les éléments connus, une année ferme de promotion pour Seff. Le cadre décrit est plus souple : développement cet hiver, saut professionnel ensuite, sur place. Cette souplesse est une force si le coureur progresse. Elle devient un brouillard si la progression tarde. Les familles qui quittent une date certaine pour une date ouverte doivent assumer ce brouillard. C’est le prix du rapprochement.
Le métier réel d’une équipe de développement
On parle souvent de ces équipes comme de tremplins. Le mot est joli et faux à moitié. Un tremplin renvoie vers le haut d’un seul élan. Une équipe de développement retient, filtre, parfois écarte. Elle aligne ses coureurs sur des courses où le résultat du jour compte moins que la capacité à tenir un rôle : ouvrir la route, rester dans le final, ne pas exploser au pied de la difficulté, ramener un leader. Pour un vainqueur de classiques juniors, ce changement de statut est le vrai choc. On ne lui demandera plus seulement de gagner. On lui demandera de servir, puis de gagner quand la fenêtre s’ouvre.
Chez Visma, cette grammaire est particulièrement écrite. Les jeunes y croisent très tôt des standards de récupération, de placement et de lecture de course hérités du groupe professionnel. L’avantage est immense pour qui s’y plie. Le risque est de se sentir en retard dès le premier stage, surtout si le corps sort d’une fracture et si le frère, lui, passe déjà de l’autre côté de la porte. Seff devra accepter d’être, pendant plusieurs mois, le moins avancé des deux Van Kerckhove dans la maison. Ce n’est pas une humiliation. C’est l’ordre des choses. Encore faut-il le vivre sans comparer chaque compte-rendu d’entraînement.
Decathlon-CMA CGM offrait un autre type de filet. Une structure française en pleine affirmation, un calendrier qui mêle courses hexagonales et rendez-vous européens, une promesse de visibilité liée à un maillot déjà très exposé. Pour un Belge, ce cadre n’était pas un exil. La frontière linguistique et sportive entre la Flandre, la Wallonie et le nord de la France est poreuse depuis des décennies. Le départ ne se lit donc pas comme un retour au pays. Il se lit comme un choix de méthode et de clan.
- Deux victoires structurantes : Classique des Alpes juniors et Giro della Lunigiana.
- Une absence forcée aux Mondiaux et aux Europe après une fracture costo-vertébrale en septembre.
- Un frère déjà intégré, sur le point de passer professionnel.
- Une date WorldTour 2028 laissée de côté au profit d’une immersion immédiate.
- Un hiver qui commence par la réparation du corps, pas par la chasse au résultat.
Ce que les classiques juniors disent vraiment
La Classique des Alpes juniors n’est pas un monument, et c’est précisément pour cela qu’elle informe. Sur une course d’un jour, en altitude modérée, avec un peloton qui n’a pas encore les automatismes des professionnels, on voit le moteur et la tête. Gagner comme Seixas l’avait fait en 2024 place Seff dans une lignée de vainqueurs capables de conclure après un effort répété. Cela ne dit pas s’il tiendra un col de vingt kilomètres à vingt-trois ans. Cela dit qu’il sait déjà où se placer quand la course se décide.
Le Giro della Lunigiana ajoute une autre information. Une course par étapes junior révèle la récupération, l’appétit le lendemain d’un effort, la gestion des à-coups. Beaucoup de talents d’un jour s’y éteignent au soir de la deuxième étape. Y inscrire son nom au palmarès suggère une résistance qui intéresse les équipes de développement, toujours à la recherche de coureurs capables d’enchaîner sans s’effondrer le jeudi. Visma, dont le groupe pro a bâti une partie de sa réputation sur la capacité à tenir des blocs de charge, a logiquement regardé ce type de signal.
Il manque, à cause de la blessure, le dernier filtre des championnats. Les Mondiaux et les Europe juniors ne créent pas un coureur. Ils le situent face à la planète de son âge, un après-midi, sur un parcours qui ne pardonne pas l’à-peu-près. Seff abordera donc son arrivée chez Visma avec un palmarès de vainqueur et un trou sur la ligne des maillots. Les staffs sérieux savent faire la part des choses. Les commentaires publics, eux, simplifient. Il faudra quelques courses de reprise pour que l’image se rééquilibre.
La Belgique, usine à talents et marché tendu
Chaque hiver, les structures WorldTour se disputent une poignée de Belges nés dans les bonnes années. Le pays produit des classiques, des rouleurs, des punchers, parfois des grimpeurs, avec une densité que peu de nations égalent à l’échelle de la population. Cette densité a un effet pervers. Elle accélère les signatures. Un junior qui gagne deux courses ciblées reçoit des appels avant même d’avoir fini sa saison scolaire. Les familles naviguent entre agents, directeurs et promesses de calendrier. Le cas Van Kerckhove est lisible parce que le motif familial simplifie l’équation. Beaucoup d’autres dossiers se jouent sur des détails moins racontables : une prime, un logement, la langue du soigneur, la présence d’un leader qui bloque les opportunités.
Rejoindre une équipe néerlandaise n’est pas, pour un Belge, un exil culturel. Les courses se partagent, les langues se croisent, les méthodes circulent. Visma a déjà intégré des profils flamands et wallons dans ses différentes strates. L’enjeu n’est pas l’adaptation au paysage. L’enjeu est l’adaptation au standard. Un jeune qui arrive dans une maison habituée à fournir des vainqueurs de grands tours et de classiques doit accepter que la moyenne interne soit très haute. Ce n’est pas hostile. C’est exigeant. La différence se voit dès les premiers tests de rentrée.
Decathlon-CMA CGM, en perdant ce dossier, ne perd pas sa politique de formation. Une structure de cette taille ne repose pas sur un seul junior, aussi prometteur soit-il. Elle conserve d’autres noms, d’autres années de naissance, d’autres profils. Le commentaire spontané qui rappelle qu’un champion de France du contre-la-montre junior a déjà battu Seff sur une course par étapes belge dit une chose utile : le vivier est profond. Une victoire ne ferme pas le marché. Elle l’ouvre. Le départ d’un talent ne vide pas une école. Il oblige simplement à réécrire une fiche.
Ce que l’hiver va vraiment trancher
Les transferts d’octobre racontent des intentions. Les stages de décembre racontent des corps. Seff Van Kerckhove arrivera chez Visma avec une fracture récente dans le rétroviseur. Le premier travail ne sera pas de reproduire la Classique des Alpes. Il sera de retrouver une position sur le vélo qui ne tire pas sur la zone costo-vertébrale, de réinstaller du volume sans rallumer la douleur, de vérifier que la puissance utile revient avant l’ego. Les équipes sérieuses savent ralentir un jeune qui veut prouver trop vite qu’il a eu raison de changer de maison.
Matisse, de son côté, vivra un autre hiver : celui du passage pro. Les premiers mois dans le groupe professionnel sont une perte de repères contrôlée. On roule avec des hommes qui ont déjà gagné, on apprend à ne pas parler trop vite dans le briefing, on découvre que la place dans la voiture n’est plus la même. Avoir son cadet dans la réserve, juste en dessous, peut être un ancrage. Cela peut aussi être une distraction. Les deux frères auront intérêt à séparer les comptes rendus. Partager le dîner ne signifie pas partager l’évaluation.
Le public, lui, jugera trop tôt. C’est le sort des transferts juniors. Une place de dixième en mars sera lue comme une confirmation ou comme un doute, selon l’humeur. La seule lecture honnête consiste à attendre la fin du premier bloc de courses, puis la façon dont le coureur encaisse la première défaite après une victoire junior. C’est souvent là, plus que sur le communiqué, que l’on voit si le changement de maison était une accélération ou un simple déménagement.
Une date WorldTour rassure les familles. Un cadre déjà habité par un frère rassure le coureur. Les deux ne tiennent pas toujours dans la même signature.
Le poids des mots dans un communiqué d’hiver
Les annonces de transfert junior abusent des adjectifs. Prometteur, talentueux, attendu, stratosphérique. Le dossier Van Kerckhove n’a pas besoin de cette inflation. Il a des faits : deux victoires ciblées, une blessure datée, un frère déjà en place, une structure quittée, une structure rejointe, une année 2028 qui ne sera pas honorée là où elle avait été dessinée. Cette sobriété est rare et précieuse. Elle permet de discuter le choix sans inventer un championnat du monde imaginaire.
Elle permet aussi de poser la question qui fâche, sans agressivité. Un coureur de dix-huit ans est-il le mieux placé pour arbitrer entre deux projets WorldTour ? La réponse honnête est nuancée. Il est le mieux placé pour dire où il a envie de se lever le matin. Il n’est pas toujours le mieux placé pour mesurer, sur cinq ans, quelle méthode fera de lui un coureur de classiques ou de tours d’une semaine. C’est pour cela que les familles, les agents et les directeurs existent. Dans ce dossier, le désir personnel et le projet sportif semblent alignés. Cet alignement n’est pas garanti pour toujours. Il est, pour l’instant, suffisant.
On peut aussi retourner la question. Une équipe a-t-elle raison de laisser partir un junior qu’elle projetait en 2028 plutôt que de forcer le maintien ? Oui, dès lors que le maintien forcé produit des saisons creuses. Le cyclisme est plein de contrats tenus par loyauté et vidés de progression. Mieux vaut un départ clair en octobre qu’une présence morose jusqu’au mois d’août suivant. Decathlon-CMA CGM gardera d’autres cartes. Visma héritera d’un corps à reconstruire et d’un nom déjà associé à des victoires. Chacun repart avec un risque identifiable.
Une génération qui négocie plus tôt
Le cas n’est pas isolé dans sa mécanique, même s’il l’est dans son motif familial. Les juniors de la deuxième moitié des années 2000 arrivent sur le marché avec une information que leurs aînés n’avaient pas. Ils voient les contrats, les comparaisons de puissance, les images de chaque finale, les trajectoires de ceux qui ont signé trop tôt et disparu. Cette information rend les choix plus nerveux. Elle rend aussi les regrets plus visibles. Quand un coureur quitte une rampe déjà écrite, le public demande des comptes immédiatement, comme s’il s’agissait d’un leader de grand tour. Ce n’est pas le même métier. C’est le même bruit.
Seff Van Kerckhove paiera ce bruit pendant quelques semaines. On opposera son nom à ceux qui restent, on rappellera qui l’a battu en août, on projettera son frère comme une ombre ou comme une lampe. La seule réponse utile est sportive, et elle ne viendra pas avant la reprise. D’ici là, le geste est posé. Il a préféré la maison où l’on parle déjà sa langue familiale. Dans un sport qui déplace les adolescents plus vite que leurs cartables, ce n’est pas un détail. C’est parfois le début de la longévité.
La longévité, justement, est le vrai sujet caché derrière chaque transfert de développement. Gagner à dix-huit ans est difficile. Durer jusqu’à vingt-cinq ans l’est davantage. Les structures qui gardent leurs jeunes ne sont pas celles qui promettent le plus fort. Ce sont celles qui savent doser la première gifle, la première sélection manquée, la première course où l’on n’est plus le plus fort du parking. Visma a cette réputation de dosage. Decathlon-CMA CGM construit la sienne. Seff a choisi la première au moment où la seconde lui tendait une date. L’histoire dira si le dosage vaut la date. Elle ne le dira pas cet hiver.
Ce qu’il faut retenir sans se presser
Le transfert de Seff Van Kerckhove n’est pas une fuite. C’est un déplacement. Il quitte une équipe de développement qui le voyait en WorldTour en 2028 pour une équipe de développement qui le veut dans son propre pipeline, aux côtés d’un aîné déjà en partance vers le groupe pro. Il le fait après une saison marquée par la Classique des Alpes juniors et le Giro della Lunigiana, et après une fracture qui lui a volé les championnats d’automne. Le reste est interprétation.
Cette interprétation peut être généreuse : un jeune qui refuse de grandir seul. Elle peut être sceptique : un jeune qui lâche une rampe écrite pour un climat familial. Les deux phrases peuvent être vraies en même temps. Le cyclisme de formation est assez large pour accueillir cette contradiction. Ce qu’il n’accueille pas longtemps, c’est l’immobilité. Dès les premières sorties de reprise, le nom Van Kerckhove sera de nouveau un temps de passage, un placement, une puissance, une douleur ou une absence de douleur. Le communiqué aura vécu. La route, elle, reprendra le dossier.
En attendant, le geste reste net. À dix-huit ans, Seff a préféré rejoindre Matisse plutôt que d’honorer une échéance déjà imprimée ailleurs. Dans un milieu qui transforme vite les adolescents en projets, choisir le frère n’est pas toujours le calcul le plus froid. C’est parfois le seul calcul qui laisse encore de la place à une carrière entière. La suite se jugera sur des cols, des classiques et des hivers, pas sur la phrase qui a annoncé le départ.
Les prochains mois diront aussi si Visma a récupéré un puncher de classiques ou un coureur d’étapes encore en construction. Les deux lectures restent ouvertes. La Classique des Alpes juniors tire vers la première. Le Giro della Lunigiana tire vers la seconde. Une équipe de développement n’a pas à trancher dès janvier. Elle a à exposer le coureur aux deux langages, puis à regarder où le corps répond. C’est là, plus que dans le choix du maillot, que le transfert prendra son sens. Seff Van Kerckhove a changé d’adresse. Il n’a pas encore changé de métier. Le métier commence quand la fracture se tait et que le peloton, lui, ne se tait plus.










