Imaginez un billet qui ne voyage pas dans une enveloppe, ne passe pas par trois banques correspondantes et n’attend pas le lundi matin pour être crédité. En Asie-Pacifique, une part croissante de consommateurs commence à se figurer ce scénario. Pas demain matin. Dans un horizon de cinq ans. Selon une vaste enquête menée au cours de l’été 2026, 46 % des personnes interrogées se disent susceptibles d’utiliser des stablecoins d’ici 2031. Le chiffre intrigue, car il ne décrit pas une habitude déjà installée. Il décrit une intention. Et entre les deux, l’écart est encore large.
Seuls 16 % déclarent en avoir utilisé au cours des douze mois précédents. Le contraste est presque trop net pour être un simple détail statistique. Il raconte une région où la curiosité a pris de l’avance sur la pratique, où l’on parle déjà de voyages, d’achats en ligne et de transferts familiaux, alors que la mécanique réelle de ces jetons reste floue pour la grande majorité. C’est précisément ce décalage qui mérite qu’on s’y arrête, bien au-delà d’un titre choc.
Une curiosité massive, un usage encore minoritaire
L’étude, baptisée Consumer 360, a interrogé 14 250 personnes âgées de 18 à 65 ans, réparties dans quatorze marchés d’Asie-Pacifique, entre juin et juillet 2026. Le panel couvre la Chine continentale, Taïwan, Hong Kong, le Japon, la Corée du Sud, Singapour, la Malaisie, la Thaïlande, l’Indonésie, les Philippines, le Vietnam, l’Inde, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ce n’est pas un sondage de niche auprès de traders. C’est un échantillon de consommateurs ordinaires, ceux qui paient un billet d’avion, envoient de l’argent à un parent, commandent en ligne.
Le résultat central tient en une phrase simple. L’intérêt a nettement dépassé l’usage. Près de la moitié du panel se projette dans un recours aux stablecoins d’ici cinq ans. Moins d’un sur six en a déjà fait l’expérience sur l’année écoulée. Cette asymétrie n’est pas un échec. Elle est le portrait classique d’une technologie de paiement qui sort du cercle des initiés sans avoir encore trouvé sa place dans le geste quotidien.
Il faut toutefois lire le 16 % avec prudence. L’enquête ne précise pas à quoi ces utilisateurs ont réellement servi leurs jetons. Le chiffre peut mêler trading, transferts, paiements marchands ou simple détention. Le traiter comme une preuve d’adoption des paiements grand public serait une extrapolation. L’intention future, elle, est plus parlante, parce qu’elle porte sur des usages concrets : acheter en ligne, voyager, faire ses courses à l’étranger, envoyer de l’argent par-delà les frontières.
Le chiffre à retenir
46 % d’intention d’usage d’ici cinq ans, contre 16 % d’usage déclaré sur l’année passée. L’écart mesure moins un engouement qu’une promesse encore non tenue.
Ce que mesurent vraiment ces réponses
Une intention déclarée n’est pas un comportement. Les enquêtes de paiement le savent depuis longtemps. On dit volontiers que l’on essaiera un nouveau moyen de régler ses achats, puis on revient à la carte déjà enregistrée dans le téléphone. Ici, le biais est d’autant plus présent que le sujet reste mal compris. Quand seulement une petite minorité saisit le fonctionnement réel d’un stablecoin, la réponse « oui, probablement » peut vouloir dire « oui, si cela ressemble à ce que j’imagine ».
Cela n’enlève rien à l’intérêt du signal. Un consommateur qui se projette sur cinq ans n’achète pas un produit. Il accorde une permission mentale. Il accepte l’idée que cet instrument pourrait rejoindre le répertoire des gestes ordinaires, au même titre que le virement, le portefeuille mobile ou la carte de débit. Pour un réseau de paiement, cette permission vaut parfois plus qu’un volume déjà réalisé, parce qu’elle indique où construire l’infrastructure.
Nischint Sanghavi, responsable des monnaies numériques pour l’Asie-Pacifique chez Visa, résume cette bascule en soulignant que les consommateurs commencent à envisager les stablecoins pour les achats en ligne, les voyages et les transferts transfrontaliers. L’entreprise y voit un prolongement de comportements déjà familiers, plutôt qu’une rupture. La nuance compte. On ne demande pas au public d’apprendre un nouveau rite. On lui propose un rail différent pour un geste qu’il connaît.
Les consommateurs commencent à considérer les stablecoins pour les achats en ligne, les voyages et les transferts entre pays. L’enjeu est de les faire ressentir comme une extension naturelle des paiements déjà jugés fiables.
Pourquoi l’Asie-Pacifique n’est pas un marché unique
Agréger quatorze marchés en un seul pourcentage flatte la lecture, mais masque des écarts considérables. Le Vietnam et l’Inde affichent le plus fort appétit futur, avec 67 % de répondants susceptibles d’utiliser des stablecoins dans les cinq ans. Ce n’est pas un détail régional. C’est presque vingt points au-dessus de la moyenne du panel. Dans des économies où les envois de fonds, le commerce en ligne et la mobilité des travailleurs pèsent lourd, l’idée d’un jeton indexé sur une devise forte parle immédiatement.
La notoriété suit une autre carte. Hong Kong arrive en tête, avec 84 % de personnes qui ont déjà entendu parler des stablecoins. L’Inde suit à 80 %, la Thaïlande à 77 %. On peut donc être très au courant sans être le plus enclin à s’en servir, et inversement. Hong Kong combine place financière, expérimentation réglementaire et exposition quotidienne aux discours sur les actifs numériques. L’Inde et le Vietnam combinent plutôt une demande d’usage, parfois plus pragmatique que spéculative.
Le Japon, Singapour, l’Australie ou la Corée du Sud n’apparaissent pas en tête de ces classements publics, ce qui ne signifie pas un désintérêt. Cela signifie que la moyenne régionale est tirée par quelques marchés très engagés. Pour un émetteur, une banque ou un réseau, la conséquence est directe. Une campagne unique « Asie » rate la cible. Le message qui fonctionne à Hô Chi Minh n’est pas celui qui rassure à Hong Kong.
| Indicateur | Niveau | Lecture utile |
|---|---|---|
| Intention d’usage à 5 ans | 46 % | Signal d’ouverture, pas de volume |
| Usage sur 12 mois | 16 % | Pratique encore minoritaire |
| Vietnam et Inde | 67 % | Plus forte intention future |
| Notoriété à Hong Kong | 84 % | Meilleure connaissance du mot |
| Compréhension exacte | 6 % | Le vrai goulet d’étranglement |
Les usages qui tirent l’intention
Les répondants ne rêvent pas d’un casino numérique. Ils citent des situations déjà vécues comme frictionnelles. L’achat en ligne, d’abord, parce que la région concentre certaines des plateformes de commerce les plus actives au monde, et parce que payer un marchand étranger reste parfois un parcours d’obstacles. Le voyage, ensuite. Réserver, dépenser sur place, rapatrier le solde : trois moments où le change et les frais se voient. Le shopping outre-mer, enfin, qui mêle les deux.
Le transfert transfrontalier produit l’une des lectures les plus fortes. Environ 49 % des personnes interrogées estiment que les stablecoins pourraient devenir une méthode courante pour déplacer de l’argent entre pays d’ici cinq ans. Le chiffre dépasse même l’intention d’usage personnel globale. Autrement dit, une partie du public imagine l’outil pour les autres, ou pour un besoin précis, avant de l’imaginer pour soi au quotidien. C’est souvent ainsi que s’installent les rails de paiement. On les adopte d’abord là où la douleur est la plus nette.
En Asie du Sud et du Sud-Est, cette douleur a un visage familial. Un travailleur à l’étranger envoie une part de son salaire. Le corridor classique empile frais de départ, marge de change, délai et parfois un retrait en espèces à l’arrivée. Un jeton adossé au dollar, s’il est simple à encaisser et accepté par un acteur régulé, promet de raccourcir cette chaîne. La promesse n’est pas encore la réalité pour la majorité. Elle suffit toutefois à expliquer pourquoi l’Inde et le Vietnam sortent du lot.
Six pour cent seulement comprennent vraiment
C’est le chiffre le plus inconfortable de l’enquête, et le plus utile. 66 % des répondants ont entendu parler des stablecoins. Seulement 6 % en démontrent une compréhension exacte. Le mot circule. Le mécanisme, non. Pire, 41 % croient que ces jetons prennent toujours de la valeur avec le temps. L’erreur est révélatrice. Elle importe dans le stablecoin la promesse émotionnelle des cryptomonnaies volatiles, alors que le produit est conçu, en principe, pour faire l’inverse.
Un stablecoin vise en général à maintenir une valeur relativement stable en se référant à un actif, le plus souvent le dollar américain. Son prix peut néanmoins s’écarter de la cible. Sa solidité dépend de l’émetteur, de la nature des réserves, du droit de rachat et du cadre juridique. Deux jetons portant le même surnom peuvent reposer sur des modèles très différents. Confondre stabilité visée et gain automatique, c’est préparer une déception, ou pire, une exposition mal calibrée.
Ce malentendu n’est pas anodin pour les acteurs qui veulent pousser l’usage. Si quatre personnes sur dix attendent une appréciation, elles risquent d’abandonner le produit dès que le cours reste plat, c’est-à-dire dès qu’il fait exactement ce pour quoi il a été conçu. L’éducation n’est donc pas un supplément marketing. Elle est la condition pour que l’intention de 46 % ne se transforme pas en frustration.
41 %
croient à tort que la valeur augmente toujours
6 %
seulement décrivent correctement le mécanisme
66 %
ont déjà entendu le terme, sans le maîtriser
Fraude, flou et préférence pour le régulé
Parmi ceux qui connaissent les stablecoins sans les avoir utilisés, les freins sont explicites. 38 % évoquent la peur de la fraude ou des arnaques. 36 % pointent un manque de compréhension. Les deux motifs se renforcent. On se méfie d’autant plus d’un outil que l’on ne sait pas expliquer. Et l’on retient d’autant moins son fonctionnement que les récits d’escroquerie occupent déjà l’espace médiatique autour des actifs numériques.
La parade spontanée du public est institutionnelle. Les organisations liées à un gouvernement ou à une banque centrale arrivent en tête des fournisseurs préférés, à 27 %. Les banques et institutions financières régulées suivent de très près, à 26 %. L’écart est mince. Le message, lui, est massif. Le consommateur d’Asie-Pacifique ne demande pas d’abord la marque la plus rapide ou la plus décentralisée. Il demande un nom qu’il peut poursuivre, un cadre qu’il reconnaît, un interlocuteur en cas de litige.
Cette hiérarchie explique une partie de la stratégie des grands réseaux. Se présenter comme le tuyau neutre, déjà présent dans le portefeuille, plutôt que comme un nouvel émetteur opaque, colle au désir exprimé. Cela n’efface pas les questions de réserve, de rédemption ou de conflit d’intérêts. Cela indique simplement par quelle porte le grand public est prêt à entrer.
- La fraude perçue bloque 38 % des connaisseurs non utilisateurs.
- Le manque de clarté en retient 36 %.
- Le fournisseur public ou proche d’une banque centrale rassure 27 %.
- La banque régulée arrive juste derrière, à 26 %.
- L’émetteur crypto pur n’est pas le premier réflexe du panel.
Ce qu’est un stablecoin, sans le mythe
Pour sortir du flou, il faut revenir au contrat implicite. Le détenteur échange une devise, souvent des dollars, contre un jeton censé valoir la même chose. L’émetteur conserve, en théorie, des réserves équivalentes. Le détenteur peut, selon les conditions, demander le rachat. Si les réserves sont liquides, séparées et vérifiables, le jeton tient sa promesse de stabilité relative. Si elles sont illiquides, prêtées, ou simplement déclarées, le peg devient une affaire de confiance, puis de course.
Tous les modèles ne se valent pas. Certains s’adossent à des dépôts bancaires et des bons du Trésor à court terme. D’autres mêlent des actifs plus risqués. D’autres encore sont émis par une banque, sous surveillance prudentielle, avec un périmètre national. Le consommateur qui croit que « stablecoin » est une catégorie unique se trompe de la même façon que celui qui croirait que toutes les cartes de crédit offrent la même protection.
La stabilité n’est pas non plus une garantie de pouvoir d’achat. Un jeton indexé sur le dollar protège contre la volatilité du bitcoin. Il ne protège pas contre l’inflation du dollar, ni contre une dévaluation de la monnaie locale si l’on raisonne en roupies ou en dongs. Pour un ménage indien ou vietnamien, détenir un instrument dollarisé peut être une couverture. Ce peut aussi être une exposition de change. Les deux lectures coexistent, et l’enquête ne les distingue pas.
Visa construit déjà le rail, pas seulement le sondage
L’enquête n’arrive pas dans un vide commercial. En juillet 2026, Visa a lancé une plateforme stablecoin destinée aux entreprises. Banques, fintechs et acteurs crypto peuvent, dans cet environnement, émettre, détenir, transférer et racheter des jetons. Le premier actif pris en charge a été Open USD. Le service est entré en bêta auprès de clients sélectionnés. Les utilisateurs peuvent brancher un portefeuille existant ou recourir à l’infrastructure de portefeuille proposée, relier des comptes bancaires et paramétrer des contrôles sur les transferts et les validations.
La stratégie reste ouverte à plusieurs jetons et plusieurs blockchains. Ce choix évite de parier sur un seul émetteur au moment où la réglementation diverge d’un marché à l’autre. Pour un réseau historique, l’intérêt est de rester le point de passage, que le solde sous-jacent soit un dépôt classique ou un jeton. Le sondage sert alors de justification publique. Si près de la moitié du panel se dit prêt, l’infrastructure a un marché à adresser. Il faut toutefois garder en tête l’intérêt commercial. Visa vend des services liés à ces flux. Le discours sur la naturalité du paiement n’est pas neutre.
Sanghavi formule l’ambition ainsi : faire en sorte que les stablecoins soient ressentis comme une partie naturelle des paiements déjà jugés dignes de confiance. La formule est habile. Elle déplace le débat du protocole vers l’expérience. Le consommateur n’a pas à savoir sur quelle chaîne le règlement a eu lieu, pas plus qu’il ne sait aujourd’hui quel processeur a autorisé sa carte au restaurant.
Des cartes déjà branchées sur des jetons
Au-delà du sondage, des programmes existent déjà. En septembre, plus de 160 programmes de cartes liés à des stablecoins étaient en activité dans le monde au cours du deuxième trimestre fiscal. Le volume de paiement de ces programmes a progressé de près de 200 % sur un an. Le volume de règlement en stablecoins avait dépassé un rythme annualisé de 20 milliards de dollars à la même époque. Début avril, le pilote mondial de règlement couvrait neuf blockchains et affichait encore un rythme annualisé de 7 milliards. La pente est donc réelle, même si elle part d’une base étroite face au volume total du réseau.
Des chiffres publiés le 1er octobre précisent la composition. Environ 17 % du volume des cartes liées aux stablecoins, sur l’exercice 2026 en cumul, provenait de programmes d’entreprise et commerciaux. Le grand public n’est donc pas le seul moteur. Les trésoreries, les places de marché et les acteurs B2B testent déjà le rail. Ces données sont mondiales. Elles ne décrivent pas l’Asie-Pacifique seule. Elles montrent toutefois que l’intention mesurée dans le panel n’est pas totalement déconnectée d’une activité opérationnelle.
La distinction importe pour ne pas mélanger deux histoires. D’un côté, des cartes et des règlements déjà comptabilisés, souvent initiés par des entreprises ou des utilisateurs déjà à l’aise avec les actifs numériques. De l’autre, une opinion de consommateurs qui, pour la plupart, n’ont jamais tenu le jeton. Le passage de l’un à l’autre n’est pas automatique. Il dépend du cash-out local, de l’acceptation marchande et de la clarté réglementaire.
Des partenariats asiatiques encore au stade du test
Plusieurs accords régionaux collent aux usages cités dans l’enquête. En août, le groupe financier sud-coréen Shinhan a signé avec Visa un cadre couvrant l’émission, le transfert, le rachat et un possible règlement par carte. Les deux parties ont convenu de tester une infrastructure de paiement et de règlement, y compris un modèle pensé pour le marché coréen. Aucune date grand public ferme n’a été annoncée dans les éléments disponibles.
Le même mois, Dunamu, opérateur de la plateforme Upbit, a conclu un partenariat distinct. L’exploration porte sur les paiements en stablecoins et les remises internationales, avec un volet de services financiers appuyés sur l’intelligence artificielle. Là encore, pas de produit consommateur daté. Le geste est stratégique. Il rapproche un réseau de cartes d’une place de marché déjà connue des détenteurs d’actifs numériques en Corée.
Le règlement en stablecoins passe aussi par d’autres partenaires. Hong Kong, Singapour et le Japon figurent parmi les marchés qui contribuent à cette activité, avec des noms comme Crypto.com, Coinbase, StraitsX et Nium. La géographie n’est pas anodine. Ce sont des places où la licence, le compte bancaire et le change sont plus accessibles que dans des marchés à contrôle des capitaux strict. L’intention forte du Vietnam ou de l’Inde ne se traduit donc pas mécaniquement par un corridor ouvert.
Deux enquêtes, deux populations, un même mois
Le 5 octobre, une autre étude, signée CoinShares, dessinait un tableau très différent. Elle portait sur des investisseurs aisés aux États-Unis et dans six marchés européens, avec un patrimoine investissable compris entre 500 000 dollars et plus d’un million. Entre 54 % et environ 70 % détenaient déjà des actifs numériques, selon le pays. La détention atteignait 70 % aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne, 69 % en Suisse, 66 % en France, 58 % en Italie et 54 % en Suède.
Parmi ces détenteurs, 91 % aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne se disaient susceptibles d’augmenter leur exposition en 2026. Le chiffre était de 87 % en France, 85 % en Italie, 78 % en Suisse et 71 % en Suède. L’allocation moyenne tournait autour de 10 % du portefeuille. L’enquête en ligne a été menée du 11 mai au 5 juin, soit juste avant le terrain asiatique de juin-juillet.
Comparer les deux études comme si elles mesuraient la même population serait une erreur. L’une interroge 14 250 consommateurs de 18 à 65 ans en Asie-Pacifique. L’autre interroge 2 230 investisseurs fortunés en Occident. L’une parle d’intention d’usage de paiement. L’autre parle de détention d’actifs. Le seul enseignement honnête est celui-ci. Chez les patrimoines déjà équipés, le numérique est entré dans l’allocation. Chez le consommateur asiatique moyen, il reste surtout une hypothèse de moyen de paiement, encore mal comprise.
| Étude | Qui | Ce qu’elle dit |
|---|---|---|
| Consumer 360 | 14 250 consommateurs, 14 marchés | 46 % d’intention, 16 % d’usage, 6 % de compréhension |
| Investisseurs aisés | 2 230 patrimoines, États-Unis et Europe | 54 à 70 % détiennent déjà, allocation proche de 10 % |
Hong Kong, Inde, Vietnam : trois portes d’entrée
Hong Kong illustre la porte de la notoriété. Quand 84 % du public a déjà croisé le mot, le travail n’est plus de faire exister la catégorie. Il est de trier les émetteurs, d’expliquer la réserve, de rattacher le jeton à un usage de place financière. La ville dispose d’un écosystème de licences, de banques et de plates-formes. Le risque y est moins l’ignorance totale que la confusion entre produits autorisés et jetons simplement visibles sur une application.
L’Inde illustre la porte de l’usage potentiel. À 80 % de notoriété et 67 % d’intention, le marché combine conscience et appétit. Les envois de fonds, la diaspora, le commerce électronique et une population jeune créent un terreau. Les contraintes restent ailleurs. Fiscalité des actifs numériques, contrôles, disponibilité du cash-out en roupies, méfiance après plusieurs épisodes de plateformes en difficulté. L’intention haute ne dispense pas d’un cadre lisible.
Le Vietnam partage ce profil d’intention, à 67 %, dans une économie très connectée, habituée aux portefeuilles mobiles et aux paiements instantanés. Le stablecoin n’y serait pas le premier outil numérique du quotidien. Il arriverait après des super-apps déjà installées. Son argument n’est donc pas la nouveauté. C’est le corridor dollar, l’achat transfrontalier, le voyage. S’il ne bat pas le portefeuille local sur la simplicité, il restera un outil d’appoint.
Le voyageur, cas d’école sous-estimé
Le voyage revient dans les motifs d’intérêt, et il mérite un développement à part. Un déplacement régional en Asie empile souvent trois devises. Celle du pays de départ, celle de la carte internationale, celle du pays d’arrivée. Chaque conversion laisse une marge. Un jeton dollarisé, dépensé via une carte déjà acceptée, promet de figer le change au moment du chargement plutôt qu’au moment du terminal. L’avantage n’existe que si le spread de chargement est inférieur au spread de la carte classique. Beaucoup de promesses marketing oublient cette comparaison.
Il y a aussi la question du hors-ligne et du petit commerce. Un night market, un taxi, une pension familiale n’acceptent pas un jeton. Ils acceptent du cash ou un QR local. Le stablecoin ne sert alors que s’il se convertit vite en monnaie dépensable. D’où l’importance des partenaires de cash-out et des cartes liées. Le consommateur ne veut pas gérer une adresse. Il veut que le paiement passe.
C’est sans doute pour cela que les programmes de cartes progressent plus vite que l’usage direct du jeton. La carte est un habillage familier. Elle absorbe l’étrangeté du sous-jacent. Si l’enquête dit vrai, le chemin le plus court vers les 46 % ne passe pas par un portefeuille autonome. Il passe par un instrument que l’on a déjà dans la poche, dont le solde, en coulisse, serait un stablecoin.
Ce que les banques peuvent en tirer
La préférence pour le régulé est une ouverture nette pour les banques de dépôt. À 26 %, elles talonnent les entités publiques. Dans plusieurs marchés du panel, la banque reste le lieu où l’on garde l’épargne de précaution. Proposer un compte ou une carte dont une poche est libellée en jeton dollarisé permet de capter un besoin de change sans laisser le client partir vers une application inconnue.
Le partenariat coréen avec Shinhan va dans ce sens. Une banque universelle dispose déjà de la conformité, du service client et du réseau d’agences. Ce qui lui manque, c’est le rail technique et l’acceptation internationale. Un réseau de cartes apporte l’inverse. L’accord teste précisément cette complémentarité. Tant qu’aucun produit daté n’est lancé, il faut le lire comme une option, pas comme une bascule.
Pour les banques des marchés à forte intention, le calcul est différent. Attendre que le cadre soit parfait, c’est laisser des fintechs occuper le corridor des remises. Avancer trop vite, c’est porter un risque de réputation si un émetteur partenaire décroche. La voie médiane consiste à n’exposer le client qu’à des jetons à réserve vérifiable, avec un droit de rachat clair et un plafond adapté au profil.
Les limites honnêtes du sondage
Plusieurs réserves s’imposent avant d’en faire une prévision. Les réponses sont autodéclarées. Elles mesurent une opinion, pas un flux. Le terrain date de juin et juillet 2026. Un choc de marché, une faillite d’émetteur ou une décision réglementaire peut retourner l’intention en quelques semaines. Le 16 % d’usage passé n’est pas ventilé. On ignore la part des paiements réels face au trading.
L’échantillon, large, reste borné de 18 à 65 ans et à quatorze marchés. Il ne dit rien des plus de 65 ans, souvent décisifs pour l’épargne, ni de marchés absents comme le Bangladesh ou le Pakistan, pourtant centraux pour les remises. Enfin, l’étude est publiée par un acteur qui commercialise l’infrastructure. Cela n’invalide pas les chiffres. Cela invite à les lire comme un signal orienté, pas comme un audit indépendant.
La bonne manière d’employer ces données est comparative. Suivre, marché par marché, si l’intention de 67 % en Inde et au Vietnam se traduit par une hausse de l’usage déclaré dans dix-huit mois. Suivre si la compréhension dépasse les 6 %. Suivre si la préférence pour le régulé se traduit par des produits bancaires réellement ouverts, et pas seulement par des communiqués.
Réglementation : le chaînon qui manque encore
Le panel veut des acteurs publics ou bancaires. Or les cadres légaux ne sont pas alignés. Certains marchés ont déjà une licence d’émetteur, des règles de réserve et un droit de rachat opposable. D’autres tolèrent l’usage sans l’encadrer. D’autres encore restreignent la publicité ou le change. Un consommateur vietnamien et un consommateur singapourien ne parlent pas du même produit lorsqu’ils répondent « oui » à la même question.
Cette fragmentation explique la prudence des partenariats. Tester un modèle coréen, explorer des remises avec une place de marché, régler via des partenaires déjà licenciés à Hong Kong ou Singapour : chaque geste reste local. L’infrastructure globale sert de socle. Le produit, lui, doit encore obtenir un feu vert national. Sans cela, les 46 % restent une disposition, pas un marché adressable.
Il y a aussi la question de la monnaie de référence. L’essentiel des stablecoins liquides est dollarisé. Pour une banque centrale asiatique, laisser circuler un substitut au billet vert n’est pas neutre. Cela peut faciliter le commerce. Cela peut aussi affaiblir la demande de monnaie locale dans certains usages. Les projets de monnaie numérique de banque centrale, encore inégaux selon les pays, sont une réponse possible. Le panel, en plaçant l’acteur public en tête, laisse entendre qu’il accepterait cette voie autant que la voie privée régulée.
Ce que changerait une adoption réelle
Si l’intention se muait en pratique, les premiers effets se verraient sur les corridors, pas dans les cafés. Une baisse des frais de remise, même partielle, libère du revenu pour des ménages qui envoient une fraction fixe de leur salaire. Une réduction des délais change la trésorerie des petites entreprises qui importent. Sur le commerce en ligne transfrontalier, un règlement plus rapide peut réduire les annulations et les litiges liés au change.
Les effets secondaires sont moins vendeurs. Une adoption large de jetons dollarisés peut accroître la dollarisation de fait dans des économies à monnaie volatile. Elle peut aussi déplacer une partie de la marge des banques correspondantes vers des émetteurs et des réseaux. Les acteurs historiques ne restent pas passifs. D’où la course à l’infrastructure. Mieux vaut héberger le nouveau rail que le voir passer à côté.
Pour le consommateur mal informé, le risque principal n’est pas technique. Il est cognitif. Croire que le jeton « monte », le laisser sur une plateforme non régulée, confondre rendement promotionnel et stabilité. Les 41 % qui attendent une hausse sont le public le plus exposé à une mauvaise vente. Toute campagne qui surfe sur l’intention sans corriger cette croyance fait plus de mal que de bien.
Comment lire les cinq prochaines années
Cinq ans, c’est l’horizon choisi par la question. Ce n’est pas une date de bascule. Entre 2026 et 2031, trois conditions devraient décider si le 46 % se rapproche du réel. D’abord, une compréhension qui dépasse le noyau des 6 %. Ensuite, des produits régulés assez simples pour que la peur de l’arnaque, citée par 38 %, recule. Enfin, une acceptation locale qui ne force pas l’utilisateur à devenir son propre cambiste.
Le rythme déjà observé sur les cartes liées, avec un quasi-triplement du volume sur un an et un règlement annualisé au-delà de 20 milliards, montre que le rail technique avance. Il avance surtout là où les entreprises et les utilisateurs équipés ouvrent la voie. Le grand public d’Asie-Pacifique suivra s’il retrouve, dans ce rail, la même banalité que dans un virement instantané. Pas avant.
Les marchés à surveiller en priorité sont ceux qui cumulent intention et besoin de corridor. L’Inde et le Vietnam, à 67 %, sont les tests les plus francs. Hong Kong, à 84 % de notoriété, est le test de la qualité plutôt que de la découverte. Si ces trois places divergent dans dix-huit mois, la moyenne régionale n’aura plus grand sens. Il faudra parler de marchés, plus de continent.
Une grille simple pour ne pas se tromper de débat
On peut résumer l’enquête sans la trahir. Le mot est connu. Le geste ne l’est pas. L’envie existe, surtout là où envoyer ou dépenser à l’étranger coûte cher. La confiance va vers le public et la banque, pas vers l’inconnu. La méprise sur la hausse automatique reste le piège principal. Les réseaux et les banques construisent pendant ce temps le tuyau, parce qu’une intention de cette taille justifie l’investissement, même si elle ne garantit pas le volume.
- Intention future : 46 % du panel, 67 % en Inde et au Vietnam.
- Pratique récente : 16 %, sans détail d’usage.
- Transferts entre pays : 49 % y voient une méthode possible d’ici cinq ans.
- Notoriété : 66 % en moyenne, 84 % à Hong Kong.
- Compréhension exacte : 6 %, et 41 % attendent une hausse permanente.
- Freins : fraude pour 38 %, flou pour 36 %.
- Confiance : acteur public à 27 %, banque régulée à 26 %.
Ces sept lignes suffisent à tenir une conversation sérieuse. Le reste est mise en scène. Un titre qui isole le 46 % sans le 6 % raconte une adoption imminente. Un titre qui isole le 6 % sans le 46 % raconte un désert. La réalité tient dans l’écart. Une région prête à essayer, à condition qu’on lui explique, qu’on la protège et qu’on lui épargne la complexité.
Le rôle discret de l’expérience utilisateur
Les échecs de paiement innovant se jouent souvent après la conviction. L’utilisateur a dit oui au sondage. Puis l’application lui demande une phrase de récupération, une adresse, une vérification qui échoue un dimanche. Il abandonne. Le stablecoin grand public n’a de chance que s’il disparaît derrière un solde, un plafond et un bouton payer. Les briques décrites par la plateforme d’entreprise, portefeuille optionnel, compte bancaire relié, contrôles d’approbation, vont dans ce sens. Elles s’adressent d’abord aux institutions. Ce sont elles qui devront traduire cela en écran simple.
Le volet intelligence artificielle évoqué dans l’exploration avec Dunamu peut servir cette traduction. Un assistant qui explique en langue locale pourquoi le solde n’a pas bougé, qui signale un frais, qui bloque un transfert atypique, répond directement aux deux freins du panel. Encore faut-il qu’il n’ajoute pas une couche d’opacité. Un conseil automatisé sur un produit mal compris peut amplifier l’erreur des 41 %, s’il laisse croire à un rendement.
La pédagogie la plus efficace restera probablement situative. Au moment d’envoyer de l’argent, montrer le délai et le frais face au corridor classique. Au moment de voyager, montrer le change figé. Au moment de détenir, rappeler que la stabilité n’est pas une plus-value. Trois phrases, au bon endroit, valent mieux qu’un guide de vingt pages que personne n’ouvre.
Entreprises et ménages, deux vitesses
Le fait que 17 % du volume de cartes liées provienne déjà de programmes commerciaux rappelle une constante. L’argent des entreprises bouge avant celui des ménages, dès qu’un gain de trésorerie est mesurable. Une société qui règle des fournisseurs régionaux peut justifier un pilote. Un ménage attend que le voisin, la banque ou l’application habituelle ait rendu le geste banal.
Cette avance B2B peut préparer le terrain grand public. Les mêmes partenaires de règlement, les mêmes places, les mêmes banques finissent par proposer le service au particulier une fois le risque opérationnel éprouvé. Elle peut aussi creuser un malentendu. Voir des volumes institutionnels grimper et en conclure que « l’Asie paie déjà en stablecoins » serait faux. Le panel dit le contraire. Quatre consommateurs sur cinq n’y ont pas touché sur l’année.
La coexistence des deux vitesses est saine si on la nomme. Les 20 milliards annualisés racontent l’infrastructure. Les 16 % racontent le quotidien. Les 46 % racontent une autorisation à construire. Aucun de ces chiffres ne remplace les deux autres.
Ce que les ménages peuvent faire en attendant
Sans transformer cet article en mode d’emploi, quelques réflexes découlent directement des trous de l’enquête. Ne pas confondre un jeton stable et un pari à la hausse. Vérifier qui émet, où sont les réserves, et si le rachat est réel. Préférer, comme le panel lui-même, un intermédiaire que l’on peut identifier. Et ne pas juger un corridor sur une publicité de frais zéro sans regarder le spread de change.
Pour un envoi familial, la bonne question n’est pas « est-ce nouveau ». C’est « combien arrive, en combien de temps, et que se passe-t-il si cela bloque ». Tant que cette réponse n’est pas plus claire que celle du virement classique, l’intention restera une intention. Les 49 % qui voient les stablecoins devenir courants pour les transferts ont fixé la barre. Le produit devra la passer sur le concret, pas sur le récit.
Les voyageurs fréquents ont un test encore plus simple. Charger un petit montant, dépenser via une carte acceptée, comparer le coût total avec la carte habituelle sur un mois. Si l’écart est invisible, le produit n’a pas d’histoire. S’il est net, l’usage se passe de slogan. C’est probablement ainsi, par petits essais, que le 16 % peut gonfler, bien avant que les 46 % ne deviennent une norme.
Une région en avance sur l’idée, en retard sur la maîtrise
L’Asie-Pacifique n’est pas en train d’adopter les stablecoins au sens où on adopte un réseau mobile. Elle est en train de leur accorder un préjugé favorable, inégal selon les marchés, fragile parce que mal informé. Hong Kong sait que le mot existe. L’Inde et le Vietnam se voient déjà s’en servir. La moyenne, à 46 %, donne aux industriels un argument. Le 6 % de compréhension exacte leur donne une obligation.
Entre les deux, les cartes, les règlements et les accords bancaires avancent à un autre rythme, plus discret, déjà chiffré. Si ces briques restent invisibles pour l’utilisateur, et si la promesse de stabilité n’est pas déformée en promesse de gain, l’écart entre intention et pratique peut se réduire d’ici 2031. Sinon, le sondage de 2026 restera le portrait d’une curiosité qui n’a pas trouvé son geste.
C’est tout l’enjeu, au fond. Pas de savoir si un jeton peut techniquement traverser une frontière. Il le peut déjà. L’enjeu est de savoir si une personne qui n’a jamais ouvert un portefeuille acceptera de lui confier le prix d’un billet, le salaire d’un mois ou le cadeau envoyé à la famille. Aujourd’hui, près d’une sur deux dit que oui, dans cinq ans. Presque aucune ne saurait expliquer pourquoi le solde ne devrait pas bouger. Tant que cette seconde phrase n’a pas rattrapé la première, l’histoire des stablecoins en Asie-Pacifique reste à écrire.









