Une vitre brisée, une voiture retournée, un mobilier scolaire éventré : qui doit régler la note quand l’auteur a quinze ans et que la famille habite à deux rues de là ? La question n’est plus théorique. Elle traverse les cours de récréation, les conseils municipaux et les conversations du dimanche. Selon un sondage CSA publié ce samedi, 81 % des Français estiment qu’il faut faire payer aux parents les dégâts causés par leurs enfants mineurs. Le chiffre frappe par sa netteté. Il ne dit pas seulement ce que le pays pense de la casse. Il dit comment il conçoit l’autorité, la transmission et le prix de l’irresponsabilité.
Derrière l’unanimité apparente se cache pourtant une faille. Les sympathisants de La France insoumise ne sont que 57 % à approuver la mesure. Ceux proches des Écologistes plafonnent à 60 %. Les proches du Parti socialiste montent à 71 %. À l’autre bout du spectre, la droite classique atteint 94 %, et les sympathisants du Rassemblement national et de Reconquête! culminent à 95 %. Le même fait, deux lectures. L’une y voit une évidence de bon sens. L’autre y soupçonne une punition des familles déjà fragiles. C’est ce décalage, plus que le pourcentage brut, qui mérite d’être regardé de près.
Un pays qui veut relier l’acte au foyer
Le réflexe majoritaire n’est pas né d’un matin de colère. Il s’appuie sur une intuition ancienne : un mineur n’est pas un atome isolé. Il grandit dans un cadre, mange à une table, rentre le soir quelque part. Quand il casse, brûle ou saccage, une partie de l’opinion refuse que la collectivité absorbe seule le coût. Faire payer les parents, dans cette logique, n’est pas une vengeance. C’est un rappel que la liberté de l’adolescent s’arrête là où commence la facture de quelqu’un d’autre.
Les épisodes de tension autour des lycées ont rendu ce raisonnement tangible. On ne parle plus d’un tag anonyme sur un mur de garage. On parle de débuts d’incendie, de vitrines, de mobilier public, parfois d’édifices qui n’ont rien à voir avec un conflit scolaire. L’église Sainte-Madeleine, à Strasbourg, a été touchée par un début d’incendie au cours de ces journées. Le détail importe moins que le symbole : la violence déborde le périmètre de l’établissement et vient frapper des lieux qui appartiennent à tous. Dans ce contexte, l’idée que la réparation reste une affaire privée de la famille cesse d’être un slogan. Elle devient une demande de cohérence.
Lecture rapide
81 % pour la réparation parentale. 57 % chez les sympathisants insoumis. 95 % chez ceux de la droite nationale. L’écart n’est pas une nuance : c’est deux conceptions de la faute.
Ce que mesurent vraiment les 81 %
Un sondage ne dit jamais toute la vérité d’un pays. Il photographie un moment, avec ses mots, ses options, ses non-dits. Ici, la question porte sur le principe : faut-il que les parents règlent les dégâts causés par leurs enfants mineurs ? La réponse positive est massive. Elle traverse les âges et les territoires plus qu’elle ne les fracture. Ce qui fracture, c’est l’intensité de l’adhésion selon la famille politique.
Chez les sympathisants de gauche radicale et écologiste, la réserve n’est pas un rejet total. Une majorité relative, parfois courte, reste favorable. Mais le taux d’opposition y est sans commune mesure avec celui observé à droite. On peut y lire une méfiance envers toute mesure perçue comme punitive, une crainte de stigmatiser des quartiers déjà sous tension, ou une préférence pour des réponses éducatives et sociales plutôt que financières. À droite et à l’extrême droite parlementaire, l’adhésion frôle le plébiscite. Le message est simple : celui qui élève doit répondre de ce qu’il n’a pas su empêcher.
Cette cartographie n’étonne plus ceux qui suivent les débats sur l’autorité. Elle confirme un partage durable. D’un côté, la faute est d’abord individuelle, parfois sociale, rarement familiale au sens strict. De l’autre, la famille reste le premier cercle de responsabilité, avant l’école, avant la commune, avant l’État. Les 81 % ne tranchent pas ce débat philosophique. Ils indiquent seulement de quel côté penche, aujourd’hui, le plus grand nombre.
Le droit connaît déjà cette dette
Contrairement à ce que laisse croire le ton de certaines tribunes, l’idée n’est pas une invention de circonstance. Le code civil français pose depuis longtemps une responsabilité parentale de plein droit. Les père et mère, en tant qu’ils exercent l’autorité parentale, répondent du dommage causé par leur enfant mineur habitant avec eux. La jurisprudence a durci cette obligation au fil des décennies. Il ne suffit plus, dans bien des cas, de prouver que l’on a surveillé. Il faut souvent démontrer une cause étrangère, un cas de force majeure, ou la faute de la victime elle-même.
Autrement dit, le principe « les parents paient » n’est pas un souhait de sondage. C’est déjà, en grande partie, la règle. Ce que réclame une partie de l’opinion, c’est moins une révolution juridique qu’une application visible, rapide, compréhensible. Beaucoup de victimes de dégradations ont le sentiment que la théorie s’arrête à la porte du tribunal. Délais, insolvabilité, mineurs non identifiés, procédures abandonnées : la facture revient alors à l’assureur, à la commune, à l’établissement, donc au contribuable. Le sondage exprime cette frustration plus qu’une ignorance du droit.
Faire payer n’est pas inventer une peine. C’est refuser que le silence de la procédure devienne une forme d’amnistie domestique.
Reste une zone grise que le chiffre de 81 % ne résout pas. Que faire quand les parents sont eux-mêmes sans ressources ? Quand l’autorité parentale est déjà défaillante, partagée, ou contestée ? Quand l’adolescent ne vit plus au domicile ? Le droit prévoit des tempéraments. L’opinion, elle, demande surtout que l’exception ne devienne pas la règle. C’est là que le débat politique reprend ses droits.
Pourquoi la droite y voit une évidence
Le score de 94 % à droite et de 95 % chez les sympathisants RN et Reconquête! ne se lit pas seulement comme un réflexe sécuritaire. Il s’inscrit dans une grammaire plus large : ordre, transmission, coût de la délinquance. Pour ces électeurs, un lycéen qui participe à une émeute n’est pas seulement un jeune en colère. C’est un acteur dont les choix ont un prix matériel. Laisser ce prix à la charge exclusive de la collectivité revient, à leurs yeux, à subventionner le désordre.
L’argument se décline en trois temps. D’abord, la dissuasion. Un parent informé qu’il pourra être poursuivi pour une vitrine brisée surveille autrement la sortie du lycée. Ensuite, la justice réparatrice au sens le plus concret : celui qui a subi le dommage doit être indemnisé sans attendre une hypothétique prise de conscience. Enfin, la pédagogie familiale. Payer, ce n’est pas seulement sortir un chéquier. C’est expliquer, à la maison, que l’acte a une suite. Dans cette lecture, l’argent est un langage que l’adolescence comprend parfois mieux que le discours.
On peut juger cette vision sévère. Elle a le mérite d’être cohérente avec le score enregistré. Quand près de dix sympathisants sur dix approuvent, ce n’est plus une opinion parmi d’autres. C’est un marqueur d’identité politique. Refuser la mesure, dans ces familles d’électeurs, reviendrait à accepter que la rue fixe seule les règles du jeu.
La réserve de la gauche radicale n’est pas un détail
57 % chez les sympathisants insoumis, 60 % chez ceux des Écologistes : la mesure reste majoritaire, mais de justesse. L’écart avec le bloc de droite dépasse trente points. Ce n’est pas un bruit statistique. C’est une divergence de diagnostic. Pour une partie de cet électorat, les dégradations lycéennes s’inscrivent dans un conflit social, parfois politique, dont les mineurs seraient les symptômes plus que les causes. Faire payer le foyer reviendrait alors à punir la conséquence sans toucher à ce qui, selon eux, produit la colère.
S’ajoutent des objections plus concrètes. Beaucoup de familles concernées n’ont pas les moyens d’absorber une facture de plusieurs milliers d’euros. Une sanction financière peut aggraver la précarité sans rien réparer dans les têtes. D’autres craignent un usage discriminatoire : les mêmes faits ne seraient pas poursuivis avec la même vigueur selon l’adresse ou le nom. Enfin, une fraction de cet électorat récuse l’idée même que les parents soient les gardiens ultimes de la rue. L’école, la police, les politiques publiques auraient, dans cette grille, une part de responsabilité au moins égale.
Le Parti socialiste, à 71 %, se situe entre les deux. Plus proche de la moyenne nationale que de la gauche radicale, il illustre un centre-gauche qui n’a pas rompu avec l’idée de réparation, tout en restant plus prudent que la droite. Ce gradient, de 57 à 95, dessine presque à lui seul la carte des sensibilités françaises sur l’autorité.
| Proximité politique | Favorables | Lecture dominante |
|---|---|---|
| Ensemble des Français | 81 % | Principe de réparation accepté |
| France insoumise | 57 % | Réserve forte, majorité courte |
| Écologistes | 60 % | Méfiance envers la sanction financière |
| Parti socialiste | 71 % | Adhésion nette, en retrait de la droite |
| Droite | 94 % | Évidence d’ordre et de transmission |
| RN et Reconquête! | 95 % | Quasi-plébiscite |
Quand la cour de récréation devient un théâtre politique
Les tensions lycéennes ne sont pas nouvelles. Chaque génération a connu ses blocus, ses banderoles, ses affrontements avec les forces de l’ordre. Ce qui change, c’est la vitesse à laquelle une mobilisation locale devient une scène nationale, filmée, commentée, instrumentalisée. Une poubelle qui brûle devant un portail n’est plus un incident de quartier. C’est un argument. Pour les uns, la preuve que l’autorité s’est effondrée. Pour les autres, la preuve que la jeunesse n’a plus d’autre langage.
Dans ce théâtre, la question de la facture arrive toujours en second. On parle d’abord des motifs : réforme, sélection, climat scolaire, sentiment d’injustice. On parle ensuite des méthodes : blocage, dégradation, affrontement. La réparation n’intervient que lorsque les images ont déjà fixé le récit. C’est pourtant elle qui décide, des mois plus tard, si le geste a eu un coût réel ou s’il s’est dissous dans le bruit. Les 81 % disent, en creux, qu’ils ne veulent plus de cette dissolution.
Il faut aussi distinguer la contestation de la casse. Un lycéen qui refuse un cours, qui distribue un tract, qui occupe un hall, n’est pas dans le même registre que celui qui incendie un local ou brise une vitrine de commerce. Le droit le sait. L’opinion aussi, même si les sondages agrègent parfois les deux. Faire payer les dégâts ne revient pas à faire payer l’opinion. C’est une frontière que le débat public a intérêt à garder nette, sous peine de transformer toute colère adolescente en présomption de vandalisme.
L’argent comme langage, pas comme unique peine
Réclamer une contribution financière des parents ne règle pas la question éducative. Un chèque ne remplace ni un cadre, ni une parole, ni une sanction comprise. Les partisans de la mesure le savent, ou devraient le savoir. Leur point est ailleurs : sans conséquence matérielle, le discours sur la responsabilité reste abstrait. Un adolescent qui voit ses parents convoqués, qui entend parler de franchise d’assurance, de saisie éventuelle, de travaux d’intérêt collectif en réparation, relie enfin le geste du mercredi à la vie du samedi.
Plusieurs leviers existent déjà, au-delà du seul recours civil. La transaction pénale, les stages de responsabilité parentale, les travaux non rémunérés, la confiscation d’objets ayant servi à l’infraction : la boîte à outils n’est pas vide. Ce qui manque souvent, c’est la visibilité. Une famille qui apprend trois ans plus tard qu’elle est condamnée à indemniser ne fait pas le lien. Une famille informée dans les jours qui suivent, associée à la réparation, entre dans une autre temporalité. Le sondage plaide, sans le dire, pour cette accélération.
Il plaide aussi pour une gradation. Tous les dégâts ne se valent pas. Une affiche arrachée n’est pas un début d’incendie dans un édifice religieux. Une rixe entre élèves n’est pas le saccage d’un commerce de proximité. Une politique crédible distingue les faits, proportionne les sommes, et prévoit ce qui se passe quand le foyer ne peut pas payer. Sinon, la mesure applaudie à 81 % devient une promesse creuse, et la défiance gagne même ceux qui l’avaient approuvée.
Ce que les familles entendent vraiment
Du côté des parents, le sujet n’est pas abstrait. Beaucoup découvrent la responsabilité du fait d’autrui le jour où un courrier arrive. D’autres vivent avec la peur inverse : que leur enfant soit pris dans un mouvement qu’ils n’ont ni voulu ni pu empêcher. Entre ces deux peurs, le sondage tranche en faveur de la première lecture. Il dit aux foyers : votre vigilance fait partie du contrat social. Il ne dit pas comment l’exercer quand l’adolescent refuse le dialogue, quand le groupe pèse plus que la maison, quand le téléphone devient le vrai foyer.
C’est là que le débat dépasse le droit. Faire payer suppose qu’il existe encore un lien d’autorité suffisamment fort pour que la sanction familiale ait un sens. Dans certains foyers, ce lien tient. Dans d’autres, il s’est distendu bien avant la première vitre. Punir financièrement un parent déjà débordé peut alors produire de la rancœur sans produire d’ordre. Les opposants à la mesure s’appuient sur ce cas. Les partisans répondent que l’exception ne doit pas dicter la norme, et que l’immense majorité des familles conserve les moyens, au moins moraux, de reprendre la main.
Une voie médiane consiste à coupler l’indemnisation et l’accompagnement. Le parent solvabilise, ou contribue à proportion de ses ressources. L’adolescent répare en nature. L’établissement et la commune documentent le coût réel, pour que nul ne puisse dire que la facture a été inventée. Cette architecture n’a rien de spectaculaire. Elle a le mérite de coller à ce que les 81 % semblent demander : que quelqu’un, quelque part, paie vraiment.
Insolvabilité, assurance, et le retour du contribuable
Le point aveugle du débat reste l’argent disponible. Une condamnation civile contre des parents insolvables est un papier. L’assurance habitation couvre parfois le dommage causé par l’enfant, parfois non, selon les clauses et la nature des faits. Les dégradations volontaires, les émeutes, les incendies volontaires sortent souvent du champ classique. La victime se tourne alors vers son propre assureur, vers le fonds de garantie, vers la commune. Au bout de la chaîne, c’est encore la collectivité qui absorbe.
D’où l’insistance d’une partie de l’opinion sur le principe, même quand le recouvrement est incertain. Affirmer que les parents doivent payer, c’est refuser la normalisation du coût social de la casse. C’est aussi envoyer un signal aux assureurs, aux maires, aux chefs d’établissement : la facture n’est pas une fatalité météorologique. Elle a des débiteurs identifiables. Que le recouvrement soit partiel n’annule pas le message. Un message partiel vaut mieux, pour beaucoup, qu’un silence total.
Les maires de communes touchées le disent souvent à voix basse. Chaque vitrine remplacée, chaque local repeint, chaque véhicule municipal réparé pèse sur un budget déjà tendu. Quand les auteurs sont mineurs et non identifiés, la colère se reporte sur l’État, sur la police, sur l’école. Identifier et faire contribuer les familles ne résout pas l’équation budgétaire. Cela la rend moins injuste aux yeux de ceux qui n’ont rien cassé.
L’école n’est pas un territoire hors sol
Une partie du malentendu vient de la manière dont on parle du lycée. On le décrit tantôt comme un sanctuaire, tantôt comme une poudrière. Dans les deux cas, on oublie qu’il est un lieu de passage, ouvert sur la ville. Les élèves entrent avec ce qu’ils sont : une histoire familiale, un groupe d’amis, un téléphone, parfois une colère qui ne doit rien au programme de l’année. Quand la tension déborde, il est commode d’incriminer uniquement l’institution. Il est tout aussi commode d’incriminer uniquement les parents. La réalité se situe dans l’entre-deux.
Les équipes éducatives le vivent chaque semaine. Elles signalent, convoquent, sanctionnent dans le cadre du règlement intérieur. Elles n’ont pas le pouvoir de faire payer une famille pour une voiture brûlée à trois cents mètres du portail. Cette limite explique une partie de l’exaspération. Le lycée gère la discipline interne. La rue, elle, relève d’autres acteurs. Quand les deux scènes se confondent, le public demande un responsable unique. Les parents, parce qu’ils sont nommables, deviennent ce responsable.
Cela n’exonère pas l’école de sa part. Un climat de classe dégradé, une absence de réponse aux premiers incidents, une communication tardive avec les familles préparent le terrain. Mais transformer chaque débordement en procès de l’institution revient à effacer l’acte. Le sondage, en mettant les parents au centre, refuse cet effacement. Il ne dit pas que l’école est innocente. Il dit qu’elle n’est pas le seul débiteur.
Comparer sans importer des modèles tout faits
D’autres pays européens connaissent des formes voisines de responsabilité parentale. Certains privilégient l’amende administrative rapide. D’autres imposent des stages obligatoires. D’autres encore laissent le civil faire seul son œuvre, avec des délais que les victimes jugent interminables. Aucun modèle ne se transpose tel quel. La culture de l’autorité, le rôle de l’assurance, la place du juge des enfants diffèrent trop.
Ce que l’on peut retenir, c’est la constance d’un principe : le mineur n’est pas un majeur miniature exonéré de toute chaîne de responsabilité. Là où ce principe est visible, les dégradations ne disparaissent pas. Elles cessent simplement d’être gratuites. Là où il s’efface, le coût se socialise et le sentiment d’impunité grandit. Les 81 % français s’inscrivent dans cette seconde inquiétude. Ils ne réclament pas un copier-coller étranger. Ils réclament que la règle déjà écrite se voie dans la rue.
Il serait malhonnête de présenter la réparation parentale comme une baguette. Les pays qui l’appliquent avec rigueur connaissent aussi des pics de violence juvénile. La différence tient au récit qui suit l’acte. Soit la collectivité dit « cela nous concerne tous, donc cela ne concerne personne en particulier ». Soit elle dit « cela nous concerne tous, donc quelqu’un va répondre ». Le sondage choisit la seconde phrase.
Le risque d’une mesure symbole sans suite
Le danger, avec un chiffre aussi haut, est d’en faire un étendard et d’oublier la mécanique. Annoncer que les parents paieront, sans identifier les auteurs, sans notifier les familles, sans proportionner les sommes, produit l’effet inverse de celui recherché. L’opinion se sent trahie. Les opposants y voient la confirmation d’un affichage punitif. Les victimes restent avec leurs devis.
Une mise en œuvre crédible suppose des choses peu spectaculaires. Des constats rapides. Une identification photographique ou testimoniale sérieuse, dans le respect des droits de la défense. Une information des parents dans un délai court. Une possibilité de transaction avant le procès. Une modulation selon les ressources, pour éviter l’affichage d’une dette impayable qui ne sera jamais recouvrée. Et, surtout, une distinction claire entre le mineur suiveur et celui qui organise, allume, filme pour humilier.
Sans ces garde-fous, les 95 % d’un bord et les 57 % de l’autre continueront de s’opposer sur le principe, pendant que la facture, elle, ne bougera pas. Le débat français aime les principes. Il aime moins les procédures. C’est pourtant dans les procédures que se joue la crédibilité de la promesse.
Une fracture qui dit plus que la casse
Pourquoi un tel écart entre sympathisants ? Parce que la question des dégâts lycéens est devenue un test projectif. Chacun y lit sa conception du peuple, de la jeunesse, de l’État. Pour une partie de la gauche radicale, la rue adolescente est encore un espace de conflictualité légitime, même quand elle déborde. Pour la droite nationale, elle est le symptôme d’un décrochage qu’il faut stopper par la contrainte. Le centre et la gauche de gouvernement naviguent entre les deux, d’où ce 71 % socialiste, ni tiède ni enthousiaste.
Ce test n’épuise pas les électeurs. Un sympathisant insoumis peut vouloir la réparation et rester hostile à d’autres mesures sécuritaires. Un électeur de droite peut approuver le principe et juger une facture disproportionnée dans un cas précis. Les moyennes cachent ces nuances. Elles n’en restent pas moins parlantes. Quand trente-huit points séparent deux familles politiques sur une question aussi concrète, ce n’est plus un désaccord de dosage. C’est un désaccord sur le lieu de la faute.
Le lieu, justement. Est-elle dans la tête de l’adolescent, dans le salon familial, dans la politique éducative, dans le quartier, dans le réseau social qui amplifie le défi ? Chacun de ces lieux a sa part. L’opinion majoritaire refuse seulement que le salon soit déclaré hors champ. C’est peut-être le cœur des 81 %. Non pas « les parents sont coupables de tout ». Mais « les parents ne sont pas étrangers à ce qui sort de chez eux ».
Ce que changerait une application visible
Imaginons, sans décret miracle, ce que produirait une application suivie. Les premiers week-ends, peu de choses. Puis des récits circulent. Une famille a dû participer à la remise en état d’un abribus. Une autre a vu sa franchise d’assurance s’envoler. Un adolescent a passé deux samedis à nettoyer un mur qu’il avait tagué avec d’autres. Rien de tout cela n’éteint une colère collective. Tout cela rend le geste moins gratuit. La gratuité est le carburant discret du vandalisme de groupe. La retirer ne moralise pas une génération. Elle modifie le calcul de quelques-uns, ceux qui hésitent encore.
Les commerçants et les gestionnaires de lieux publics y gagneraient une forme de reconnaissance. Être indemnisé ne répare pas l’angoisse de la nuit. Cela dit au moins que le préjudice n’a pas été classé comme un aléa. Les équipes éducatives y gagneraient un appui : la sanction interne ne serait plus la seule réponse visible. Les parents les plus investis y gagneraient, paradoxalement, un argument. « Ce n’est pas moi qui invente la règle. C’est la règle qui s’applique. »
Les perdants potentiels sont connus. Les foyers déjà au bord de la rupture financière. Les parents qui n’ont plus aucune prise. Les mineurs instrumentalisés par des majeurs qui, eux, resteront introuvables. Une politique adulte prévoit ces cas au lieu de les nier. Elle ne s’en sert pas pour annuler le principe. Elle s’en sert pour le rendre tenable.
Au-delà du sondage, une demande de récit clair
Les Français interrogés ne sont pas des juristes. Ils répondent à une phrase simple. Cette simplicité est précisément ce qui manque dans le récit public des violences. On entend des analyses sur le malaise, des condamnations rituelles, des appels au calme. On entend moins souvent une chaîne causale complète : untel a fait cela, cela a coûté tant, untel va contribuer, voici le délai. Le sondage comble ce vide par un oui massif. Il dit : nous voulons la fin de la phrase, pas seulement son début.
Ce besoin de récit clair explique aussi la colère quand un lieu sans lien avec le conflit est touché. Un début d’incendie dans une église, une vitrine de quartier, un abri de bus : ces cibles élargissent le cercle des victimes. Elles rendent l’argument « c’est entre les lycéens et l’institution » intenable. Dès lors que le dommage sort du périmètre scolaire, la demande de réparation parentale devient, pour beaucoup, une demande de civisme minimal. On peut contester une réforme. On ne brûle pas le patrimoine des autres pour le faire savoir.
Le clivage politique n’efface pas cette intuition commune. Même à 57 %, une majorité relative des sympathisants les plus réservés accepte le principe. Le désaccord porte sur l’ampleur, les garde-fous, le contexte. Il ne porte pas, chez la plupart, sur l’idée qu’un mineur puisse casser sans que personne, dans son cercle, n’ait à répondre. C’est une base étroite, mais réelle. Elle permettrait, si le débat voulait bien s’y tenir, une politique moins binaire que les plateaux ne le suggèrent.
Tenir les deux bouts sans se mentir
Tenir les deux bouts, c’est reconnaître la légitimité de la colère adolescente sans exonérer le saccage. C’est admettre la précarité de certaines familles sans en faire un blanc-seing. C’est utiliser le droit déjà existant avant d’inventer des dispositifs spectaculaires. C’est informer vite, proportionner, et dire publiquement ce qui a été réparé. Rien de tout cela ne tient dans un slogan. Tout cela tient dans une administration qui décide que la suite de l’acte compte autant que l’acte.
Les 81 % ne sont pas un programme. Ils sont une pression. Les 57 % ne sont pas un veto. Ils sont un rappel des angles morts. Entre les deux, une politique de réparation des dégâts peut exister sans humilier les familles ni abandonner les victimes. Elle suppose de sortir du réflexe qui consiste à choisir un camp du sondage et à y camper. Le pays, lui, a déjà choisi le principe. Il attend de voir s’il sera appliqué quand la prochaine vitre tombera.
Car il y en aura d’autres. Les tensions lycéennes ne s’éteignent pas par un chiffre. Elles se déplacent, se rallument, changent de motif. Ce qui peut changer, c’est le coût perçu du débordement. Tant que ce coût reste diffus, anonyme, reporté sur l’impôt ou sur l’assurance de la victime, une fraction des acteurs continuera de le traiter comme nul. Le jour où il redevient nominatif, même partiellement, le calcul change. Pas pour tous. Pour assez de monde, peut-être, pour que la cour de récréation cesse d’être un théâtre sans entracte.
À retenir
Le droit oblige déjà, dans une large mesure, les parents à répondre des dommages causés par leur enfant mineur. Le sondage ne crée pas la règle. Il exige qu’elle cesse d’être invisible, et il révèle à quel point la gauche radicale et la droite nationale ne placent pas la faute au même endroit.
Restera, après les pourcentages, la question que chaque foyer se pose à voix basse. Si c’était mon enfant, accepterais-je la facture ? La majorité répond oui, au moins en principe. Cette réponse n’a de valeur que si elle survit au cas personnel, au voisin, au nom que l’on connaît. C’est à cette condition, et non dans l’abstraction d’un baromètre, que la responsabilité parentale redevient autre chose qu’un sujet de dispute. Elle redevient une pratique. Et une pratique, contrairement à un sondage, se vérifie le lendemain matin, devant le devis du vitrier.









