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Anasse Kazib Face Aux Lycéens Bloqueurs : La Phrase Qui Divise

Devant des lycéens bloqueurs, Anasse Kazib lâche une phrase qui claque : on ne s’intéresserait aux Arabes et aux Noirs que pour harceler les filles sur le voile. Le clip circule. Ce qu’il révèle vraiment sur la mobilisation, personne ne l’a encore dit jusqu’au bout.

Une phrase, filmée de près, suffit parfois à retourner une journée entière. Le 2 octobre 2026, alors que des centaines de lycées restent fermés ou perturbés, une séquence met en avant Anasse Kazib, cheminot et figure de Révolution Permanente, face à des lycéens bloqueurs. On l’entend dire, dans un registre brut : ils n’en ont rien à taper des Arabes et des Noirs, à part faire chier les filles pour leur voile. Le clip circule vite. Il ne dit pas tout du mouvement né à la mi-septembre. Il dit quelque chose de précis sur la manière dont une colère scolaire devient, en quelques jours, un terrain de conquête politique.

Une phrase filmée au milieu des grilles fermées

Le cadrage est simple. Pas de plateau, pas de prompteur. Un homme connu des cortèges syndicaux parle à des adolescents qui tiennent un blocus. Le ton est celui de la harangue de trottoir, pas celui d’un meeting millimétré. La formule vise, selon le contexte visible, ceux qui instrumentaliseraient les questions de racisme et de religion sans se soucier des conditions réelles de vie dans les quartiers. Elle nomme deux groupes, les Arabes et les Noirs, puis un geste quotidien : la pression exercée sur des filles à propos du voile.

Ce genre de phrase ne voyage pas parce qu’elle est nuancée. Elle voyage parce qu’elle est tranchante. Elle place d’un côté une jeunesse qu’on prétend défendre, de l’autre un pouvoir ou une opinion accusés de ne s’en souvenir que lorsque le foulard entre dans le cadre. Pour qui écoute vite, le message tient en une ligne. Pour qui écoute deux fois, il ouvre un champ beaucoup plus large : qui parle au nom de ces lycéens, avec quels mots, et vers quel but.

Ils n’en ont rien à taper des Arabes et des Noirs, à part faire chier les filles pour leur voile.

La citation, reprise telle qu’elle circule, n’est pas un programme. C’est un condensé. Elle mêle indignation sociale, lecture raciale de la société française et conflit autour du voile à l’école. Trois sujets que les lycées brassent déjà, parfois sans les nommer, depuis le début des blocages. Les poser dans la même phrase, devant des mineurs, change l’échelle du débat.

Qui parle, et depuis quelle place

Anasse Kazib n’arrive pas de nulle part dans cette séquence. Cheminot, militant syndical, père de trois enfants, il est le visage le plus visible de Révolution Permanente, courant trotskiste issu d’une scission ancienne du paysage d’extrême gauche. Il a déjà tenté l’aventure présidentielle et se repositionne pour 2027, avec l’idée d’incarner une « nouvelle classe ouvrière » absente des plateaux. Banlieue, rail, Palestine, antiracisme, féminisme : son répertoire est large, assumé, répétitif.

Depuis la fin septembre, il est aussi physiquement présent sur certains blocus. Un reportage tourné à Saint-Denis, au lycée Paul-Éluard, le montre micro en main aux côtés d’élèves et de personnels. Il ne commente pas le mouvement de loin. Il s’y insère, tend le micro, relie la salle de classe surchargée à un récit plus vaste sur l’avenir bouché. La séquence du 2 octobre prolonge cette présence. Elle n’est pas un accident de tournage.

Cette place a un effet. Un adulte expérimenté, déjà candidat, parle à des adolescents dont beaucoup découvrent la politique par la grille fermée et le gaz lacrymogène. Le décalage d’âge et de métier n’est pas un détail. Il pose la question de l’influence, sans qu’il soit besoin d’imaginer une consigne cachée. Être là, filmer, formuler, c’est déjà orienter le récit.

Ce que la formule vise vraiment

Lue au premier degré, la phrase accuse. Elle dit qu’une partie du débat public ne s’intéresse aux habitants des quartiers que pour contrôler le vêtement des filles. Le mot « chier » n’est pas un lapsus. Il appartient au registre de la rue, choisi pour coller au public du blocus. Il rabaisse l’adversaire autant qu’il rapproche l’orateur des élèves.

Lue au second degré, elle construit un « eux » très large. Gouvernement, éditorialistes, électeurs de droite, parfois même une gauche jugée trop timide : le pronom reste flou. Cette imprécision est utile. Chacun peut y mettre le visage qu’il déteste. C’est le propre des formules qui circulent mieux qu’un tract.

Trois lectures possibles de la même séquence

Une indignation sur le voile. Une stratégie de campagne. Un miroir tendu à une jeunesse qui se sent invisible sauf quand elle dérange.

Aucune de ces lectures n’annule les autres. Un même clip peut être sincère dans son émotion et calculé dans son usage. Kazib parle depuis des années de quartiers, de racisme et de religion. Retrouver ces thèmes au pied d’un lycée bloqué n’a rien d’incongru dans son corpus. Ce qui est neuf, c’est le public : des mineurs en blocus, pas une salle de meeting.

Le mouvement avant la phrase

Pour comprendre pourquoi la séquence pèse, il faut revenir au point de départ, qui n’est pas une réunion de courant. Vers le 17 ou le 21 septembre, selon les récits, des élèves, des parents et des professeurs se rassemblent devant un lycée de Créteil, dans le Val-de-Marne. La demande est concrète : des enseignants présents, des classes moins chargées, des bâtiments qui tiennent debout. Le mot d’ordre n’est pas idéologique au sens partisan. Il est matériel.

En quelques jours, le geste se copie. Lille, Lyon, Marseille, Nice, Nantes, Rennes, Bordeaux, Tours : les grilles se ferment, les pancartes sortent. Certaines disent qu’il n’y a pas que les adultes pour défendre des droits. D’autres pointent les heures de trou et le sentiment de ne pas être écoutés. Une élève de 17 ans, dans un reportage de terrain, résume le décalage : on leur retire le téléphone à l’entrée, pendant que les filles doivent encore enlever leur voile. La religion n’est pas le motif officiel. Elle est déjà dans le décor.

Le 1er octobre marque un palier. Plus de 900 actions sont évoquées, environ 1 027 établissements concernés sur quelque 3 700 lycées, 222 blocages complets selon les remontées du ministère de l’Intérieur. Près de 2 000 interpellations sont comptées sur la journée. Le lendemain, environ 400 lycées restent portes closes, les rassemblements sont interdits à leurs abords, et 564 établissements sont encore signalés comme perturbés en milieu de journée. Le mouvement n’est plus un fait divers de banlieue. Il est national.

Des revendications scolaires devenues terrain politique

Au départ, les mots des élèves tournent autour du quotidien. Trente-cinq par classe. Locaux jugés insalubres. Journées étirées de 8 heures à 18 heures. Manque de professeurs, de personnels médico-sociaux, de perspectives après le bac. Ce socle est vérifiable dans les prises de parole des premiers jours. Il explique pourquoi des parents et des enseignants se sont parfois tenus devant les mêmes grilles.

Très vite, d’autres couches s’ajoutent. La réponse policière, d’abord. Gaz lacrymogènes, matraques, gardes à vue. Des chiffres circulent : 164 interpellations le 28 septembre, 440 le 29, 625 le 30, près de 1 950 le 1er octobre selon une source sécuritaire. Plus de 300 policiers et gendarmes blessés, d’après le ministre de l’Intérieur. Côté éducation, 65 personnels blessés dont une quarantaine de proviseurs, 170 élèves, plus d’une centaine de lycées touchés par des dégradations sévères. La violence n’est pas le tout du mouvement. Elle en devient l’image dominante.

C’est dans cet intervalle, entre la salle de classe et le fourgon, que les organisations adultes s’installent. Syndicats lycéens, syndicats enseignants, partis, courants. Chacun traduit la colère dans son vocabulaire. Kazib la traduit dans le sien : austérité, autoritarisme, quartiers, avenir fermé. La phrase sur les Arabes, les Noirs et le voile est une traduction de plus. Elle déplace le centre de gravité, du nombre d’heures de cours vers l’identité.

Le voile, déjà dans les couloirs

La loi de 2004 interdit les signes religieux ostensibles dans les écoles, collèges et lycées publics. Le voile en fait partie. Depuis vingt ans, son application produit des scènes répétées à l’entrée des établissements : une fille retire son foulard avant la grille, le remet après. Pour une partie des élèves, c’est une règle comme une autre. Pour une autre partie, c’est une humiliation quotidienne, surtout lorsqu’elle s’ajoute à des bâtiments dégradés et à des classes bondées.

La formule de Kazib s’appuie sur ce ressenti. Elle suggère que la République ne voit ces filles que par le tissu. Elle oublie, ou choisit d’oublier, que la règle vise tous les signes ostensibles, pas un groupe ethnique. Elle oublie aussi que des familles musulmanes sont elles-mêmes divisées sur le voile à 15 ans. En ramenant le sujet au seul harcèlement, la phrase simplifie un conflit de vingt ans en affrontement moral.

Ce simplisme a une fonction. Il permet de dire aux lycéens : votre colère scolaire et votre colère sur le voile sont la même chose, et ceux d’en face n’aiment ni l’une ni l’autre. Le lien n’est pas démontré. Il est suggéré. Dans un blocus, la suggestion suffit souvent.

Radicaliser, un mot lourd

Dire que Kazib « travaille à radicaliser » les bloqueurs est une accusation, pas un constat neutre. Elle suppose une intention : transformer une protestation sur les moyens en engagement idéologique durable. Les faits disponibles montrent une présence, des prises de parole, des reportages, une candidature en préparation. Ils ne montrent pas un organigramme secret. Il faut tenir les deux bouts.

Radicaliser peut vouloir dire plusieurs choses. Apprendre à tenir un piquet. Relier une heure de trou à la critique du capitalisme. Introduire le vocabulaire de la race et du voile dans un conflit scolaire. Chacune de ces étapes n’a pas le même poids. La première relève de l’apprentissage militant classique. La troisième change la nature de la revendication. C’est celle que la phrase du 2 octobre illustre le plus clairement.

Les adolescents ne sont pas des pages blanches. Beaucoup arrivent au blocus avec des opinions déjà formées par la famille, les réseaux, le quartier. Un adulte qui parle fort ne les invente pas. Il les confirme, les ordonne, leur donne une cible. C’est déjà beaucoup, à dix-sept ans, devant une grille.

Une jeunesse entre moyens et identité

Le cœur du malaise est peut-être là. Les lycéens demandent des professeurs. On leur répond, selon les jours, par des arrêtés d’interdiction, des cours à distance, ou un récit sur la race et le voile. Les deux réponses ratent la salle de classe, chacune à sa manière. L’une traite le blocus comme un trouble à l’ordre public. L’autre le traite comme une avant-garde.

Entre les deux, des élèves continuent de dire des choses simples. Ils veulent être écoutés. Ils trouvent absurde qu’on parle de leurs téléphones avant de parler de leurs plafonds. Ils voient des camarades en garde à vue. Ils voient aussi des halls brûlés, comme à Nantes où un établissement a été fermé jusqu’aux vacances de la Toussaint après un incendie. La colère légitime et le débordement coexistent. Les phrases chocs ont tendance à effacer cette coexistence.

Date Repère Ce que cela change
Mi-septembre Premiers rassemblements à Créteil Demande de moyens, pas de mot d’ordre national
28-30 septembre Interpellations en hausse La répression devient un motif de mobilisation
1er octobre Environ 1 027 lycées concernés, près de 2 000 interpellations Le mouvement est national et médiatisé
2 octobre Environ 400 fermetures, clip de Kazib La bataille du récit s’ajoute à la bataille des grilles

Ce tableau ne prétend pas à l’exhaustivité. Il montre une accélération. En deux semaines, on passe d’une grille de Créteil à une phrase nationale sur les Arabes, les Noirs et le voile. L’écart entre le motif initial et le motif viral mesure l’espace occupé par les relais adultes.

Révolution Permanente, une méthode

Le courant dont Kazib est le porte-parole pratique une méthode ancienne, remise au goût des réseaux. Être là où la conflictualité éclate. Filmer. Donner la parole. Relier le cas local à une lecture globale. Proposer ensuite une candidature, des assemblées, un calendrier. La séquence lycéenne entre dans ce schéma sans le contredire.

Le site du courant publie, fin septembre, un reportage au cœur d’un blocus de Saint-Denis. Kazib y tend le micro. Les élèves parlent de conditions d’études et d’avenir. Le cadre, lui, est déjà celui d’une campagne : le cheminot candidat écoute la jeunesse. Rien d’illégal. Tout est politique. La différence avec un syndicat lycéen tient au débouché. L’un négocie des moyens. L’autre prépare une offre électorale pour 2027.

Cette méthode a une limite. Elle a besoin que le conflit dure. Un blocus qui obtient trois postes et rentre en cours est une victoire scolaire et une défaite narrative. Un blocus qui s’enlise, qui subit des interpellations, qui voit des bâtiments brûler, alimente le récit de l’affrontement. La phrase du 2 octobre s’inscrit dans cette durée. Elle ne clôt pas le mouvement. Elle lui donne un ennemi plus net.

Ce que les chiffres disent, et ce qu’ils taisent

Les chiffres officiels dessinés le 1er et le 2 octobre sont massifs. Plus d’un millier d’établissements touchés un jeudi. Des centaines de fermetures préventives le vendredi. Des interpellations par milliers sur plusieurs jours. Des blessés des deux côtés. Des dégâts chiffrés, en Île-de-France, à environ 7 millions d’euros par la présidente de région, et à plusieurs dizaines de millions dans d’autres régions selon les exécutifs locaux. Le coût n’est pas qu’un argument comptable. Il pèse sur les lycées que les élèves disent vouloir défendre.

Ces chiffres taisent la diversité des situations. Beaucoup de rassemblements restent calmes. Certains établissements ne connaissent qu’un piquet d’une heure. D’autres voient des projectiles, des mortiers, des incendies. Le ministre de l’Intérieur évoque des personnes cagoulées, en noir, parfois munies de bouteilles d’acide. Les organisations lycéennes répondent que la majorité ne se reconnaît pas dans ces scènes. Les deux descriptions peuvent être vraies en même temps, dans des villes différentes.

La phrase de Kazib ne parle pas de ces nuances. Elle parle d’un mépris supposé. Elle est plus efficace, médiatiquement, qu’un tableau de revendications. C’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être tenue à distance du bilan matériel. Un plafond qui fuit ne se répare pas avec une formule sur le voile. Une fille qu’on oblige à se découvrir à la grille ne se sent pas mieux parce qu’un hall a brûlé.

Parents, proviseurs, ministres : l’autre face du blocus

Le ministre de l’Éducation, Édouard Geffray, demande aux parents de retenir leurs enfants, au motif que la rue est dangereuse. Il reçoit syndicats et associations. Il annonce des cours à distance là où l’accueil n’est plus sûr. Les préfets prennent des arrêtés d’interdiction de rassemblement autour des lycées fermés. À Paris, treize établissements sont nommément visés. La réponse administrative est classique : fermer, éloigner, dialoguer ensuite.

Cette réponse a un coût politique. Elle donne raison, en image, à ceux qui disent que le pouvoir n’écoute pas. Un lycée portes closes, même pour éviter un incendie, ressemble à une défaite. Les familles qui voulaient simplement des cours le vivent comme une double peine. Les militants y voient la preuve que la pression paie. Les deux lectures se nourrissent du même arrêté.

Les proviseurs, eux, sont pris entre la grille et le rectorat. Une quarantaine aurait été blessée depuis le début du mouvement. Leur parole est rare dans les clips viraux. Ils gèrent les absences, les menaces, les parents inquiets, les cours à distance bricolés. Quand un candidat leur substitue une phrase sur les Arabes et les Noirs, leur métier disparaît du cadre. C’est un effet de la vidéo, pas un complot.

Mineurs, parole publique, responsabilité

Parler devant des lycéens n’est pas parler devant des militants majeurs. L’âge change la responsabilité de celui qui tient le micro. Une formule grossière, même si elle vise un adversaire adulte, est entendue par des mineurs qui vont la répéter, la filmer, l’envoyer. Le mot « chier », le raccourci ethnique, l’assimilation du débat sur le voile à un harcèlement unique : tout cela entre dans des groupes de discussion avant d’entrer dans un programme.

On peut défendre le droit de Kazib à s’exprimer. On peut juger sa présence légitime s’il est invité par des élèves. On peut en même temps trouver le registre inadapté. Les deux jugements ne se contredisent pas. La liberté de parole n’est pas un certificat de pédagogie. Un blocus n’est pas une tribune protégée des conséquences.

Les interpellations de mineurs posent, de l’autre côté, une question symétrique. Près de 2 000 personnes interpellées un seul jour, dont une part de lycéens, ce n’est pas anodin. Des gardes à vue, des comparutions, des travaux d’intérêt général : la réponse pénale existe déjà. Elle ne justifie pas n’importe quel discours tenu aux abords. Elle rappelle que les adolescents paient, eux, le prix le plus concret.

La campagne de 2027 commence dans la cour

Kazib ne cache pas son horizon. Des assemblées ouvertes sont annoncées dès la première semaine d’octobre. Le récit de campagne insiste sur les travailleurs invisibles, la crise, l’inflation, l’opposition aux gouvernements successifs. Les lycéens bloqueurs offrent une image rare : une jeunesse de quartier en mouvement, filmable, émotive, déjà en conflit avec la police. Pour une candidature qui cherche une base, le timing est presque trop parfait.

D’autres forces regardent le même mouvement. La gauche parlementaire y voit un signe de réveil. La droite et une partie du centre y voient un désordre instrumentalisé. Les syndicats enseignants y voient la preuve d’un sous-investissement. Chacun a un intérêt à ce que les élèves restent visibles, mais pas de la même façon. La phrase sur le voile avantage ceux qui veulent ethniciser le conflit. Elle gêne ceux qui voulaient rester sur les postes et les murs.

À sept mois d’une présidentielle, cette gêne compte. Un mouvement lycéen qui reste sur les moyens peut rassembler large. Un mouvement qui devient un débat sur les Arabes, les Noirs et le foulard se fracture. La séquence du 2 octobre pousse vers la seconde voie. Que ce soit voulu ou non, l’effet est le même.

Ce que les élèves disent quand on leur laisse le micro

Dans les premiers jours, les formules d’élèves sont moins idéologiques que celles des adultes. « On ne peut pas rêver d’un meilleur avenir. » « Personne ne nous écoute. » « Il n’y a pas que les adultes qui peuvent défendre leurs droits. » Ces phrases ne parlent ni de parti ni de courant. Elles parlent d’un sentiment d’effacement. C’est ce sentiment que Kazib capte, puis recode.

Recoder n’est pas trahir mécaniquement. Un élève peut être d’accord avec la critique du voile obligatoire à la grille et avec la demande de professeurs. Il peut aussi refuser qu’on fasse de son blocus un meeting. Les deux attitudes existent dans les mêmes cortèges. Les vidéos courtes ne gardent que la plus nette.

D’où l’intérêt de ralentir. Une phrase de dix secondes ne résume pas 1 027 établissements. Elle résume la stratégie de celui qui la prononce, et la réception de ceux qui la partagent. Le reste, les copies non rendues, les parents au téléphone, les agents qui nettoient un hall, reste hors champ.

Ordre public et droit d’être entendu

Le droit français ne reconnaît pas aux lycéens un droit de grève. L’assiduité reste la règle. Les libertés d’expression et de réunion existent dans l’établissement, à condition de ne pas empêcher les enseignements. Bloquer une grille, brûler un hall, jeter des projectiles sort de ce cadre. Le rappeler n’est pas mépriser la colère. C’est distinguer le motif et la méthode.

La phrase de Kazib ne distingue pas. Elle globalise. Ceux d’en face n’en auraient rien à faire, sauf pour le voile. La formule dispense d’expliquer pourquoi un proviseur ferme, pourquoi un préfet interdit, pourquoi un parent retire son enfant. Elle remplace l’explication par le soupçon de mépris racial. Le soupçon peut être fondé dans tel bureau. Il ne l’est pas automatiquement dans tous.

Inversement, traiter tout blocus comme une manipulation étrangère dispense d’ouvrir un plafond. Les deux paresses se répondent. L’une ethnicise. L’autre sécurise. Les élèves, entre les deux, attendent des heures de cours et des adultes qui ne les prennent pas pour une métaphore.

Une colère qui déborde son motif

Il y a, dans cette rentrée, un décalage documenté entre les promesses de l’école et ce que décrivent les élèves de certains lycées. Classes lourdes, remplacement absent, locaux fatigués, orientation floue. Ce décalage suffit à expliquer un mouvement. Il n’a pas besoin d’une théorie du complot, ni d’une théorie de la race, pour être réel.

Le débordement vient après. Quand la réponse tarde, quand les images de gaz circulent, quand des adultes proposent un récit plus grand que la salle de classe. La phrase sur les Arabes et les Noirs est un débordement de ce type. Elle parle vrai à une partie du public, faux à une autre, et trop vite pour tout le monde. C’est le sort des formules qui veulent gagner la journée plutôt que le dossier.

On peut la citer sans la reprendre. On peut la trouver révélatrice sans la trouver juste. Elle révèle au minimum ceci : dans le conflit scolaire de l’automne 2026, l’identité est devenue un accélérateur. Pas le seul moteur. Un accélérateur. Ceux qui la versent dans le réservoir savent ce qu’ils font, même s’ils jurent le contraire.

Ce que change une seule journée de clips

Le 2 octobre, les journaux télévisés pouvaient choisir trois images. Un lycée fermé. Un hall noirci. Un cheminot devant des adolescents. La troisième est la plus partageable. Elle a un visage, une voix, une cible. Elle permet de commenter sans visiter un établissement. C’est un avantage énorme dans une journée où 564 sites sont perturbés et où personne ne peut tous les voir.

Cet avantage a un prix. Il concentre l’attention sur un homme qui n’est pas lycéen, pas proviseur, pas ministre. Le mouvement, parti d’élèves, se raconte alors par la bouche d’un candidat. Les élèves restent dans le fond du plan. C’est l’ironie de la séquence : une phrase qui prétend défendre des invisibles les rend secondaires.

Pour les jours qui viennent, la question utile n’est pas de savoir si Kazib a le droit de parler. Il l’a. Elle est de savoir si les revendications de moyens survivent à ce type de phrase. Si oui, le blocus reste un conflit scolaire avec des invités politiques. Si non, il devient un prologue de campagne, et les plafonds attendront.

Tenir ensemble les faits et le ton

Quelques points résistent aux commentaires. Le mouvement est né d’une demande de moyens, d’abord localisée. Il s’est étendu à l’échelle du pays en moins de deux semaines. La réponse a mêlé dialogue annoncé et interpellations massives. Des dégradations graves ont eu lieu. Des personnels et des élèves ont été blessés. Des forces de l’ordre aussi. Kazib était déjà sur des blocus avant le 2 octobre. La phrase qui circule ce jour-là ethnicise et moralise un conflit qui avait commencé autrement.

Le ton, lui, ne se décrète pas. On peut trouver la formule vulgaire et le constat partiellement juste. Des filles enlèvent leur voile chaque matin à des grilles pendant que leurs classes restent sans remplaçant. Ce double fait existe. En faire la preuve que « ils » n’en ont rien à faire des Arabes et des Noirs est un saut. Le saut est politique. Il se discute. Il ne se filme pas comme une évidence.

  • Le motif de départ reste scolaire : postes, effectifs, bâtiments, écoute.
  • La réponse sécuritaire a élargi le conflit bien au-delà des cours.
  • La présence de Kazib relie ce conflit à une candidature déjà lancée.
  • La phrase sur le voile déplace le centre, de la salle de classe vers l’identité.
  • Les mineurs paient le prix le plus direct, en gardes à vue comme en images.

Cette liste ne clôt rien. Elle empêche seulement de tout mélanger. Un blocus n’est pas une candidature. Une candidature n’est pas un plafond qui fuit. Une phrase sur le voile n’est pas un plan de rentrée. Les tenir séparés est déjà une façon de respecter les élèves qui sont encore, en théorie, le sujet.

Après la vidéo, la salle de classe

Quand le clip aura cessé de tourner, les lycées fermés rouvriront. Certains halls seront à refaire. Des conseils de discipline auront lieu. Des copies seront rattrapées, ou pas. Les élèves qui ont tenu une grille retourneront, pour la plupart, en cours. Kazib, lui, enchaînera les assemblées. La dissymétrie est structurelle. L’adulte repart avec une séquence. L’adolescent repart avec une absence.

C’est peut-être le point le plus concret. Une mobilisation qui voulait des professeurs risque de finir avec moins d’heures, plus de distanciel, et une polémique sur une phrase. Si ce résultat se confirme, personne n’aura gagné dans la cour. Quelques-uns auront gagné sur les réseaux. La différence entre les deux lieux est exactement celle que la séquence du 2 octobre exploite.

On peut donc regarder la vidéo sans en faire ni un crime ni un étendard. Elle montre un militant expérimenté qui parle cru à des mineurs, au milieu d’un conflit scolaire devenu national. Elle montre une formule qui réduit des adversaires à un mépris racial et vestimentaire. Elle montre, en creux, tout ce qu’elle ne dit pas : les postes, les murs, les blessés, les factures, les copies. Le reste dépend de ce que l’on décide d’entendre après le mot de la fin.

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