Et si le vrai centre de gravité des exchanges centralisés en Asie-Pacifique n’était plus celui que l’on croit? Entre juillet 2025 et juin 2026, l’Inde a absorbé 88,4 milliards de dollars d’entrées sur les plateformes centralisées, devant Singapour et l’Australie. Le chiffre frappe d’autant plus qu’il coexiste avec un recul de l’économie crypto indienne. Autrement dit: le pays n’est pas seulement un marché volumineux. Il est devenu le premier débouché régional des flux CEX, alors même que la réglementation se durcit et que les plateformes locales perdent du terrain.
Un classement qui inverse les apparences
À l’échelle de l’Asie centrale, de l’Asie du Sud-Est et de l’Océanie, souvent regroupées sous l’acronyme CSAO, la hiérarchie globale ne correspond pas à la hiérarchie des exchanges. Singapour reste la plus grande économie crypto de la zone, avec 284 milliards de dollars d’activité. L’Australie suit avec 173,1 milliards. L’Inde arrive troisième, à 135 milliards. Pourtant, dès que l’on isole les flux transitant par les plateformes centralisées, l’ordre change.
Les utilisateurs indiens ont reçu 88,4 milliards de dollars via les CEX. Singapour s’établit à 82,3 milliards, l’Australie à 79,3 milliards, le Vietnam à 69,8 milliards. L’écart n’est pas abyssal. Il est suffisamment net pour modifier le récit habituel: le plus gros écosystème n’est pas forcément le plus gros consommateur d’exchanges.
Repère chiffré. Économie crypto globale: Singapour 284 Md$, Australie 173,1 Md$, Inde 135 Md$. Flux CEX isolés: Inde 88,4 Md$, Singapour 82,3 Md$, Australie 79,3 Md$, Vietnam 69,8 Md$.
Une contraction qui n’efface pas l’appétit d’échange
Le paradoxe indien tient dans une seule phrase: le marché global recule, les flux d’exchange tiennent. L’économie crypto du pays s’est contractée de 14,7 % pendant la période, l’un des replis les plus marqués de la zone. Le contexte est celui d’un marché baissier mondial. Les valorisations baissent, les volumes on-chain se raréfient, une partie de l’activité DeFi et des transferts peer-to-peer s’essouffle.
Dans ce climat, les plateformes centralisées restent le point d’entrée privilégié. Acheter, conserver, revendre: le geste le plus fréquent n’a pas disparu. Il s’est même concentré. Quand l’environnement devient plus risqué, beaucoup d’utilisateurs reviennent vers l’interface qu’ils connaissent, celle d’un carnet d’ordres, d’un dépôt en monnaie locale et d’une conversion quasi immédiate.
Le suivi de Chainalysis sur plusieurs années montre une courbe irrégulière. Un indice de croissance relative, calé à 100 au troisième trimestre 2021, revient au même niveau à la fin de la période étudiée. L’Inde a parfois surperformé le reste de la CSAO, parfois décroché. Sur la durée, les écarts se compensent. Ce n’est pas une explosion linéaire. C’est une résilience de long cours.
Investir d’abord, expérimenter ensuite
Le usage dominant n’est pas le paiement du quotidien. Ce n’est pas non plus, pour l’essentiel, l’innovation DeFi de pointe. Selon Ashish Singhal, cofondateur de CoinSwitch, le crypto en Inde est « principalement utilisé comme un actif d’investissement », via l’achat, la détention et la revente. La phrase est simple. Elle décrit pourtant mieux le marché que bien des récits techniques.
Le crypto en Inde est principalement utilisé comme un actif d’investissement, essentiellement par l’achat, la conservation et la vente d’actifs numériques.
Ashish Singhal, CoinSwitch
Le profil des investisseurs change. La base ne se limite plus aux plus jeunes. Des personnes de 35 ans et plus entrent sur le marché, parfois avec des portefeuilles plus importants. Edul Patel, directeur général de Mudrex, décrit un basculement de mentalité: on passe du « flip » à l’« accumulate ». Autrement dit, moins de va-et-vient spéculatif immédiat, davantage de construction de positions, à côté des actions, de l’or et des fonds communs de placement.
Cette évolution a une conséquence concrète pour les exchanges. Un investisseur qui accumule a besoin d’un point d’entrée fiable, de liquidité et d’une conversion simple. Il n’a pas forcément besoin d’un protocole complexe. D’où la persistance des flux CEX, même quand le reste de l’économie on-chain se contracte.
Pourquoi les plateformes locales pèsent si peu
Voici le second paradoxe, presque plus important que le premier. Les exchanges domestiques indiens ne captent qu’une fraction minime du volume local. Leur part tournait autour de 7 % avant de chuter à la mi-2022. Depuis, le niveau reste bas. Dans les dernières données, les plateformes nationales ne représentent plus que 0,7 % du volume d’échange indien. Dans le reste de la CSAO, la moyenne domestique reste proche de 7 %.
L’écart est considérable. Il signifie que l’essentiel de l’activité indienne circule via des interfaces offshore. Ce n’est pas un détail technique. C’est un choix d’architecture de marché, largement façonné par la fiscalité.
En 2022, l’Inde a introduit une retenue à la source de 1 % sur les transactions d’actifs numériques virtuels éligibles. Les plus-values sont taxées à 30 %. Les plateformes locales conformes prélèvent la taxe. Les plateformes offshore, elles, ne le font pas nécessairement de la même manière. Le différentiel de frottement suffit à déplacer des volumes considérables.
Part domestique en Inde
0,7 %
du volume d’exchange dans les dernières données
Moyenne CSAO hors Inde
~7 %
des volumes locaux traités par des plateformes nationales
La fiscalité comme aiguillage des flux
Un impôt n’agit pas seulement sur le rendement net. Il agit sur le lieu où l’on clique. Quand chaque transaction sur une plateforme locale déclenche une retenue, le coût d’opportunité d’un aller-retour fréquent devient visible. Sur une plateforme étrangère, le même geste peut sembler plus fluide, au moins à court terme. Le résultat s’observe dans les parts de marché: le volume ne disparaît pas, il bascule.
Les autorités fiscales indiennes s’inquiètent depuis plusieurs années des opérations réalisées via des exchanges offshore, des portefeuilles privés et des canaux de pair à pair. Le souci n’est pas abstrait. Des documents internes déjà cités dans des reportages antérieurs indiquaient que moins d’un quart des 645 000 personnes ayant effectué des transactions crypto durant l’exercice clos en mars 2023 les avaient déclarées dans leur déclaration de revenus.
Ce chiffre de sous-déclaration explique une bonne partie de la stratégie actuelle: mieux voir, mieux tracer, mieux rapprocher les flux et les contribuables. L’Inde n’a pas encore de loi unique et complète sur les actifs numériques. L’encadrement se construit par couches: fiscalité, lutte contre le blanchiment, obligations de reporting.
Une régulation qui se resserre sans interdire le marché
La Reserve Bank of India conserve une posture prudente. En parallèle, les autorités fiscales et le renseignement financier accélèrent. En septembre, la Financial Intelligence Unit a adressé des notifications de non-conformité à quinze plateformes offshore et demandé des mesures pour retirer leurs applications et URL en Inde. Parmi les sociétés visées figuraient Weex, Blofin, WOO X et WhiteBIT.
Le principe est clair. Un prestataire d’actifs numériques virtuels qui sert des clients indiens doit s’enregistrer auprès de la FIU IND comme entité déclarante et respecter le cadre de la loi sur la prévention du blanchiment. La présence physique n’est pas le critère décisif. Servir le marché indien suffit à entrer dans le périmètre, même sans bureau ni entité juridique locale.
Cette logique a déjà touché les plus grands noms. Binance s’est finalement enregistré auprès de la FIU IND après s’être acquitté d’une amende de 188,2 millions de roupies pour des manquements antérieurs en matière de lutte contre le blanchiment. Le signal envoyé au reste du secteur est limpide: l’offshore n’est plus un angle mort automatique.
Des contrôles qui dépassent le carnet d’ordres public
En juin, la FIU IND a demandé à au moins trois grandes plateformes les traces de transactions de gré à gré de grande taille, au-delà de 10 000 dollars. Les exchanges ont dû conserver les documents pertinents à compter de janvier 2026. Les autorités voulaient des informations sur les bénéficiaires effectifs, les intermédiaires et les entités impliquées dans des deals privés.
Les opérations OTC se déroulent hors carnet public. Elles servent souvent aux tickets plus importants. En les intégrant au dispositif de contrôle, New Delhi élargit le champ de vision au-delà du trading de détail. Ce n’est plus seulement l’utilisateur qui achète pour quelques centaines de dollars. C’est aussi le circuit des blocs, des intermédiaires et des structures qui organisent la liquidité hors marché.
Le cadre applicable aux plateformes qui servent la clientèle indienne comprend l’identification des clients, la conservation des traces de transactions et le signalement des opérations suspectes. Le dispositif KYC a été durci: vérification par selfie en direct, capture de géolocalisation, contrôle du compte bancaire. Les dossiers d’identité et de transactions doivent être conservés au moins cinq ans. Les clients à risque élevé font l’objet d’une diligence renforcée.
Le reporting fiscal s’aligne sur les actifs numériques
En août, l’Inde a étendu une partie de son dispositif de reporting fiscal international aux crypto-actifs spécifiés, aux monnaies numériques de banque centrale et à certains produits d’argent digital. Banques, assureurs, dépositaires, fonds communs et autres institutions financières concernées doivent revoir l’identification des comptes déclarables et la vérification de la résidence fiscale des clients.
Les comptes dont le solde dépasse un million de dollars sont soumis à une diligence renforcée avant classification. Derrière cette mécanique, on retrouve la même préoccupation: retracer ce qui circule via des exchanges étrangers et des portefeuilles privés. Sans loi unique, le reporting devient un levier. Il ne dit pas ce que le crypto « est ». Il dit ce qui doit apparaître dans les fichiers.
Pour un investisseur, la conséquence est concrète. Plus le filet se resserre, plus l’avantage apparent de l’offshore se réduit. La question n’est plus seulement « où le spread est-il le plus bas? ». Elle devient « où le risque de non-conformité reste-t-il acceptable? ». Ce basculement prendra du temps. Les volumes déjà observés montrent qu’il n’est pas achevé.
Ce que ces flux disent du comportement indien
Un marché qui se contracte de 14,7 % tout en menant la région sur les CEX n’est pas un marché mort. C’est un marché qui se recentre. L’investissement reste le usage principal. L’âge moyen de l’investisseur s’élève. La logique d’accumulation gagne du terrain. Dans le même temps, la liquidité circule surtout hors des plateformes nationales.
Cette configuration crée une tension durable. D’un côté, les autorités veulent de la visibilité fiscale et prudentielle. De l’autre, les utilisateurs arbitrent encore largement en fonction du frottement immédiat. Tant que la retenue de 1 % et l’impôt de 30 % resteront plus visibles sur les interfaces locales que sur certaines interfaces étrangères, le basculement vers l’offshore aura un moteur.
Le durcissement récent vise précisément ce moteur. Notifications aux plateformes non enregistrées, retrait d’applications, exigences KYC renforcées, demandes de données OTC, extension du reporting: la panoplie est désormais large. Elle ne supprime pas la demande. Elle tente de la rendre lisible.
Singapour et l’Australie: plus d’écosystème, moins de CEX isolés
Comparer l’Inde à Singapour et à l’Australie uniquement sur les CEX serait trompeur. Singapour concentre davantage d’activité institutionnelle, de structuration, de flux inter-plateformes et d’usages qui ne se réduisent pas à l’entrée retail. L’Australie combine un marché mature, des produits plus institutionnalisés et une économie crypto globale plus vaste. L’Inde, elle, pèse surtout par la masse d’utilisateurs qui passent par des exchanges pour investir.
C’est pourquoi le pays peut être troisième en activité totale et premier en flux CEX. Les deux classements mesurent des choses différentes. L’un agrège l’ensemble des rails. L’autre isole le tuyau le plus classique: déposer, trader, retirer. Dans une phase de marché baissier, ce tuyau résiste souvent mieux que les usages plus expérimentaux.
Le Vietnam, quatrième sur les CEX avec 69,8 milliards de dollars, rappelle que la région n’est pas un duopole. Plusieurs marchés de détail très actifs existent. Mais aucun, dans les chiffres de la période, n’égale l’Inde dès que l’on restreint le regard aux plateformes centralisées.
Ce que le 0,7 % change pour l’industrie locale
Une industrie nationale qui ne traite que 0,7 % du volume local se trouve dans une position fragile. Elle porte le coût de la conformité, prélève la taxe, applique le KYC, et voit néanmoins la liquidité s’échapper. Les acteurs locaux peuvent continuer à servir une clientèle qui privilégie la conformité explicite. Ils peinent à capter le flux dominant.
Cette situation n’est pas figée. Si les pressions sur les plateformes offshore se traduisent par des blocages d’accès plus efficaces, une partie du volume peut revenir. Si, au contraire, les utilisateurs trouvent d’autres chemins — VPN, OTC, wallets, intermédiaires —, le 0,7 % peut rester un plancher durable. Les données de la prochaine période diront quel scénario l’emporte.
En attendant, le message des fondateurs d’exchanges indiens est cohérent. Le produit d’investissement reste le cœur. Le public s’élargit au-delà des plus jeunes. L’allocation se pense de plus en plus comme une poche parmi d’autres, et non comme un pari isolé. Pour une plateforme, cela implique des outils plus proches de l’épargne que du casino: tickets plus larges, conservation plus longue, pédagogie fiscale, reporting clair.
Une leçon plus large pour les marchés émergents
L’Inde n’est pas un cas isolé. Partout où la fiscalité des transactions est lourde et immédiate, le risque est le même: le volume migre vers l’interface la moins frottée. Partout où le régulateur répond par l’enregistrement extra-territorial, le second acte est aussi le même: l’offshore cesse d’être un refuge automatique.
Le pays offre toutefois une illustration particulièrement nette, parce que les ordres de grandeur sont élevés. 88,4 milliards de dollars d’entrées CEX, 0,7 % de part domestique, 14,7 % de contraction globale: trois chiffres qui, mis bout à bout, racontent un marché à la fois massif, mobile et sous tension.
Les prochains mois diront si la pression réglementaire rapatrie une partie des flux ou si elle les disperse encore davantage. Pour l’instant, une chose est établie. Sur le seul critère des exchanges centralisés, l’Inde n’est plus un marché suiveur dans la région. Elle est devant Singapour et devant l’Australie, alors même que son économie crypto globale recule. Rarement un classement aura autant dépendu de la manière dont on découpe l’activité.
Le débat public gagnerait à retenir cette nuance. Parler de « recul » sans parler des CEX sous-estime la demande d’investissement. Parler de « leadership » sans parler du 0,7 % sous-estime la fuite vers l’offshore. Les deux lectures sont vraies en même temps. C’est précisément ce qui rend le cas indien instructif: un marché profond, un usage encore très classique, une fiscalité qui oriente les flux, et un État qui tente désormais de rattraper la carte après que les volumes ont déjà choisi leur route.









