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Jeunes Néerlandais Et Homosexualité Un Recul Qui Interroge

Aux Pays-Bas, seuls 22 % des garçons de 12 à 16 ans voient encore l’homosexualité d’un œil positif. Derrière ce chiffre, une enquête révèle un basculement plus large que prévu.

Et si un pays longtemps présenté comme un laboratoire européen de la tolérance voyait, en quelques années seulement, ses collégiens et lycéens changer de regard sur l’homosexualité ? Aux Pays-Bas, une enquête périodique menée auprès de milliers d’élèves de 11 à 16 ans dresse un tableau net, presque brutal : parmi les garçons du secondaire, la part de ceux qui expriment une attitude positive est passée de 40 % à 22 % entre 2021 et 2025. Chez les filles, le recul est également marqué, de 78 % à 51 %. Derrière ces pourcentages, il n’y a pas seulement une statistique froide. Il y a des cours de récréation, des vestiaires, des fils de discussion, des familles, des appartenances culturelles et une question simple qui devient soudain plus difficile à poser : un camarade peut-il dire qui il aime sans risquer le silence, la moquerie ou le dégoût affiché ?

Ce Que Disent Vraiment Les Chiffres Néerlandais

Le travail repose sur l’enquête Health Behaviour in School-aged Children, dite HBSC, conduite tous les quatre ans par l’université d’Utrecht et l’institut Trimbos, avec le financement du ministère néerlandais de la Santé. En 2025, plus de 7 000 élèves ont été interrogés, dont environ 1 500 en fin d’école primaire et plus de 5 500 dans le secondaire. L’échantillon est conçu pour être représentatif : âge, sexe, filière, niveau de richesse familiale, composition du foyer, origine migratoire. Ce n’est donc pas un sondage d’opinion flash. C’est un baromètre de santé et de bien-être qui, depuis 2001, suit aussi les substances, le harcèlement, la pression scolaire et, depuis 2009, l’acceptation de l’homosexualité.

Les questions ne sont pas abstraites. Les jeunes doivent dire s’ils trouvent « dégoûtant » que deux garçons ou deux filles s’embrassent, s’ils accepteraient d’avoir un ami homosexuel, et si un élève gay ou lesbienne peut, selon eux, parler ouvertement de son orientation dans l’établissement. C’est précisément sur ces items que le recul est le plus visible. En 2021, 60 % des collégiens et lycéens pensaient encore qu’un camarade pouvait être sincère à l’école. En 2025, ils ne sont plus que 45 %. Autrement dit, la visibilité n’est plus seulement une affaire de conviction personnelle : elle est devenue, dans l’esprit d’une majorité relative, un risque social.

Repère

22 % des garçons du secondaire déclarent une attitude positive envers l’homosexualité en 2025, contre 40 % quatre ans plus tôt. Chez les filles, le taux passe de 78 % à 51 %.

Un Retournement Après Des Années De Progression

Jusqu’en 2021, la tendance allait plutôt dans l’autre sens. Les filles devenaient plus ouvertes. Les garçons stagnaient à un niveau déjà plus bas, mais sans effondrement. Le rapport 2025 rompt cette dynamique. Les chercheurs parlent d’une « rupture de tendance » et d’un retour à des niveaux proches de 2009, première année où ces questions ont été posées. Ils ajoutent toutefois une prudence méthodologique : des changements d’échantillonnage interdisent une comparaison parfaitement linéaire sur toute la période. Cela n’efface pas le constat central. En quatre ans, le mouvement n’est plus une oscillation. C’est une chute nette, observée dans presque toutes les strates.

Gonneke Stevens, professeure spécialisée dans le bien-être des adolescents et responsable scientifique de l’enquête, résume le choc par une phrase sèche : on s’attendait à un recul, pas à une baisse d’une telle ampleur. Cette formulation compte. Elle dit que les équipes n’étaient pas naïves. Elles voyaient déjà, dans le débat public, des tensions autour de la diversité sexuelle, des controverses scolaires, une polarisation en ligne. Mais l’ampleur dépasse le scénario anticipé. Quand une hypothèse pessimiste est encore trop optimiste, le phénomène n’est plus anecdotique.

La baisse est très forte et nous la voyons dans tous les groupes. Chez les garçons et les filles, dans les filières professionnelles comme dans les filières générales, dans les familles aisées comme dans les foyers plus modestes.

Gonneke Stevens, responsable de l’enquête HBSC aux Pays-Bas

Garçons, Filles, Filières : Des Écarts Qui Resistent

Le premier clivage reste le genre. Les filles demeurent plus positives que les garçons, et c’est un invariant déjà documenté dans d’autres pays européens. Mais l’écart ne protège plus personne. Une fille sur deux seulement, dans le secondaire, exprime encore une attitude clairement favorable. Chez les garçons, on n’est plus dans une minorité confortable d’ouverts : on est dans une petite frange. Le reste se répartit entre indifférence, malaise, rejet explicite et formules de dégoût, surtout lorsqu’il s’agit de deux garçons qui s’embrassent. Le baiser entre filles est moins souvent qualifié de « dégoûtant », ce qui rappelle une vieille asymétrie culturelle : le désir masculin entre hommes reste, pour une partie des adolescents, le tabou le plus chargé.

Le deuxième clivage est scolaire. Plus la filière est professionnelle, plus les réponses sont négatives. Ce n’est pas une nouveauté sociologique. Les établissements à forte dimension technique ou préprofessionnelle concentrent souvent des normes de virilité plus rigides, une sociabilité de groupe plus frontale, moins d’espace pour l’ambiguïté. Les filières générales et préuniversitaires ne sont pas devenues des sanctuaires. Elles aussi reculent. Simplement, elles partent de plus haut et restent, en moyenne, plus favorables. L’école n’est donc pas un bloc. Elle est une mosaïque de climats, et le climat pèse autant que le cours d’éducation civique.

L’âge joue aussi, mais de façon contre-intuitive. En fin d’école primaire, environ un tiers des garçons se disent encore positifs. En entrant au collège, le taux semble se dégrader, avant de remonter légèrement à mesure que les élèves vieillissent. On reconnaît ici le moment classique de la construction identitaire masculine : entre 12 et 15 ans, le regard des pairs devient un tribunal. Ce qui était toléré à 11 ans peut devenir risqué à 13, non parce que la conviction personnelle a changé du jour au lendemain, mais parce que le coût social d’une phrase trop ouverte a augmenté.

Origine Migratoire : Un Écart Réel, Pas Une Explication Unique

Le titre qui circule insiste sur une phrase : les jeunes issus de l’immigration auraient des attitudes moins positives. Les données le confirment, mais elles interdisent d’en faire la clé unique. Les élèves d’origine migratoire sont, en moyenne, moins souvent favorables que les élèves nés de parents néerlandais. L’écart observé tourne autour de neuf points. Des publications relèvent aussi des ordres de grandeur du type 31 % de positifs parmi les jeunes d’origine étrangère contre environ 40 % parmi les jeunes d’origine uniquement néerlandaise, selon les indicateurs retenus. Cet écart n’est pas anodin. Il renvoie à des normes familiales, religieuses, de genre, à des récits d’honneur, à des interdits plus explicites sur l’homosexualité masculine dans certains milieux.

Pourtant, les chercheurs refusent une lecture raccourcie. La baisse entre 2021 et 2025 concerne aussi les jeunes sans origine migratoire. La part d’élèves issus de l’immigration dans l’échantillon n’a pas explosé d’une vague à l’autre. Si le recul était seulement un effet de composition démographique, on ne le verrait pas aussi nettement chez les élèves « autochtones », ni dans les familles aisées, ni dans les filières générales. Or on le voit. Dire que l’immigration n’existe pas serait absurde. Dire qu’elle explique à elle seule le retournement le serait tout autant. Le phénomène est plus large, plus diffus, plus contemporain.

Cette nuance est politiquement inconfortable, et c’est précisément pour cela qu’il faut la tenir. Dans le débat public, deux camps s’installent trop vite. L’un minimise les écarts culturels par peur de stigmatiser. L’autre les absolutise pour en faire la preuve d’un basculement civilisationnel. Les tableaux de l’enquête ne donnent raison ni à l’angélisme ni au raccourci. Ils montrent une double réalité : un niveau de départ plus bas dans certains groupes issus de l’immigration, et une détérioration générale qui traverse aussi les classes moyennes néerlandaises.

Groupe 2021 2025
Garçons du secondaire, attitude positive 40 % 22 %
Filles du secondaire, attitude positive 78 % 51 %
Élèves estimant qu’on peut être ouvert à l’école 60 % 45 %
Ordres de grandeur issus de l’enquête HBSC 2025 aux Pays-Bas. Les pourcentages varient légèrement selon les publications selon l’arrondi et le sous-échantillon.

L’École N’Est Plus Seulement Un Lieu De Cours

Le même rapport montre que l’école plaît de moins en moins. Depuis plus de dix ans, la part d’élèves du secondaire qui trouvent l’établissement « agréable » recule. Entre 2017 et 2025, le jugement sur l’ambiance entre camarades s’est dégradé. Les signalements de harcèlement augmentent. La pression liée au travail scolaire reste élevée : plus d’une fille sur deux et plus d’un garçon sur trois disent en ressentir beaucoup. Ces éléments ne « causent » pas mécaniquement le rejet de l’homosexualité. Ils décrivent un climat. Dans un climat tendu, les différences visibles coûtent plus cher. La norme du groupe se durcit. L’humour devient une arme. Le silence devient une stratégie de survie.

Les établissements où l’on travaille explicitement contre le harcèlement homophobe et les discriminations enregistrent moins de brimades, et pas seulement envers les élèves homosexuels. C’est un point que les chercheurs tiennent à souligner. Un climat plus sûr n’est pas un luxe identitaire. C’est un bien collectif. Quand la peur de « mal dire » paralyse les équipes, le vide n’est pas neutre. Il est occupé par la cour, par les stories, par les codes virils, par les rumours. L’absence de cadre n’apaise pas. Elle privatise la norme.

Des chefs d’établissement évoquent une prudence nouvelle autour de journées symboliques, comme le vendredi violet, moment où certains collèges rendent visible le soutien aux élèves LGBT. La prudence n’est pas toujours de la lâcheté. Elle peut naître de tensions avec des parents, de craintes de controverses, de menaces en ligne, d’un sentiment que le sujet « clive » plus qu’il n’éclaire. Mais le retrait a un prix. Si l’école cesse d’affirmer qu’un élève a le droit d’être ce qu’il est, le message reçu par la classe n’est pas la neutralité. C’est la permission tacite du mépris.

Écrans, Manosphère Et Contagion Des Normes

Les équipes de recherche n’isolent pas une cause unique. Elles évoquent des « liens » avec des évolutions sociales plus larges : usage intensif des réseaux, polarisation politique, remise en discussion publique de la diversité sexuelle, et circulation d’une culture en ligne souvent appelée manosphère. Le mot désigne un archipel de comptes, forums, vidéos et influenceurs qui valorisent une masculinité dure, se moquent de la vulnérabilité, et traitent l’homosexualité comme une faiblesse, une mode ou une menace. Ce n’est pas un complot centralisé. C’est une atmosphère. Elle n’a pas besoin de convaincre tout le monde. Il lui suffit de rendre coûteux le moindre geste d’ouverture.

Chez les adolescents, l’imitation précède souvent la doctrine. Un garçon de 14 ans n’adhère pas forcément à un manifeste. Il apprend ce qui fait rire, ce qui fait taire, ce qui évite d’être classé « fragile ». Le dégoût affiché devant deux garçons qui s’embrassent peut être une opinion. Il peut aussi être une performance. Sur un fil vidéo, la performance rapporte des likes. Dans une cour, elle rapporte une place. Distinguer conviction et posture est difficile dans une enquête déclarative. Cela n’enlève rien à l’effet social. Une posture répétée finit par devenir une norme.

Les filles ne sont pas hors champ. Leur recul, de 78 % à 51 %, interdit de raconter une histoire uniquement masculine. Une partie d’entre elles intègrent des discours conservateurs sur le couple, la religion, la « nature ». Une autre partie se fatigue d’un débat devenu bruyant, moralisateur, parfois caricatural. La saturation n’est pas la même chose que la haine. Mais elle peut produire le même silence. Quand un sujet est associé à la polémique permanente, beaucoup d’adolescents choisissent l’évitement. L’évitement, dans une classe, ressemble à de l’hostilité pour celui qui doit se cacher.

Ce Que Cela Change Pour Les Élèves Concernés

Derrière le pourcentage, il y a des vies concrètes. Un collégien qui se sait attiré par les garçons entend désormais, plus souvent qu’il y a quatre ans, que son désir est « dégoûtant ». Il entend aussi que moins de camarades croient possible de le dire à l’école. Le coming out n’est pas un devoir. C’est une option de sécurité. Quand cette option se ferme, le coût psychologique augmente : isolement, anxiété, stratégies de camouflage, parfois harcèlement. Les chercheurs le disent sans détour. La mauvaise nouvelle n’est pas seulement pour les enfants homosexuels. Elle l’est pour tous les enfants, parce qu’elle décrit un pays où « être soi » n’est plus, à l’adolescence, une évidence partagée.

Le harcèlement lié à l’orientation n’a pas besoin d’être quotidien pour structurer une classe. Une seule scène publique, un surnom, une rumeur, une vidéo filmée à la dérobée suffisent à rappeler la hiérarchie. Les élèves les plus vulnérables ne sont pas seulement ceux qui assument une identité LGBT. Ce sont aussi ceux qui sont soupçonnés de l’être, ceux dont le corps, la voix, les goûts, les amitiés sortent du moule. Une norme plus étroite de masculinité punit d’abord les homosexuels, puis tous les garçons qui ne jouent pas assez bien le rôle.

Les filles lesbiennes ou bisexuelles ne sont pas épargnées, même si le dégoût déclaré vise moins souvent deux filles qui s’embrassent. Leur expérience mêle érotisation, déni et injonction à rester « acceptables ». Dans certains groupes, l’homosexualité féminine est minimisée tant qu’elle reste un fantasme. Elle devient un problème dès qu’elle cesse d’être un spectacle pour les autres. Cette double mesure n’apparaît pas toujours dans les pourcentages agrégés. Elle apparaît dans les témoignages scolaires, dans les infirmeries, dans les absences répétées.

Familles, Religion, Classe Sociale : Des Influences Croisées

L’enquête croise aussi le niveau de richesse du foyer. Le recul traverse les milieux. Ce détail casse une autre idée simple : celle d’un conservatisme réservé aux quartiers pauvres. Les familles aisées ne fabriquent pas automatiquement des adolescents ouverts. Elles peuvent transmettre un libéralisme de salon et, en même temps, laisser leurs enfants seuls face aux algorithmes. L’argent achète des activités, pas forcément une conversation. À l’inverse, des foyers modestes peuvent protéger un enfant homosexuel par loyauté affective, même si le discours public du quartier est dur. Les moyennes cachent ces écarts individuels. Elles n’en restent pas moins des signaux.

La religion n’est pas mesurée ici comme une variable unique et publique dans tous les extraits disponibles, mais elle plane sur le sujet. Dans plusieurs communautés, chrétiennes conservatrices ou musulmanes, l’homosexualité reste un interdit moral explicite. Les adolescents n’inventent pas seuls leurs tabous. Ils les importent, les négocient, les durcissent parfois pour prouver leur fidélité au groupe. L’école néerlandaise, historiquement habituée à un pluralisme confessionnel organisé, se retrouve face à une question plus vive : comment enseigner l’égalité des personnes sans prétendre effacer les convictions des familles ? La réponse n’est pas de nier le conflit. Elle est de distinguer le droit d’avoir une croyance et le droit d’humilier un camarade.

La forme familiale compte aussi. Un foyer monoparental, recomposé, homoparental ou traditionnel ne produit pas le même récit du couple. Mais l’enquête, en étudiant ces différences, rappelle surtout que l’adolescent n’est pas un simple produit de sa maison. Il est un être de pairs. Entre 12 et 16 ans, le groupe d’âge pèse souvent plus que le dîner familial. C’est pourquoi les campagnes destinées uniquement aux parents, ou uniquement aux professeurs, ratent une partie de la cible. Il faut aussi parler la langue de la cour.

Le Pays-Bas Face À Son Propre Mythe

Le choc est d’autant plus fort que les Pays-Bas ont longtemps incarné, en Europe, une avant-garde juridique et culturelle : union civile précoce, mariage ouvert, visibilité urbaine, associations puissantes, discours public relativement dédramatisé. Ce récit n’était déjà plus intact depuis des années. Des tensions existaient dans certaines villes, certains établissements, certains quartiers. L’enquête 2025 ne crée pas le doute. Elle le quantifie chez les plus jeunes, là où se joue la génération suivante.

Un mythe national a ceci de fragile qu’il endort la vigilance. On croit que le progrès est un plan incliné. On découvre qu’il est un équilibre. Les droits peuvent rester inscrits dans la loi tandis que le regard social recule. C’est précisément le scénario que décrivent ces collégiens. Ils ne votent pas encore. Ils ne réécrivent pas le Code civil. Ils décident, chaque jour, qui a le droit d’exister sans se cacher. Une société peut être légalement ouverte et adolescentement fermée. Cette discordance n’est pas un détail. Elle annonce le climat des dix prochaines années.

D’autres pays européens observent des dynamiques comparables, sans que les chiffres soient identiques. La comparaison internationale de l’HBSC, menée dans de nombreux États, permettra sans doute d’affiner le diagnostic. D’ores et déjà, le cas néerlandais sert de révélateur. Si même ici le recul est aussi net, l’idée d’une exception culturelle définitivement acquise s’effondre. La tolérance n’est pas un patrimoine qu’on transmet comme un monument. C’est une pratique. Elle s’entretient ou elle s’érode.

Que Peuvent Faire L’École, Les Parents, Les Plateformes

Les appels à l’action se multiplient : gouvernement, établissements, familles, entreprises de réseaux sociaux. La liste est vaste, donc vague, si on s’arrête au slogan. Concrètement, trois leviers reviennent. Le premier est scolaire. Il ne s’agit pas d’imposer un discours militant à chaque heure. Il s’agit de garantir un minimum : pas d’insultes, pas de mise à l’écart, des adultes qui réagissent, des protocoles clairs contre le harcèlement, une éducation à la vie affective qui nomme l’orientation sexuelle sans en faire un combat de tranchées. Les établissements qui agissent déjà voient des effets au-delà du seul public LGBT. C’est un argument utile face aux équipes fatiguées.

Le deuxième levier est familial. Beaucoup de parents croient que le sujet ne les concerne pas, soit parce que leur enfant « n’est pas concerné », soit parce qu’ils le jugent trop jeune. Or l’enquête porte précisément sur 11-16 ans. L’âge du tabou n’est plus l’âge du silence utile. Un adolescent entend déjà tout, plus tôt, plus cru, plus caricatural, via le téléphone. Le rôle parental n’est pas de réciter un catéchisme progressiste. Il est de séparer la personne et l’acte, le droit et le dégoût, la conviction intime et la violence. On peut transmettre une morale religieuse exigeante sans autoriser le harcèlement. Cette phrase devrait être banale. Elle ne l’est plus.

Le troisième levier est numérique. Les plateformes ne « créent » pas à elles seules le rejet. Elles l’amplifient, le récompensent, le normalisent par répétition. Un contenu qui ridiculise deux hommes qui s’embrassent circule plus vite qu’une explication nuancée. Les chercheurs ne demandent pas la censure généralisée de l’adolescence. Ils demandent que l’on cesse de faire semblant que l’algorithme est un ciel neutre. Les recommandations, les défis, les comptes virils ultra suivis font partie de l’environnement éducatif réel, au même titre que la salle de classe.

Trois points de vigilance

  • Le recul est général, pas seulement concentré sur une origine.
  • Le climat de classe pèse autant que le discours officiel.
  • La visibilité à l’école a chuté aussi vite que l’attitude déclarée.

Éviter Deux Pièges : Le Déni Et La Panique

Le premier piège serait de relativiser. « Les ados disent toujours des choses dures », « ce n’est que de l’humour », « ça remontera tout seul ». Peut-être. Mais une chute de cette ampleur en quatre ans n’est pas une boutade de récréation. Elle survient après une période d’ouverture. Elle coïncide avec une dégradation du vécu scolaire. Elle touche la possibilité même de parler. Relativiser, ici, revient à demander aux élèves concernés d’attendre que la courbe redevienne élégante.

Le second piège serait la panique identitaire. Transformer chaque collégien réticent en ennemi civilisationnel ne fera pas reculer le dégoût. Cela le confirmera. Les adolescents détestent qu’on leur parle comme à des coupables collectifs. Une pédagogie qui humilie le groupe des garçons, ou qui désigne une origine entière comme le problème, produit de la résistance. On n’ouvre pas une classe en l’accusant. On l’ouvre en tenant deux exigences à la fois : regarder les écarts culturels sans mensonge, et refuser d’en faire une destinée.

Entre ces deux écueils, il reste le travail lent : mots précis, adultes stables, règles tenues, conversations moins théâtrales. Ce n’est pas spectaculaire. C’est la seule méthode qui a déjà montré, dans certains établissements, qu’un climat plus sûr bénéficie à tout le monde. L’enquête néerlandaise n’est donc pas seulement un signal d’alarme moral. C’est un test de réalisme. Une société capable de lire ses propres tableaux sans les tordre a encore une chance d’agir. Une société qui n’y voit qu’une munition pour sa guerre culturelle a déjà perdu le collège.

Ce Que Ces Données Disent Aussi De Nous

On aurait tort de ranger ce dossier dans la seule case « Pays-Bas ». Les mêmes tensions circulent ailleurs : fatigue des débats, radicalisation des codes de genre, méfiance envers l’école, poids des écrans, écarts culturels dans des sociétés de plus en plus mixtes. Les chiffres néerlandais ont l’avantage d’être clairs, répétés, comparables dans le temps. Ils forcent à abandonner les phrases toutes faites. Non, l’ouverture n’est pas irréversible. Non, l’origine migratoire n’explique pas tout. Non, les filles ne portent pas à elles seules le progrès. Non, l’école n’est pas hors-sol. Oui, un climat de classe peut se durcir en moins d’une génération scolaire.

Il faudra suivre la prochaine vague, dans quatre ans. D’ici là, les élèves qui ont 13 ans aujourd’hui auront 17 ans. Une partie d’entre eux aura assoupli son regard, comme le suggère déjà la légère remontée avec l’âge. Une autre partie aura figé ses phrases de 2025. C’est cette part-là qui décidera du ton des lycées, puis des premiers votes, puis des conversations ordinaires. Une statistique d’attitude n’est pas une loi. C’est une photographie. Encore faut-il accepter de la regarder sans maquillage.

Au fond, la question n’est pas de savoir si les Pays-Bas « restent » un pays tolérant. La question est plus simple, plus quotidienne, plus décisive : dans une classe de quatrième, un adolescent peut-il encore dire la vérité sur ce qu’il ressent sans devenir un problème public ? En 2021, une majorité relative répondait oui. En 2025, cette majorité s’est réduite. Tout le reste — polémiques, origines, réseaux, programmes — gravite autour de cette phrase-là. Tant qu’elle recule, les droits sur le papier avanceront dans le vide.

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