Qui veille vraiment sur une équipe de France, une fois les projecteurs éteints et le vestiaire refermé ? Pendant plus de vingt ans, la réponse a souvent tenu en un prénom : Momo. Mohamed Sanhadji, ancien commandant divisionnaire, officier de liaison puis responsable logistique et sécurité des Bleus, a longtemps incarné cette présence discrète sans laquelle un rassemblement national ne démarre pas. Aujourd’hui, cette figure de l’ombre se retrouve au centre d’une procédure judiciaire lourde. Mis en examen notamment pour recel de détournement de fonds public, corruption, trafic d’influence, escroquerie et blanchiment de fraude fiscale, il ne pourra pas accompagner le premier rassemblement de l’ère Zinédine Zidane. La présomption d’innocence demeure. Le calendrier sportif, lui, n’attend personne.
Une mise en examen qui bouscule le staff de Zidane
Le parquet de Paris a confirmé la mise en examen de Mohamed Sanhadji après une garde à vue de quarante-huit heures et un défèrement. Les chefs d’accusation sont nombreux. Ils vont du recel de détournement de fonds public à la corruption active et passive de personne dépositaire de l’autorité publique, en passant par le trafic d’influence actif, passif et international, l’escroquerie et le blanchiment de fraude fiscale. Cette liste, longue et technique, dit une chose simple : l’instruction ne se limite plus à un don isolé. Elle interroge un système de relations, de services et d’argent autour d’un homme qui a occupé, pendant deux décennies, une position unique entre police, fédération et vestiaire.
Le timing est cruel pour le nouveau sélectionneur. Zinédine Zidane avait beaucoup insisté pour conserver « Momo » dans son encadrement. Dans l’organigramme dévoilé cet été, Mohamed Sanhadji figurait comme responsable logistique et sécurité. Il devait être à Clairefontaine dès l’ouverture du stage. Il n’y sera pas. Le contrôle judiciaire lui interdit tout contact avec les joueurs des sélections nationales actuelles et passées, le staff actuel, les sélectionneurs d’hier et d’aujourd’hui, les présidents et personnels de la Fédération française de football, ainsi que certains hauts responsables de la Direction centrale des compagnies républicaines de sécurité depuis 2011.
Ce que dit concrètement le contrôle judiciaire
Au-delà de l’interdiction de relation, le magistrat a fixé un cadre géographique et financier. Sauf autorisation expresse, Mohamed Sanhadji ne peut se présenter au siège de la fédération, au centre national de Clairefontaine, au Stade de France ni au Parc des Princes. Il doit informer le juge de tout déplacement hors du territoire métropolitain. Un cautionnement de 80 000 euros a été exigé. Il lui est également interdit d’exercer une activité liée à la police nationale ou au sport professionnel, selon les éléments publics de la procédure.
Ces mesures ne sont pas une condamnation. Elles visent à protéger l’enquête, à éviter toute concertation et à garantir que la personne mise en examen ne puisse peser, même involontairement, sur des témoins potentiels. Dans le football de haut niveau, où les réseaux d’amitié et de service se croisent depuis des années, cette séparation brutale a un effet immédiat : un trou dans l’organisation quotidienne d’un rassemblement, et une gêne politique pour une fédération déjà sous le feu des questions de gouvernance.
À retenir
Mise en examen mi-septembre 2026, caution de 80 000 euros, interdiction de Clairefontaine, du Stade de France et de tout contact avec joueurs, staff et dirigeants. Le premier stage de Zidane s’ouvre sans son « monsieur sécurité » historique.
Le don de 60 300 euros, point de départ de l’affaire
Tout part d’un chèque. En juin 2023, quelques mois après la Coupe du monde au Qatar, Kylian Mbappé verse 60 300 euros à Mohamed Sanhadji. L’argent provient de la prime du joueur liée au Mondial. L’entourage du capitaine a présenté ce geste comme un remerciement pour le travail effectué pendant la compétition, et parfois pour une sécurité renforcée lors d’un déplacement au Cameroun. L’intéressé, alors encore policier détaché, n’aurait pas déclaré ce don à sa hiérarchie selon l’enquête administrative.
Ce « don d’usage » a ensuite été signalé par un établissement bancaire à Tracfin, le service de renseignement financier. En juillet 2024, l’alerte déclenche une enquête pour travail dissimulé et blanchiment de fraude fiscale. Une perquisition a lieu en octobre 2024. Une information judiciaire est ouverte en janvier 2026. Les magistrats instructeurs élargissent ensuite le champ : recel de détournement de fonds public, corruption, trafic d’influence. Autrement dit, le don n’est plus seulement examiné comme un oubli déclaratif. Il devient une pièce dans un puzzle plus large.
La perception d’une somme importante par un agent public, même présenté comme un remerciement amical, soulève toujours la même question : y a-t-il eu contrepartie, influence, service non déclaré ?
Mohamed Sanhadji a contesté la lecture administrative de cette affaire. Il a notamment formé un recours devant le tribunal administratif de Paris pour faire annuler sa mise à la retraite anticipée. Cette procédure parallèle rappelle un point souvent oublié : une sanction disciplinaire n’épuise pas le débat judiciaire, et l’inverse est également vrai. L’une et l’autre avancent sur des terrains distincts, avec des règles de preuve différentes.
Vingt ans dans l’ombre des Bleus
Pour comprendre pourquoi cette mise en examen résonne autant, il faut remonter à 2004. Cette année-là, Mohamed Sanhadji devient officier de liaison et de sécurité auprès de l’équipe de France. Il vient de la police nationale. Il a grandi à Rians, dans le Var. Il n’est pas un ancien joueur. Il n’est pas un consultant. Il est l’homme qui reconnaît les stades, les hôtels, les axes de circulation, les salles de conférence, les portes de service. Il parle aux autorités locales. Il anticipe. Il rassure.
Au fil des années, ce rôle technique est devenu relationnel. Les joueurs l’appellent Momo. Les sélectionneurs le savent indispensable. Les journalistes le voient sans toujours le nommer. Il apparaît sur les photos de groupe, un peu en retrait, parfois aux côtés de chefs d’État, souvent à l’avant du car. Il a vécu la Coupe du monde 2018, la Ligue des nations 2021, le Qatar, puis le Mondial 2026 côté organisation. Quand un international rentre de club, c’est souvent lui qui connaît le détail du transfert aéroport, du contrôle, de la chambre, du créneau médical.
Cette intimité crée une force et une fragilité. Une force, parce qu’une équipe nationale a besoin de continuité. Une fragilité, parce que la frontière entre service public, amitié sportive et économie privée devient poreuse. Un officier détaché n’est pas un employé classique. Il reste dépositaire de l’autorité publique. Les dons, les cadeaux, les missions annexes, les déplacements « pour rendre service » doivent être tracés. Dans le football moderne, où un capitaine peut signer un chèque de 60 000 euros sans y voir malice, cette exigence paraît froide. Elle n’en est pas moins la règle.
De la retraite anticipée au contrat fédéral
Fin 2025, Mohamed Sanhadji est mis à la retraite anticipée de la police nationale après la sanction liée au don non déclaré. La fédération, qui le jugeait précieux pour accompagner les Bleus jusqu’au Mondial 2026, lui propose alors un contrat à durée déterminée. L’homme quitte le statut de fonctionnaire détaché pour celui de salarié privé de la structure sportive. Sur le papier, le changement est net. Sur le terrain, les missions restent proches : logistique, sécurité, fluidité du quotidien.
Ce basculement explique une partie de la complexité juridique. Certains faits visés par l’instruction concernent la période où il était encore agent public. D’autres peuvent toucher des flux financiers, des relations ou des services examinés sous l’angle de l’escroquerie ou du blanchiment. L’enquête préliminaire de 2024 parlait déjà de travail dissimulé et de blanchiment de fraude fiscale. La mise en examen de septembre 2026 ajoute des qualifications plus graves, liées à la corruption et au trafic d’influence.
Zinédine Zidane, une fois nommé, a souhaité le conserver. Plusieurs internationaux, selon des récits concordants du milieu, le considéraient comme un pilier de confiance. Cette loyauté du vestiaire n’efface pas le droit. Elle explique seulement pourquoi la fédération s’est trouvée dans une position inconfortable : écarter un homme plébiscité par le groupe, ou le garder alors qu’une information judiciaire était déjà ouverte.
Ce que l’instruction devra départager
Une mise en examen n’est pas une déclaration de culpabilité. Elle signifie que les magistrats estiment disposer d’indices graves ou concordants. La suite appartient à l’instruction : confrontations, expertises financières, auditions de joueurs, de dirigeants, d’anciens responsables de sécurité, éventuellement d’intermédiaires. Le trafic d’influence international passif, notamment, laisse penser que le dossier ne s’arrête pas à un chèque unique versé en 2023.
Plusieurs questions structurantes se posent. Le don de Kylian Mbappé a-t-il été un remerciement spontané, un usage du vestiaire, ou la contrepartie d’un service précis ? D’autres sommes ont-elles circulé ? Des facilités ont-elles été obtenues auprès d’autorités, en France ou à l’étranger ? Des fonds publics ont-ils été détournés, puis recelés ? Y a-t-il eu dissimulation fiscale ? Autant de points que seul le dossier, encore secret, pourra éclairer.
| Élément | Ce que l’on sait |
|---|---|
| Date du don | Juin 2023, 60 300 euros |
| Origine évoquée | Prime du Mondial 2022 du capitaine |
| Alerte Tracfin | Été 2024, via un signalement bancaire |
| Perquisition | Octobre 2024 |
| Information judiciaire | Janvier 2026 |
| Mise en examen | 16 septembre 2026 environ |
L’impact immédiat sur Clairefontaine
Le premier rassemblement de Zinédine Zidane devait être un moment de réinvention. Nouveau staff, nouveaux codes, premier déplacement en Ligue des nations. À la place, l’encadrement doit réorganiser la sécurité et la logistique sans l’homme qui tenait ces dossiers depuis une génération. Un officier de liaison du ministère de l’Intérieur doit, en principe, compléter le dispositif. Mais remplacer une mémoire de vingt ans ne se décrète pas en quarante-huit heures.
Les matchs de septembre et octobre, dont certains au Stade de France, imposent des protocoles lourds : accès, hôtel, déplacements, protection rapprochée, coordination avec les forces locales. Mohamed Sanhadji connaissait ces mécaniques par cœur. Son absence crée un risque opérationnel limité, car la fédération n’est pas démunie, mais un risque symbolique plus fort. Le public voit un staff flambant neuf déjà entamé par la justice. Les joueurs, eux, perdent un interlocuteur familier.
Il faudra aussi gérer la communication interne. Interdire tout contact, c’est empêcher un simple message de soutien. Dans un vestiaire, cette coupure peut sembler absurde. Pour le juge, elle est cohérente. Les deux logiques coexistent mal. C’est souvent ainsi que les affaires sportives deviennent des affaires d’opinion.
Le vestiaire, l’amitié et la loi
Le football français aime les fidélités longues. Un préparateur, un cuisinier, un intendant, un officier de sécurité deviennent des frères de route. On les invite aux mariages. On leur offre une montre. On leur signe un chèque. Dans la culture du vestiaire, ces gestes disent la reconnaissance. Dans le droit de la fonction publique, ils peuvent dire autre chose : un avantage indu, un conflit d’intérêts, une rémunération occulte.
Le cas Sanhadji met cette contradiction à nu. Kylian Mbappé n’est, à ce stade, pas présenté comme mis en examen dans les éléments publics de l’affaire. Le don, toutefois, est le détonateur. Il force à se demander si un international multimillionnaire peut « remercier » un agent public comme on remercie un employé de club. La réponse juridique est plus stricte que la réponse affective. Un policier n’est pas un salarié de vestiaire. Même apprécié, même indispensable, même surnommé Momo.
Cette exigence n’est pas dirigée contre le football. Elle protège l’institution sportive autant que l’État. Une équipe nationale voyage, négocie des accès, croise des autorités étrangères, gère des flux d’argent considérables. Si la personne qui ouvre les portes n’est plus lisible, c’est toute la chaîne de confiance qui vacille.
Gouvernance fédérale et zone grise
La Fédération française de football se retrouve dans une position classique des grandes fédérations : elle a besoin d’hommes de terrain, mais elle doit aussi afficher une éthique irréprochable. Recruter Mohamed Sanhadji après sa retraite anticipée relevait d’un choix opérationnel. Le conserver dans le staff de Zidane relevait d’un choix politique interne. La mise en examen transforme ces choix en sujet de responsabilité.
Des tensions existaient déjà avant l’été. L’avenir de l’officier de sécurité avait cristallisé des désaccords entre une partie du groupe France, attachée à sa présence, et une direction fédérale plus réservée. Zidane a tranché en faveur de la continuité. La justice vient de rendre cette continuité impossible, au moins temporairement. La fédération devra clarifier le statut exact de l’intéressé dans son organigramme, le maintien ou non de son contrat, et la nomination d’un relais crédible.
Cette crise arrive alors que le football français discute sans cesse de transparence, de conflits d’intérêts, d’agents, de flux financiers et d’image internationale. Un dossier de corruption et de trafic d’influence, même s’il reste à prouver, nourrit le soupçon plus vite qu’il ne se résout. D’où l’importance de distinguer les faits établis, les qualifications retenues et les interprétations médiatiques.
Ce que la présomption d’innocence impose
Il serait malhonnête de transformer une mise en examen en verdict. Mohamed Sanhadji bénéficie pleinement de la présomption d’innocence. Il peut démontrer que le don était licite, déclaré ou déclarable, qu’aucune contrepartie n’existait, qu’aucune influence n’a été vendue, qu’aucune fraude n’a été blanchie. Il peut aussi faire valoir que certaines qualifications sont excessives au regard des pièces. C’est le rôle de la défense.
En même temps, une institution sportive ne peut feindre l’ignorance. Un contrôle judiciaire aussi large dit la gravité des soupçons aux yeux des magistrats. Interdire Clairefontaine, le Stade de France et tout contact avec le staff n’est pas une mesure cosmétique. C’est un signal. Le public a le droit de connaître ce signal, sans pour autant lyncher un homme avant jugement.
La bonne attitude consiste donc à tenir les deux bouts : relater précisément les chefs d’accusation, rappeler le calendrier de l’enquête, décrire les conséquences sportives, et refuser les raccourcis. Ni sainteté du vestiaire, ni procès populaire. Seulement une affaire sérieuse, au carrefour du sport, de l’argent et de l’autorité publique.
Une leçon plus large pour le sport français
Le dossier Sanhadji n’est pas qu’une péripétie de rentrée. Il pose une question de doctrine. Comment encadrer les hommes de l’ombre qui rendent le sport possible ? Comment tracer les cadeaux, les primes parallèles, les « merci » en chèque, les missions privées d’un agent encore public ? Comment éviter qu’une amitié de vingt ans ne devienne une zone grise financière ?
D’autres fédérations européennes ont renforcé leurs chartes éthiques après des affaires comparables : déclaration obligatoire de tout avantage, seuil très bas, contrôle interne indépendant, séparation nette entre sécurité publique et sécurité privée. La France n’est pas naïve sur ces sujets. Elle reste parfois lente à appliquer aux « indispensables » les règles qu’elle impose aux autres.
Le football de sélection vit d’émotion. Il vit aussi d’argent public, d’argent privé, de droits TV, de sponsors et de primes de compétition. Plus la machine est riche, plus la transparence doit être clinique. Un don de 60 300 euros paraît dérisoire à l’échelle d’un Ballon d’Or. Il n’est pas dérisoire à l’échelle d’un traitement de commandant de police. C’est précisément cet écart qui a déclenché l’alerte.
Les semaines qui viennent
Sur le plan sportif, Zidane devra réussir son entrée en Ligue des nations sans son responsable habituel. Sur le plan judiciaire, l’instruction continuera, loin des caméras, à recouper comptes, agendas, déplacements et témoignages. Sur le plan fédéral, une décision de gestion s’impose : statut du contrat, communication interne, remplacement opérationnel.
Mohamed Sanhadji, lui, devra respecter un contrôle judiciaire particulièrement étanche. Plus de vestiaire, plus de Clairefontaine, plus de discussions informelles avec ceux qu’il protège depuis 2004. Pour un homme dont le métier était d’être partout sans se faire remarquer, cette invisibilité forcée a quelque chose d’amer. Elle n’en est pas moins la condition d’une enquête lisible.
Au bout du chemin, deux scénarios restent ouverts. Soit les charges s’étiolent et l’affaire se recentre sur un manquement déclaratif. Soit le dossier confirme un système plus large de services et d’argent. Entre les deux, il y a le temps long de la justice, que le calendrier des Bleus ne peut pas accélérer.
En attendant, le public retient une image simple et un peu triste : le premier stage de Zinédine Zidane commence sans l’homme qui, pendant une génération, ouvrait la route. Derrière cette image, une affaire financière et pénale est désormais écrite noir sur blanc au parquet de Paris. Elle mérite d’être suivie avec rigueur, sans triomphalisme et sans déni. Le football français a besoin de ses légendes. Il a aussi besoin que la lumière n’arrête pas aux bandeaux des maillots.









