Et si le vrai tournant de la finance crypto aux États-Unis n’était pas un nouvel ETF, mais une simple formalité administrative déposée un lundi de septembre ? Le 14 septembre 2026, North American Derivatives Exchange a déposé un Form 1-N auprès de la SEC. Le même jour, l’enregistrement est devenu effectif. Pas de vote solennel, pas de communiqué théâtral, juste une notice qui ouvre une porte longtemps gardée : celle des futures sur actions individuelles.
Pourquoi cette inscription change la carte des dérivés
On pourrait croire qu’un formulaire de plus ne mérite pas tant d’attention. Ce serait une erreur. Nadex, qui opère aussi sous la marque Crypto.com Derivatives North America, n’est plus seulement une place de dérivés surveillée par la CFTC. Elle est désormais enregistrée comme bourse nationale de valeurs, mais uniquement pour les security futures. Autrement dit, des contrats à terme dont le sous-jacent est un titre financier.
Cette nuance compte. Aux États-Unis, un produit lié à une action individuelle n’appartient pas seulement au monde des matières premières ou des indices. Il entre dans un cadre mixte, à la frontière de la SEC et de la CFTC. C’est précisément ce cadre que Crypto.com cherche à occuper, après des années où les plateformes crypto ont dû contourner, attendre ou inventer ailleurs.
Repère
L’enregistrement au titre de la section 6(g) n’approuve aucun contrat en particulier. Il autorise la route. Les produits, eux, doivent encore être listés selon leurs propres règles.
Ce que dit vraiment le Form 1-N
Le document fait plus de cinq cents pages. Derrière ce volume, l’idée est simple. Nadex se présente comme un designated contract market déjà reconnu par la CFTC depuis 2004. Elle demande à la SEC une inscription par notification, pas une autorisation classique qui exigerait une décision affirmative de la Commission.
Selon les règles de la SEC, cette notice devient effective dès son dépôt. D’où la date du 14 septembre, et non celle du 16, jour où le régulateur a seulement accusé réception. Cette distinction, un peu aride, évite une confusion fréquente : l’échange n’a pas « obtenu le feu vert » pour lancer dix contrats du jour au lendemain. Il a obtenu le statut nécessaire pour les proposer, plus tard, dans les formes.
Le dépôt rappelle aussi que l’activité titres de Nadex reste étroite. L’entité peut traiter des security futures et certains produits connexes autorisés. Elle ne se transforme pas en New York Stock Exchange. Elle reste une bourse de dérivés qui veut coller, avec méthode, au marché actions américain.
Une bourse déjà sous double regard
Nadex n’arrive pas de nulle part. Sa chambre de compensation est enregistrée comme derivatives clearing organization. Elle peut compenser des futures avec marge et des dérivés pleinement collatéralisés. Cette architecture compte pour les investisseurs institutionnels, plus encore que le nom de la marque affichée sur l’écran.
L’accès direct aux security futures sera limité aux membres qualifiés. Les intermédiaires qui portent des comptes clients devront cumuler deux casquettes : futures commission merchant et courtier enregistré auprès de la SEC. Certains teneurs de marché pourront se connecter via des membres compensateurs agréés. Ce n’est pas le trading grand public en un clic. C’est un marché professionnel, avec des portes d’entrée réglementées.
Les ordres passeront par un matching électronique, priorité prix puis temps. Marché et limite seront acceptés. La compensation s’effectuera auprès d’une agence de compensation enregistrée. Rien de spectaculaire, et c’est précisément le point : Crypto.com cherche à parler le langage des salles de marché américaines, pas celui des memecoins.
Nous travaillons avec la SEC et la CFTC pour proposer des perpétuels sur actions individuelles aux États-Unis.
Kris Marszalek, directeur général de Crypto.com
Dix sous-jacents, dont un nom qui sort du lot
L’annexe I du dossier est plus parlante que l’accusé de réception de deux pages. Crypto.com Derivatives North America prévoit des futures réglés en cash sur des actions individuelles, avec la possibilité d’ajouter plus tard des fonds cotés. La première liste nomme dix références : Apple, Advanced Micro Devices, Amazon, Alphabet, Meta Platforms, Microsoft, Micron Technology, Nvidia, Tesla et SpaceX.
Neuf de ces noms sont cotés. SpaceX, non. Cette présence d’une société privée dans un calendrier de security futures attire l’œil. Elle ne signifie pas que le contrat est déjà négociable. Elle dit seulement que l’échange imagine un univers plus large que le S&P 100 habituel. Pour l’instant, le dossier précise qu’il faudra encore déposer normes de cotation, termes et conditions avant tout listing.
Ce que le dossier ne dit pas
Il ne dit pas que les dix contrats se négocient déjà. Il ne fixe pas une date de lancement unique. Il n’indique pas non plus que SpaceX aurait un sous-jacent public disponible. Le calendrier réel reste à écrire, contrat par contrat.
Un tarif affiché, des horaires encore flous
Une pièce opérationnelle du dossier avance un prix : 0,10 dollar par contrat d’une action. D’autres frais pourront s’ajouter pour la régulation, les données, la connectivité. C’est bas, volontairement. Sur des produits de petite taille notionnelle, le coût de friction décide souvent de la liquidité autant que le marketing.
Les horaires, eux, ne sont pas uniformes. Nadex exploite déjà certains produits collatéralisés ou avec marge presque en continu, dès lors qu’un prix de référence fiable existe. Pour les security futures, chaque contrat aura ses propres plages, précisées dans son dossier produit. On est loin du mythe du marché ouvert 24 heures sur 24 pour tout le monde, tout de suite.
Un détail du dossier paraît même daté. Nadex indiquait vouloir lancer le 9 septembre, cinq jours avant le dépôt du Form 1-N. Aucune annonce publique postérieure n’a confirmé que ces contrats avaient réellement ouvert ce jour-là. Une recherche dans la base actuelle des security futures de la CFTC n’a pas non plus fait apparaître de certification Nadex pour les dix noms de l’annexe I. En revanche, CME y figure déjà, avec des certifications de juin et juillet sur Apple, Amazon, Nvidia, Tesla et d’autres.
Les perpétuels actions, un autre chantier
Le Form 1-N concerne des futures classiques, avec échéance. Kris Marszalek, lui, parle d’autre chose : des single-stock perps, ces contrats sans date d’expiration, dont le prix est recalé par un mécanisme de financement. C’est le format que les traders crypto connaissent par cœur sur le bitcoin ou l’ether. Le transposer à Apple ou Nvidia, aux États-Unis, est autrement plus délicat.
Pourquoi ? Parce qu’un produit lié à un titre individuel retombe dans le régime conjoint SEC-CFTC. Un perpétuel n’est pas qu’un gadget de levier. C’est une question de définition juridique, de protection de l’investisseur, de manipulation possible du taux de financement, de transparence du sous-jacent. Crypto.com n’a communiqué ni levier, ni règles de funding, ni univers de titres, ni date.
Le dirigeant présente la démarche comme une tentative de relier la microstructure des marchés d’actifs numériques et les marchés de capitaux américains. La phrase est ambitieuse. Elle décrit un travail avec les régulateurs, pas un lancement validé. Cette prudence de vocabulaire mérite d’être lue telle quelle.
Coinbase, Kalshi, CME : la file d’attente s’allonge
Crypto.com n’est pas seul. Coinbase Derivatives a déposé son propre Form 1-N, tandis qu’une filiale courtier a soumis une notice liée. L’objectif affiché est le même : des perpétuels sur actions américaines. Là encore, ni date, ni plafond de levier. La course n’est pas seulement technologique. Elle est réglementaire.
Kalshi, déjà plus avancé sur des perpétuels liés à des actifs crypto, a évoqué une soixantaine de contrats perpétuels sur actions et ETF, dont Tesla, Apple et Nvidia. Au moment de ces discussions, les produits actions n’avaient pas reçu d’approbation finale. CME, de son côté, a choisi la voie plus traditionnelle des contrats datés, avec des certifications visibles dès le premier semestre 2026.
Cette coexistence de stratégies dessine un marché en formation. D’un côté, les acteurs crypto veulent importer la liquidité permanente, le levier fin et l’expérience mobile. De l’autre, les infrastructures historiques apportent compensation, horaires, et un historique de surveillance. Le public verra d’abord les noms de marques. Les professionnels regarderont les règles de marge et la qualité du règlement.
| Acteur | Voie choisie | État observé |
|---|---|---|
| Nadex / Crypto.com | Form 1-N + futures cash + projet de perps | Enregistrement effectif, listing encore à venir |
| Coinbase | Form 1-N et notice courtier | Travail vers des perps actions, sans date |
| Kalshi | Perps crypto déjà, actions en discussion | Environ 60 idées de contrats évoquées |
| CME | Futures datés certifiés | Produits déjà visibles en base CFTC |
OG.com, le nouveau propriétaire dans l’ombre du dossier
Le Form 1-N raconte aussi une histoire capitalistique. Le 15 juin, OG Markets US a acquis 100 % de Crypto.com Derivatives North America. L’exploitation quotidienne reste confiée à l’équipe de l’exchange. Nadex opère désormais deux marques pour son activité régulée par la CFTC : Crypto.com Derivatives North America et OG.com. Le parent direct est OG Markets US.
OG.com s’est ensuite présenté comme une société indépendante, issue d’une scission stratégique. Un communiqué du 8 septembre a évoqué un investissement de Citadel Securities valorisant OG.com à 5 milliards de dollars, dans le cadre d’une opération plus large impliquant Crypto.com. Robinhood, dans le même mouvement, a accepté d’acheminer une partie de son volume américain de marchés prédictifs via l’infrastructure régulée d’OG.com, tout en prenant des participations dans OG.com et Crypto.com.
Les premiers contrats d’événements soutenus par OG sur Robinhood ont commencé à arriver le 8 septembre. Cette toile d’alliances n’est pas un détail de bas de page. Elle montre que la bataille des dérivés américains se joue autant dans les salles de compensation que dans les applications grand public. Qui possède l’exchange, qui apporte le flux, qui prend le risque de compensation : voilà le triangle réel.
Ce que les traders doivent comprendre avant de s’enflammer
Un security future n’est pas une action. Il ne donne pas de droit de vote. Il ne verse pas de dividende de la même manière. Il expose à un prix, souvent réglé en cash, avec une marge et un calendrier. Sur un contrat d’une action à dix cents de frais, l’effet de levier et le roulement d’échéance feront plus que le ticket d’entrée.
Les perpétuels ajoutent une couche. Le funding peut enrichir le vendeur un jour, l’acheteur le lendemain. Sur un titre volatil comme Nvidia ou Tesla, ce flux devient un coût de portage, parfois un piège. Les marchés crypto l’ont appris à leurs dépens lors des phases de surchauffe. Importer ce mécanisme dans un cadre actions américain exigera des garde-fous que personne n’a encore publiés ici.
Autre point trop souvent oublié : la qualité du prix de référence. Nadex le dit elle-même, certains de ses produits tournent seulement quand un prix sous-jacent fiable est disponible. Pour une action cotée, la séance officielle, le hors-séance et les événements corporate compliquent le tableau. Pour une société privée comme SpaceX, la question du prix de référence devient encore plus politique que technique.
Pourquoi Wall Street et la crypto se parlent enfin
Pendant des années, les deux univers ont avancé en parallèle. D’un côté, des ETF spot, des dépôts auprès de dépositaires connus, une fiscalité qui se clarifie à petits pas. De l’autre, des perpétuels offshore, des leviers à trois chiffres, une liquidité qui ne dort jamais. Le dossier Nadex est un essai de suture.
Les institutions veulent de la compensation robuste. Les traders crypto veulent de la granularité, un contrat petit, un accès presque continu, une expérience familière. Si les deux exigences se rencontrent, le marché des dérivés actions américains pourrait cesser d’être un club un peu poussiéreux pour devenir une interface mixte. Ce n’est pas encore le cas. Mais la file des dépôts 1-N montre que plusieurs maisons y croient.
Il faut aussi voir la dimension concurrentielle. Celui qui listé en premier un contrat liquide sur Apple ou Nvidia captera les faiseurs de marché. Celui qui proposera un perpétuel juridiquement propre attirera une génération entière d’utilisateurs formés sur Binance ou Bybit, désormais en quête d’un cadre domestique. La fenêtre 2026 n’est donc pas seulement réglementaire. Elle est commerciale.
Les étapes qui restent avant le premier tick
Nadex doit encore déposer les normes de listing et les conditions de chaque produit au titre de la section 19(b)(7). Sans ces textes, les dix noms de l’annexe restent une intention. La CFTC devra voir des certifications cohérentes. Les membres compensateurs devront connecter leurs systèmes. Les courtiers doubles licences devront ouvrir les comptes. Rien de tout cela n’est automatique.
Pour les perpétuels, le chemin est plus long. Il faudra trancher le statut du contrat, le calcul du funding, les limites de position, le traitement des événements corporate, la publicité faite aux clients de détail. Un silence sur le levier n’est pas un hasard. C’est souvent le point où les négociations avec les autorités se tendent.
En attendant, CME fournit déjà un point de comparaison régulé avec des contrats datés. Ce précédent sert de boussole. Si Nadex veut se distinguer, ce ne sera pas seulement par les noms des sous-jacents, mais par la taille du contrat, les horaires, les frais et, plus tard peut-être, par l’absence d’échéance.
Ce que cela dit de la stratégie Crypto.com
La société a multiplié les passerelles vers la finance traditionnelle : sponsoring, licences, produits listés, rapprochements capitalistiques. L’épisode Nadex s’inscrit dans cette ligne. Plutôt que de défendre uniquement un exchange d’actifs numériques, le groupe cherche une place dans l’infrastructure américaine des dérivés.
La scission vers OG.com, la valorisation évoquée à 5 milliards, l’arrivée d’un acteur de market making de premier plan et l’accord de flux avec Robinhood dessinent une holding de marchés régulés plus qu’une simple appli crypto. Les futures actions sont le symbole le plus lisible de cette bascule. Les marchés prédictifs en sont un autre. Les deux se rejoignent dans la même idée : posséder le tuyau réglementé.
Cette stratégie a un prix. Elle impose de ralentir le récit. Plus de « bientôt disponible dans le monde entier ». Davantage de formulaires, d’annexes, de dates qui se recoupent mal, de produits qui existent sur le papier avant d’exister à l’écran. Pour un public habitué à des listings express, le contraste est rude. Pour un régulateur, c’est précisément le rythme acceptable.
Risques, zones grises et questions encore ouvertes
Premier risque : confondre enregistrement et lancement. Beaucoup de titres raccourcissent. Le lecteur croit alors qu’il pourra dès ce soir vendre Tesla en perpétuel depuis son téléphone. Ce n’est pas le cas. Le dossier est une autoroute sans voitures, ou presque.
Deuxième risque : la fragmentation. Si Coinbase, Nadex, Kalshi et CME listent des contrats proches mais non fongibles, la liquidité se disperse. Les écarts de prix se creusent. Les arbitragistes s’en donnent à cœur joie, les particuliers s’y perdent. Un marché naissant peut mourir de trop d’offres mal coordonnées autant que d’une offre trop rare.
Troisième risque : le sous-jacent atypique. Un contrat sur une société non cotée pose la question du prix, de l’information privilégiée, de la valorisation secondaire. Même si rien n’est listé aujourd’hui, le simple fait d’avoir inscrit SpaceX dans une annexe force le débat. Les autorités aiment rarement les zones où le prix se construit hors des carnets officiels.
Quatrième risque, plus politique : l’appétit pour le levier sur actions individuelles. Les krachs de 2021 ont laissé des traces. Un perpétuel grand public sur une valeur de la tech, largement détenue par des ménages, réveillera des réflexes de protection. D’où l’intérêt de lire les prochaines pièces réglementaires non comme de la paperasse, mais comme le vrai produit.
Comment lire la suite de l’actualité
Trois signaux vaudront plus que n’importe quel post de dirigeant. D’abord, l’apparition de certifications produit dans les bases publiques. Ensuite, la publication des termes exacts : multiplier, horaires, tick, règles de règlement. Enfin, l’annonce d’intermédiaires prêts à porter les comptes. Sans ces trois éléments, le récit reste un dossier.
Il faudra aussi surveiller le vocabulaire. « Nous travaillons avec les régulateurs » n’est pas « nous avons le droit de lister ». « Notice effective » n’est pas « contrat ouvert ». « Cash-settled futures » n’est pas « perpétuel ». Ces glissements de langage font vendre. Ils font aussi perdre de l’argent à ceux qui positionnent trop tôt une stratégie.
Pour les investisseurs français ou européens qui observent la scène américaine, une dernière précaution s’impose. Un produit listé aux États-Unis n’est pas automatiquement accessible depuis l’étranger. Résidence, statut professionnel, règles locales de commercialisation : le passeport n’est pas inclus dans le Form 1-N.
Au fond, une bascule de légitimité
On peut raconter cette histoire comme une victoire de Crypto.com. On peut aussi la raconter comme le moment où les dérivés crypto acceptent le formalisme américain pour exister au grand jour. Les deux lectures sont vraies. L’enregistrement du 14 septembre ne crée pas encore de marché. Il crée une permission de construire.
Dans quelques mois, on saura si les dix noms de l’annexe I étaient un catalogue marketing ou le début d’un carnet d’ordres réel. On saura si les perpétuels actions restent un slogan ou deviennent un contrat encadré. On saura surtout si le public américain préfère l’échéance classique de CME ou la promesse d’un flux sans expiration.
En attendant, le geste le plus sérieux de Crypto.com n’est pas une phrase sur les réseaux. C’est un formulaire de 515 pages, un changement d’actionnaire au mois de juin, une chambre de compensation déjà dans le paysage, et une file de concurrents qui déposent les mêmes papiers. Peu glamour. Très révélateur.
Les marchés aiment les inaugurations. Les régulateurs aiment les notices. Entre les deux, le premier tick sur Apple ou Nvidia dira qui a réellement gagné la semaine du 14 septembre. Jusque-là, la seule chose certaine est celle-ci : la porte des futures sur actions américaines n’est plus fermée à Nadex. Elle n’est simplement pas encore grande ouverte.









