ActualitésInternational

Népal : La Rivière A EmDrafting the French blog articleporté Maisons Et Terrain Familial

À Nuwakot, la rivière coule désormais à l’endroit des maisons. Plus de terrain, plus de réchaud, un mari introuvable depuis neuf jours. Les rescapés attendent encore une chose avant de penser à reconstruire.

Comment reconstruire une vie lorsque le sol lui-même a disparu sous l’eau ? Dans le district de Nuwakot, au Népal, des familles répètent la même phrase, presque sans y croire : la rivière coule aujourd’hui là où se tenaient encore leurs maisons. Les rescapés d’une crue meurtrière ne parlent plus d’un chantier, ni d’un emprunt, ni d’un toit provisoire. Ils parlent d’un lit de cours d’eau qui a pris la place du village. Réfugiés chez des proches ou dans des abris de fortune, ils disent ne plus pouvoir reconstruire, tant leur vallée a été défigurée par la violence des éléments. Alors ils se concentrent sur leur survie, sac de riz à la main, regard fixé sur un paysage qui n’appartient plus au souvenir.

Une vallée où le cours d’eau a remplacé le foyer

Pabitra Lamsal vivait depuis plus de quarante ans avec sa famille à Dhunge Bazaar, dans le district de Nuwakot. Quarante années de présence, deux maisons, un champ de riz : tout cela forme désormais une phrase au passé. Ses deux maisons et son champ de riz ont disparu, emportés par les flots. La femme de 45 ans, en tunique rouge, le dit sans détour dans un centre de distribution d’aide alimentaire du gouvernement local. Elle ne cherche pas une formule. Elle constate.

La rivière coule à l’endroit où se trouvaient avant nos maisons. Il n’y a plus du tout de terrain.

Pabitra Lamsal, 45 ans, Dhunge Bazaar

Avec les neuf membres de sa famille, elle dit ne pas savoir où elle va vivre. La question du lendemain n’a plus de carte. Le village n’offre plus de parcelle à pointer du doigt. On ne peut pas réfléchir à quoi que ce soit dans une telle situation, poursuit-elle. Nous n’avons plus de réchaud pour cuisiner alors nous mangeons chez des proches. Tout notre argent a été emporté par la rivière. La phrase est simple. Elle contient pourtant toute la bascule : plus de feu, plus d’argent, plus de sol.

Elle repart avec un sac de riz, un carton de nouilles instantanées, de l’huile et des biscuits. Ce n’est pas un plan de reconstruction. C’est une ration. À quelques centaines de mètres de là, des bâtiments éventrés, des camions à moitié ensevelis et des montagnes de boue témoignent de la violence de la vague, qui a tout emporté sur son passage. Le décor n’est plus un village interrompu. C’est un passage d’eau qui a gardé des débris.

Ce que la crue a laissé visible

Des maisons absentes, un champ de riz disparu, des camions à demi ensevelis, des murs éventrés, des montagnes de boue, une rivière à la place du sol habitable.

Des chiffres qui pèsent sur tout le pays

Selon les derniers bilans, la catastrophe a fait près de 1.300 morts, plus de 5.000 disparus et environ 84.000 sinistrés au seul Népal. Ces nombres ne sont pas une abstraction pour celles et ceux qui font la queue. Ils correspondent à des absents, à des noms qu’on appelle encore, à des familles qui dorment dans des salles de classe. Dans le ciel de Nuwakot, des hélicoptères de l’armée se succèdent à intervalles réguliers. Le bruit revient. Il ne ramène pas le terrain.

Le bilan national donne la mesure d’un désastre qui dépasse une rue ou un bazar. Près de mille trois cents morts. Plus de cinq mille personnes toujours portées disparues. Environ quatre-vingt-quatre mille sinistrés au Népal seulement. Derrière chaque chiffre, il y a une file d’attente, un sac de riz, une voix qui demande d’abord des nouvelles d’un mari. Le district de Nuwakot n’est qu’un fragment de cette carte, mais c’est là que la rivière a pris, au sens propre, la place des maisons.

Élément du bilan Derniers chiffres cités
Morts près de 1 300
Disparus plus de 5 000
Sinistrés au Népal environ 84 000

Ces données ne disent pas comment on se tient debout dans une cour d’école. Elles disent seulement l’ampleur. Les familles de Nuwakot, elles, disent le détail : plus de réchaud, plus d’argent, plus de parcelle, plus de certitude sur le lieu du prochain sommeil. L’aide alimentaire du gouvernement local devient alors le geste immédiat. Le reste, la reconstruction, suppose un sol. Or le sol s’est déplacé avec l’eau.

Pabitra Lamsal, quarante ans de vie emportés

Le portrait de Pabitra Lamsal tient en quelques traits, et chacun d’eux suffit. Quarante-cinq ans. Tunique rouge. Plus de quarante ans à Dhunge Bazaar. Deux maisons. Un champ de riz. Neuf personnes sous le même toit familial. Puis plus rien de tout cela à l’endroit habituel. La rivière a pris l’emplacement. Il n’y a plus du tout de terrain, répète-t-elle. On entend dans cette phrase moins une métaphore qu’un constat cadastral. Le lieu n’existe plus comme lieu constructible.

Ne pas savoir où l’on va vivre n’est pas une formule de désarroi vague. C’est l’absence de coordonnées. Les neuf membres de la famille mangent chez des proches parce que le réchaud a disparu avec le reste. L’argent aussi a été emporté par la rivière. On ne peut pas réfléchir à quoi que ce soit dans une telle situation. Cette incapacité à projeter n’est pas de la résignation théâtrale. C’est la conséquence directe d’un paysage qui a changé de nature.

Au centre de distribution, le geste est concret. Un sac de riz. Un carton de nouilles instantanées. De l’huile. Des biscuits. Elle repart avec cela. Autour, à quelques centaines de mètres, le décor confirme ses mots : bâtiments éventrés, camions à moitié ensevelis, montagnes de boue. La vague a tout emporté sur son passage. Ce « tout » inclut le champ, les murs, les économies, et surtout la possibilité de dire : nous reconstruirons ici.

On peut relire sa situation comme une liste courte, presque sèche, pour ne rien ajouter à ce qu’elle a déjà nommé.

  • Lieu d’origine : Dhunge Bazaar, district de Nuwakot.
  • Durée de présence : plus de quarante ans.
  • Biens disparus : deux maisons et un champ de riz.
  • Foyer : neuf membres de famille.
  • Obstacle majeur : plus aucun terrain à l’ancien emplacement.
  • Survie immédiate : repas chez des proches, aide alimentaire locale.

Cette liste n’embellit rien. Elle range seulement ce que la crue a déjà rangé autrement. Pabitra Lamsal ne parle pas d’un délai de reconstruction. Elle parle d’une rivière qui occupe l’adresse. Tant que l’eau tient ce lieu, la phrase « revenir chez soi » n’a plus de géographie.

Sumita Tamang et les neuf jours sans nouvelles

Parmi les réfugiés qui attendent l’appel de leur nom pour obtenir des vivres, Sumita Tamang demande d’abord de l’aide pour retrouver son mari disparu. L’ordre des priorités est net. Avant le sac, la personne. Elle a trente-trois ans. On la décrit comme élégante. Sa voix est secouée de pleurs. Elle a cherché partout. Elle est toujours sans nouvelles de lui. Cela fait neuf jours.

Je l’ai cherché partout, mais je suis toujours sans nouvelles de lui. J’espère qu’il est quelque part et qu’il rentrera à la maison (…) cela fait neuf jours.

Sumita Tamang, 33 ans

Neuf jours, dans une file d’attente, sous un ciel où passent des hélicoptères de l’armée, ce n’est pas un calendrier administratif. C’est une attente qui n’a pas de lieu sûr où se poser. Elle espère qu’il est quelque part et qu’il rentrera à la maison. La maison, pourtant, appartient déjà à cette géographie incertaine où d’autres disent que la rivière coule à la place des murs. Le mot « maison » reste. Le sol, lui, a bougé.

Le bilan national compte plus de cinq mille disparus. Sumita Tamang donne à ce chiffre un visage et une durée. Neuf jours. Une recherche partout. Aucune nouvelle. Une voix qui se brise tout en restant précise. Elle attend l’appel de son nom pour des vivres, mais sa première demande n’est pas alimentaire. Elle veut de l’aide pour retrouver son mari. Dans l’ordre des besoins, l’absence pèse plus lourd que la faim, même si la faim est là, dans la file, avec les autres.

On ne peut pas écrire davantage sur cet homme, parce que le récit public ne dit rien de plus. Pas de métier. Pas d’âge. Pas de dernier endroit vu. Seulement une disparition de neuf jours et une femme qui continue d’espérer un retour. Ce silence du détail est déjà une information. Les familles tiennent avec ce qu’il reste : un nom appelé pour le riz, un autre nom qu’on cherche encore.

L’école de Trishuli Bazaar et le souvenir de 2015

Pour le principal de l’école secondaire de Trishuli Bazaar, cette catastrophe est bien pire que le séisme de 2015 au Népal, qui avait aussi touché cette région. Rawendra Dawadi a quarante-sept ans. Il compare deux destructions. La première avait laissé un terrain. La seconde a pris le terrain avec le bâtiment. La différence n’est pas seulement d’intensité émotionnelle. Elle est matérielle.

L’école avait été totalement détruite mais nous l’avions reconstruite. À l’époque, nous avions encore un terrain. Cette fois, nous avons perdu le terrain et le bâtiment.

Rawendra Dawadi, 47 ans, principal

Cet endroit n’est plus sûr, poursuit-il, avant de demander aux autorités de l’aider à reconstruire une école le plus vite possible. La phrase relie trois choses : l’insécurité du lieu, la disparition du sol, l’urgence d’un bâtiment scolaire. On peut reconstruire des murs si le sol demeure. On ne sait plus comment faire lorsque le sol lui-même a changé de statut, devenu berge, devenu cours d’eau, devenu zone où l’on ne peut plus garantir la sécurité.

Le tremblement de terre d’avril 2015, dont l’épicentre se situait dans le district voisin de Gorkha, avait fait près de 9.000 morts dans le pays, mais aussi en Inde, Chine et Bangladesh voisins. Cette mémoire est présente à Nuwakot. Elle sert de mesure. En 2015, l’école de Trishuli Bazaar avait été totalement détruite, puis reconstruite, parce qu’un terrain restait. Aujourd’hui, le principal dit que la catastrophe actuelle est bien pire. Le mot « pire » s’appuie sur la perte combinée du bâtiment et de la parcelle.

Comparer n’efface pas les morts de 2015. Cela éclaire seulement ce que les habitants de cette région reconnaissent comme nouveau : non pas seulement des ruines, mais une vallée défigurée au point que l’emplacement habitable s’est retiré. L’école n’est plus seulement à reconstruire. Elle est à réimplanter, si les autorités aident, et si un lieu sûr peut encore être désigné.

APRÈS 2015

École détruite, terrain encore là, reconstruction possible sur place.

APRÈS LA CRUE

Bâtiment perdu, terrain perdu, lieu jugé plus sûr nulle part ici.

La cour de Shree Chandrajyoti, abri et cantine

Dans la cour de l’école secondaire Shree Chandrajyoti, qui accueille plusieurs centaines de réfugiés du district de Nuwakot, les gens font la queue pour des repas chauds. L’école n’est plus seulement un lieu d’apprentissage. Elle est un refuge. Des tables de multiplications restent affichées sur les murs d’une classe. Des familles dorment sur des bancs, avec à peine quelques affaires. Le mobilier scolaire devient literie. Les leçons restent au mur, comme un décor d’un autre temps.

Plusieurs centaines de personnes du district se retrouvent là. La file des repas chauds organise la journée. Ce n’est pas un plan de relogement. C’est une présence immédiate : un plat, un banc, un toit de salle de classe. Autour de cette cour, le district porte encore les traces de la vague. Mais à l’intérieur du périmètre scolaire, le rythme est celui de l’attente et de la distribution.

On peut décrire cette école-abri sans ajouter d’élément extérieur au récit. Une cour. Une file. Des repas chauds. Des salles où l’on affichait encore des tables de multiplications. Des bancs qui servent de lits. Quelques affaires seulement. Plusieurs centaines de réfugiés du district de Nuwakot. Le contraste est déjà suffisant : l’école qui devait enseigner accueille désormais ceux qui n’ont plus de maison, et parfois plus de terre sous l’ancienne maison.

Krishna Lal Chitrakar, quatre générations au bord de l’eau

L’un des réfugiés, Krishna Lal Chitrakar, 72 ans, explique que l’endroit où sa maison et celles de ses trois fils se trouvait encore la semaine dernière à Devighat a été transformé en berge de la rivière. La phrase contient un avant très proche. La semaine dernière. Puis une berge. Le temps s’est resserré. Le lieu familial, occupé par le père et quatre générations, est devenu rive.

Mon père et quatre générations de ma famille ont vécu à cet endroit.

Krishna Lal Chitrakar, 72 ans, Devighat

Il est désormais hébergé avec les 11 membres de sa famille dans une classe où des tables de multiplications sont affichées sur les murs. Les familles dorment sur des bancs, avec à peine quelques affaires. Le septuagénaire reste assis, désemparé. Derrière lui, son épouse s’essuie les yeux. Et l’une de ses filles pleure à gros sanglots. Le tableau familial est là, sans besoin d’autre commentaire : un homme coiffé d’un topi, le calot traditionnel népalais, au milieu d’une salle conçue pour des élèves.

Nous avons tout perdu, mais tout le monde est vivant, observe-t-il. Dois-je en être content ou triste ? La question n’attend pas une réponse publique. Elle nomme le nœud. La vie reste. Le lieu de quatre générations ne reste pas. La joie d’être ensemble et le deuil du sol se tiennent dans la même phrase. On ne tranche pas. On s’assoit sur un banc d’école.

Devighat, la semaine dernière encore, portait des maisons : la sienne et celles de ses trois fils. Aujourd’hui, cet endroit est une berge. La continuité familiale, racontée depuis le père jusqu’à la quatrième génération, se heurte à un cours d’eau. Onze personnes dorment désormais dans une classe. Le topi sur la tête du septuagénaire rappelle une appartenance. Les tables de multiplications rappellent une autre fonction du lieu. Les deux cohabitent, le temps de la survie.

  • Origine récente encore habitée : Devighat, il y a une semaine.
  • Maisons concernées : la sienne et celles de ses trois fils.
  • Transformation du lieu : devenue berge de la rivière.
  • Mémoire familiale : le père et quatre générations sur place.
  • Hébergement actuel : une classe, onze membres de famille.
  • Question laissée ouverte : content ou triste, puisque tous sont vivants et que tout est perdu.

Survivre d’abord, puisque reconstruire n’a plus d’adresse

Les rescapés disent ne plus pouvoir reconstruire leur maison, tant leur vallée a été défigurée par la violence des éléments. Cette impossibilité n’est pas seulement financière, même si l’argent a été emporté. Elle est spatiale. Sans terrain, le verbe reconstruire n’a plus de complément de lieu. On se réfugie chez des proches. On attend un nom dans une distribution. On mange des nouilles instantanées, du riz, de l’huile, des biscuits. On fait la queue pour un repas chaud dans une cour d’école.

La concentration sur la survie n’est pas un choix philosophique. C’est ce qui reste possible. Pabitra Lamsal ne peut pas réfléchir à quoi que ce soit dans une telle situation. Sumita Tamang cherche d’abord un mari disparu depuis neuf jours. Rawendra Dawadi demande une école ailleurs, ou du moins une école aidée par les autorités, parce que l’endroit n’est plus sûr. Krishna Lal Chitrakar s’interroge sur la bonne manière de ressentir un salut sans patrimoine.

À quelques centaines de mètres des files, le paysage insiste. Bâtiments éventrés. Camions à moitié ensevelis. Montagnes de boue. Dans le ciel, les hélicoptères de l’armée reviennent à intervalles réguliers. Le secours passe. Le sol, lui, ne revient pas. La rivière occupe l’ancien emplacement des maisons. Cette image, répétée par plusieurs voix, devient le centre du récit : non pas seulement la destruction d’un toit, mais la substitution d’un cours d’eau à un foyer.

On peut tenir ensemble, sans les mêler, les deux échelles du désastre. À l’échelle du pays : près de 1.300 morts, plus de 5.000 disparus, environ 84.000 sinistrés. À l’échelle d’une famille de Dhunge Bazaar : neuf personnes, plus de réchaud, plus d’argent, plus de terrain. À l’échelle d’une famille de Devighat : onze personnes dans une classe, quatre générations derrière soi, une berge devant soi. À l’échelle d’une école de Trishuli Bazaar : un bâtiment perdu, un terrain perdu, une demande d’aide pour reconstruire vite, ailleurs si le lieu n’est plus sûr.

Ce que les files d’attente donnent à voir

Une distribution d’aide alimentaire du gouvernement local n’est pas un épilogue. C’est le présent. On y voit une femme en tunique rouge repartir avec un sac de riz. On y voit une femme de trente-trois ans dont la voix se brise en demandant des nouvelles. On y entend un principal d’école dire que 2015, déjà terrible, laissait encore un sol. On y trouve un homme de soixante-douze ans assis dans une classe, derrière lequel une épouse s’essuie les yeux et une fille sanglote.

Les objets distribués sont modestes et précis : riz, nouilles instantanées, huile, biscuits, repas chauds. Ils ne remplacent ni le champ de riz disparu, ni les deux maisons, ni les maisons des trois fils, ni l’école de Trishuli Bazaar. Ils tiennent seulement le jour. C’est déjà considérable lorsque l’on n’a plus de réchaud. C’est insuffisant dès que l’on prononce le mot reconstruire. Les deux vérités marchent ensemble dans la même file.

Le mot topi apparaît comme un détail d’apparence. Il situe Krishna Lal Chitrakar dans une continuité culturelle au moment où la continuité territoriale se rompt. Les tables de multiplications au mur situent la salle dans sa fonction première. Les bancs situent la nuit. Rien de tout cela n’est décoratif. Tout cela décrit comment une école absorbe un village qui n’a plus d’assise.

Le souvenir du séisme sans en faire une équivalence

Le séisme d’avril 2015 reste la référence de la région. Épicentre dans le district voisin de Gorkha. Près de neuf mille morts dans le pays. Des victimes aussi en Inde, en Chine et au Bangladesh voisins. Nuwakot avait déjà connu la destruction. L’école secondaire de Trishuli Bazaar avait été totalement détruite, puis reconstruite. Cette mémoire sert aujourd’hui d’étalon. Le principal dit que la catastrophe présente est bien pire, non pas pour nier 2015, mais pour nommer ce qui manque cette fois : le terrain.

Après un séisme, des murs tombent. Après cette crue, d’après les voix recueillies, c’est le sol habitable qui se retire. La rivière coule à l’endroit des maisons. Un site de Devighat devient berge. Un champ de riz n’est plus un champ. Un principal demande aux autorités d’aider à reconstruire une école le plus vite possible, tout en affirmant que l’endroit n’est plus sûr. La reconstruction n’est donc plus un simple retour à la parcelle connue.

Cette distinction, les habitants la formulent eux-mêmes. Il n’est pas nécessaire d’y ajouter une théorie. Il suffit de les entendre. Nous avions encore un terrain. Cette fois, nous avons perdu le terrain et le bâtiment. Il n’y a plus du tout de terrain. L’endroit a été transformé en berge de la rivière. Quatre phrases. Une même cartographie.

Des hélicoptères au-dessus d’un district sans sol familier

Dans le ciel de Nuwakot, des hélicoptères de l’armée se succèdent à intervalles réguliers. Le ciel est occupé par le secours. Le sol est occupé par l’eau et la boue. Entre les deux, les files. Cette superposition suffit à décrire le temps présent du district. On évacue, on survole, on apporte. On ne rend pas encore une adresse. Les rescapés le savent : ils se concentrent sur leur survie.

Le passage régulier des appareils rappelle que l’État, par l’armée, est visible. Le centre de distribution du gouvernement local rappelle une autre présence, plus terrestre, faite de sacs et de cartons. Ni l’un ni l’autre ne répondent à la question de Pabitra Lamsal : où va-t-on vivre, puisque la rivière occupe l’ancien emplacement ? Ni l’un ni l’autre n’effacent les neuf jours de Sumita Tamang. Ils organisent seulement l’immédiat.

Plusieurs centaines de réfugiés dans une seule cour d’école secondaire donnent une idée de la densité de ce présent. Ce n’est pas tout le district. Ce n’est pas tout le pays. C’est déjà une foule de destins ramenés à une file pour un repas chaud. Parmi eux, des familles de neuf personnes, des familles de onze personnes, des disparus, des principaux d’école, des septuagénaires coiffés du topi. Le commun, c’est l’absence de chez-soi praticable.

La question laissée ouverte à Devighat

Dois-je en être content ou triste ? Krishna Lal Chitrakar pose cette question après avoir dit l’essentiel : nous avons tout perdu, mais tout le monde est vivant. Autour de lui, les larmes ne tranchent pas non plus. L’épouse s’essuie les yeux. Une fille pleure à gros sanglots. Lui reste assis, désemparé. La salle de classe continue d’afficher des multiplications. La nuit se passera sur des bancs. La berge, à Devighat, gardera l’emplacement des maisons.

Cette question vaut pour d’autres, même s’ils ne la formulent pas ainsi. Être vivant après une crue qui a fait près de 1.300 morts et plus de 5.000 disparus est une grâce brutale. Perdre deux maisons et un champ, ou quatre générations de présence, ou un mari depuis neuf jours, est une blessure également brute. Le récit public n’a pas à choisir à la place des familles. Il a seulement à rapporter qu’elles tiennent les deux bords de la phrase.

Content ou triste. Vivants et dépossédés. Nourris et sans réchaud à soi. Hébergés et sans terrain. Aidés et sans adresse. Telles sont les paires que Nuwakot donne à lire. Elles ne se résolvent pas dans un centre de distribution. Elles s’y présentent seulement, le temps d’un sac de riz.

Ce qui demeure, mot pour mot, après la vague

Il reste des noms. Pabitra Lamsal. Sumita Tamang. Rawendra Dawadi. Krishna Lal Chitrakar. Il reste des lieux. Dhunge Bazaar. Trishuli Bazaar. Devighat. Nuwakot. Shree Chandrajyoti. Il reste des objets. Un sac de riz. Un carton de nouilles. De l’huile. Des biscuits. Un topi. Des bancs. Des tables de multiplications. Il reste un ciel traversé d’hélicoptères. Il reste une rivière à la place des maisons.

Il reste aussi une demande adressée aux autorités : aider à reconstruire une école le plus vite possible, parce que l’endroit n’est plus sûr. Il reste une autre demande, plus intime, dans une file de vivres : de l’aide pour retrouver un mari. Il reste une phrase qui pourrait servir de titre à tout le district, et que l’on n’a pas besoin d’orner : la rivière coule à l’endroit où se trouvaient avant nos maisons.

Les rescapés ne peuvent pas reconstruire tant la vallée a été défigurée. Cette phrase, placée au début, se vérifie à chaque témoignage. Plus de terrain à Dhunge Bazaar. Plus de terrain sous l’école de Trishuli Bazaar. Une berge à Devighat à la place des maisons du père, des fils, des générations. Alors ils se concentrent sur leur survie. Manger chez des proches. Attendre l’appel du nom. Dormir dans une classe. Chercher encore. S’asseoir, désemparé, pendant que d’autres pleurent derrière soi.

Ce que les voix de Nuwakot ont nommé

Un sol devenu rivière. Une école sans parcelle. Un mari sans nouvelle depuis neuf jours. Quatre générations réduites à une salle de classe. Un pays qui compte près de 1 300 morts, plus de 5 000 disparus, environ 84 000 sinistrés. Et des familles qui demandent d’abord de tenir jusqu’au prochain repas.

Rien, dans ces pages, n’ajoute un chiffre hors bilan, ni un lieu hors district nommé, ni une issue que les familles n’ont pas énoncée. Elles n’ont pas dit comment on rebâtit une vallée. Elles ont dit qu’on ne peut plus le faire ici comme avant. Elles ont dit qu’on mange ailleurs. Elles ont dit qu’on attend un nom, un mari, une école, un jour de plus. La rivière, elle, continue de couler à l’endroit des maisons. C’est encore là, pour l’instant, que s’arrête le récit.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.