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Johannesburg S’Affaisse Sous L’Or Illégal Des Zama Zamas

À Johannesburg, le bitume se fend, les murs tremblent et des hommes surgissent de trous béants. Sous la ville, des milliers de mineurs clandestins creusent encore. Ce qui se passe sous vos pieds change déjà la surface.

Et si le bitume sous vos pneus n’était plus qu’une fine croûte posée sur le vide ? À Johannesburg, cette question n’a plus rien d’une métaphore. Sur Wemmer Pan Road, axe autrefois très fréquenté, les fissures s’allongent, des pans de chaussée s’effondrent, et le bitume raconte à ciel ouvert ce que le sous-sol est devenu : un gruyère. La capitale économique de l’Afrique du Sud, née de l’or, voit aujourd’hui cet or-là revenir par la face cachée, celle des galeries illégales, des explosions souterraines et des rivalités armées.

Quand Le Sous-Sol De Johannesburg Devient Un Gruyère

Le décor n’a rien d’abstrait. Des chercheurs d’or — mais pas seulement — s’infiltrent dans des puits abandonnés ou en ouvrent de nouveaux. On les appelle zama zamas, « ceux qui essaient » en zoulou. Souvent originaires de pays voisins, ils travaillent sans autorisation. Leur passage fragilise les infrastructures de Johannesburg : réseaux de transport, électricité, habitations. Il nourrit aussi des affrontements entre gangs, que riverains et autorités dénoncent comme une violence désormais installée dans le quotidien.

Voneen Trompeter, 45 ans, habite Roodepoort, au nord-ouest du centre-ville. Elle raconte d’abord les signes venus d’en bas, puis ceux venus de la rue.

D’abord, des explosions et des secousses sont venues du sous-sol, et on sentait notre appartement trembler. Maintenant, il y a des fusillades dans le quartier. C’est effrayant !

Le tremblement précède la peur. La peur précède le sentiment que plus rien, ni le plancher ni le trottoir, n’est tout à fait stable. C’est ainsi que se raconte, voix après voix, la ville qui s’affaisse.

Des Routes éventrées, Des Câbles Volés, Des Conduites Touchées

Michael Sun, membre de l’assemblée provinciale du Gauteng — province dont Johannesburg est la capitale — dresse un inventaire précis des dégâts attribués à ces hommes : vol de câbles électriques, conduites d’eau endommagées, routes éventrées. Sa question est simple, presque sèche.

Qui en souffre ? Ce sont les habitants.

Dans le quartier de Denver, en centre-ville, un chef d’entreprise de 63 ans, qui a demandé l’anonymat par crainte de représailles, montre un énorme trou situé à une centaine de mètres de son usine. De là, il voit de nombreux zama zamas surgir chaque semaine. Il parle de ce qui se passe sous les bâtiments, pas seulement à côté.

On est inquiets de ce qui se passe sous nos bâtiments.

Les fissures qu’il désigne dans ses locaux seraient, selon lui, le fruit d’explosions souterraines. Le lien entre le bruit d’en bas et la lézarde d’en haut n’est plus une hypothèse lointaine : c’est un constat d’atelier, de mur, de dalle.

Ce que les riverains décrivent déjà
Secousses dans les appartements. Trous près des usines. Routes autrefois passantes devenues chaussées lézardées. Fusillades après les explosions. Une même séquence, répétée d’un quartier à l’autre.

Le Réseau Électrique Aussi Pris Dans La Chute

Le distributeur d’électricité de la ville décrit une mécanique souterraine qui remonte jusqu’aux pylônes. Isaac Mangena, porte-parole de City Power, explique que les excavations clandestines ont compromis la stabilité du sol. En péril : postes de transformation, transformateurs, pylônes, lignes à haute tension.

Les excavations souterraines ont compromis la stabilité du sol, mettant en péril des postes de transformation, des transformateurs, des pylônes et des lignes à haute tension.

Il ajoute que, dans certaines zones, les infrastructures ont déjà commencé à s’affaisser, à mesure que l’exploitation minière illégale continue de s’étendre sous la surface. L’électricité n’est plus seulement un service menacé par le vol de câbles : elle est menacée par le sol lui-même, qui ne porte plus comme avant.

On peut relire cette phrase comme un diagnostic urbain. Tant que le sous-sol reste un réseau d’ombres, la surface reste une carte trompeuse. Les cartes officielles montrent des rues. Le terrain, lui, montre des vides.

L’Or Fondateur Et Les Puits Laissés Derrière

Johannesburg est née de la ruée vers l’or des années 1880. Le filon aurifère principal a laissé derrière lui des centaines de puits abandonnés. L’exploitation commerciale se fait désormais plus à l’écart. Ce décalage — richesse extraite ailleurs, cavités restées ici — dessine le théâtre actuel.

Certains de ces puits sont repris par les zama zamas. Beaucoup d’autres sont remplis d’eaux acides. L’expert minier David van Wyk estime que ces eaux contribuent aux affaissements de terrain. Le sous-sol n’est donc pas seulement creusé : il est aussi corrompu par ce qui stagne dans les anciennes galeries.

Le chercheur évalue à 34 000 le nombre de mineurs sans autorisation. Il prévient que la situation va encore empirer en termes de dégâts aux infrastructures. Sa prévision sur l’habitat est nette.

De plus en plus de maisons vont se fissurer et s’effondrer dans des trous.

Trente-quatre mille personnes sous une ville déjà saturée d’histoires minières : le chiffre ne décrit pas une anecdote. Il décrit une population parallèle, invisible le jour, présente dans les secousses de la nuit.

Puits abandonnés
Des centaines le long de l’ancien filon. Certains repris. D’autres noyés d’eaux acides.
Surface urbaine
Routes, câbles, conduites, transformateurs, murs d’usines et d’appartements.

Soldats En Renfort Contre Le Vide Et La Violence

En mars, le président sud-africain Cyril Ramaphosa a déployé des soldats pour renforcer les opérations de police contre la criminalité et l’exploitation minière illégale. L’État reconnaît ainsi que le phénomène n’est plus seulement un dossier minier : c’est un dossier d’ordre public, d’intégrité des réseaux, de sécurité des quartiers.

Le déploiement ne dit pas que le sous-sol s’est refermé. Il dit que la surface a besoin d’une présence armée là où le sol, déjà, ne porte plus les mêmes certitudes. Les riverains, eux, parlent d’abord de ce qu’ils entendent : explosions, puis coups de feu.

Entre la décision présidentielle et le quotidien de Roodepoort, il y a la même ville, mais deux hauteurs. En haut, l’ordre qu’on tente de rétablir. En bas, le travail qui continue dans l’ombre des puits.

Près De Carletonville, Une École Devenue Territoire

À environ 75 kilomètres à l’ouest de Johannesburg, dans un village minier près de Carletonville, des zama zamas ont pris le contrôle d’une école abandonnée. Ils interdisent à quiconque de s’en approcher. Dehors, des hommes sont assis. Certains sont enveloppés dans des couvertures. D’autres portent des pelles et des bottes de mineurs.

Ils disent venir du Lesotho et du Mozambique. L’un d’eux confie qu’il peut gagner jusqu’à 15 000 rands — 800 euros — dans les bons jours, et plus de 100 000 rands par mois, soit environ 5 300 euros. Beaucoup pour le pays, dit le récit. L’homme a 27 ans, trois enfants, quatre années déjà sur place. Il est originaire du Lesotho.

Je suis ici depuis quatre ans, et ce travail fait vivre ma famille.

Le gain et la peur occupent le même village. Le conseiller municipal Moiketsi Ntilane décrit une zone devenue « chaotique » depuis l’arrivée de ces mineurs. Il ne parle pas seulement d’excavation. Il parle de pouvoir.

Ils font la loi. Les familles vivent dans la peur. Ils sont impitoyables, armés, et n’hésitent pas à tuer.

Faire la loi, ici, ce n’est pas écrire un règlement. C’est tenir une école déserte, barrer l’approche, s’asseoir dehors avec pelles et couvertures, et laisser entendre que le passage n’est plus libre. Les familles, elles, mesurent la journée à la crainte plutôt qu’à l’emploi du temps.

À Bapong, Le Chrome A Creusé Le Seuil Des Maisons

Dans la province voisine du Nord-Ouest, au village de Bapong, à une soixantaine de kilomètres de Johannesburg, les dégâts de l’exploitation minière illégale sautent aux yeux. Plusieurs maisons sont bordées d’immenses fosses. Ces fosses ont été creusées à l’aide de pelleteuses par des mineurs en quête de gisements de chrome.

Des patrouilles régulières de la police et de l’armée tiennent désormais les zama zamas à distance. La population, pourtant, doit vivre avec les conséquences de leur passage. Le danger n’a pas quitté le village parce que les hommes ont reculé : il est resté dans l’eau qui remplit les trous.

Sarah Rakgwanhla, 63 ans, riveraine, parle du trajet des enfants. Les fosses sont dangereuses parce qu’elles sont remplies d’eau. Les enfants passent devant tous les jours pour aller à l’école et faire les courses. Elle demande une aide concrète : reboucher.

Ces trous sont dangereux car ils sont remplis d’eau, et nos enfants passent devant tous les jours pour aller à l’école et faire leurs courses. Il nous faut de l’aide pour les reboucher.

Reboucher : le mot est presque trop simple pour la profondeur du problème. Il dit pourtant ce que la surface réclame quand le sous-sol a été trop longtemps laissé à ceux qui essaient.

Ce Que Les Voix Disent, Une À Une

Si l’on aligne les témoignages sans les broder, une suite apparaît. À Roodepoort, l’appartement tremble, puis le quartier entend des fusillades. À Denver, un trou s’ouvre à cent mètres d’une usine, des hommes en sortent chaque semaine, des murs se fendent. Chez City Power, le sol ne porte plus assez pour garantir transformateurs et lignes. Chez l’expert minier, 34 000 mineurs sans autorisation et des maisons qui, demain encore davantage, risquent de glisser vers le vide. Près de Carletonville, une école fermée devient un camp. À Bapong, le chrome a laissé des fosses d’eau sur le chemin des enfants.

Rien, dans cette suite, n’a besoin d’être enflé. Chaque phrase tient déjà toute seule. L’or fondateur de Johannesburg n’a pas disparu : il a changé de statut. Il n’est plus seulement le récit officiel d’une ville-champignon. Il est redevenu une promesse souterraine, saisie par ceux que l’on nomme zama zamas.

« Ceux qui essaient » : l’expression zouloue porte une énergie de survie. Sur le terrain, cette énergie se traduit par des pelles, des bottes, des couvertures, des gains qui peuvent atteindre 15 000 rands les bons jours, plus de 100 000 rands certains mois. Elle se traduit aussi par des interdits d’approche, des armes, des familles qui ont peur, un conseiller qui dit qu’ils font la loi.

  • Wemmer Pan Road : fissures et pans de route effondrés.
  • Roodepoort : explosions souterraines, appartement qui tremble, fusillades.
  • Denver : trou près d’une usine, fissures attribuées aux explosions.
  • Réseau électrique : sol instable sous postes, pylônes, lignes.
  • Carletonville : école abandonnée tenue par des mineurs.
  • Bapong : fosses de chrome remplies d’eau devant les maisons.

Le Gruyère N’Est Pas Une Image Gratuite

Comparer le sous-sol de Johannesburg à un gruyère n’est pas un ornement de phrase. C’est la manière dont la surface elle-même se lit désormais. Une route autrefois très fréquentée devient un révélateur. Un appartement devient un sismographe improvisé. Une usine devient un observatoire d’où l’on compte les silhouettes qui émergent.

Les eaux acides des puits non repris ajoutent une autre couche. Elles ne brillent pas comme l’or. Elles travaillent lentement, selon l’expert David van Wyk, en faveur des affaissements. Ainsi coexistent deux dynamiques : celle de ceux qui creusent encore, et celle de ce qui pourrit déjà dans les vides anciens.

L’exploitation commerciale s’étant éloignée du cœur historique du filon, la ville hérite d’un patrimoine inversé : moins de mines officielles à proximité, plus de cavités livrées au hasard, à l’eau, à l’intrusion. Les centaines de puits abandonnés ne sont pas un détail de carte ancienne. Ils sont le décor technique du présent.

Habiter Au-Dessus De Ceux Qui Essaient

Habiter Johannesburg, dans les zones concernées, c’est habiter au-dessus d’une activité que l’on ne voit pas toujours mais que l’on entend. Les explosions viennent du sous-sol. Les fusillades viennent du quartier. Entre les deux, le même sentiment d’effraction : quelque chose a cessé d’appartenir à la ville visible.

Le chef d’entreprise anonyme de Denver le dit à sa façon, en désignant le plafond inversé de la ville : sous les bâtiments. Michael Sun le dit en désignant ceux qui paient : les habitants. Isaac Mangena le dit en désignant ce qui penche déjà : les infrastructures. Sarah Rakgwanhla le dit en désignant le passage des enfants. Moiketsi Ntilane le dit en désignant la loi prise par d’autres.

Le jeune mineur du Lesotho, père de trois enfants, le dit autrement : ce travail fait vivre sa famille. Quatre ans déjà. Les bons jours existent. Les mois à plus de 100 000 rands existent aussi, dans son récit. Deux vérités se regardent sans se réconcilier : celle de la survie souterraine et celle de la peur en surface.

Deux hauteurs, une même ville

En surface : routes éventrées, câbles volés, conduites touchées, écoles fermées devenues interdites, fosses d’eau sur le chemin des enfants, soldats déployés en mars.
En dessous : puits repris ou nouvellement creusés, explosions, eaux acides, or et chrome cherchés sans autorisation.

Ce Qui Continue De S’Étendre Sous La Surface

City Power le formule sans détour : l’exploitation minière illégale continue de s’étendre sous la surface. L’affaissement n’est pas un accident isolé ; il suit la progression de cette extension. Tant que le réseau souterrain s’allonge, la stabilité du sol reste une promesse fragile pour les postes électriques comme pour les dalles d’habitation.

David van Wyk, de son côté, n’annonce pas une accalmie des dégâts aux infrastructures. Il annonce le contraire. Davantage de maisons fissurées. Davantage de maisons pouvant s’effondrer dans des trous. Le futur, dans sa bouche, n’est pas un autre sujet : c’est le présent en plus profond.

Les patrouilles à Bapong montrent qu’une présence armée peut tenir les mineurs à distance. Elles ne montrent pas que les fosses se referment toutes seules. Le village garde les traces. L’aide demandée pour reboucher reste une phrase en suspens, posée au bord de l’eau stagnante.

Relire Johannesburg Sans Quitter Les Faits

On peut relire toute l’histoire à partir d’une seule route. Wemmer Pan Road n’est plus seulement un axe. C’est une coupe géologique involontaire. Chaque fissure y est une légende de carte. Chaque pan effondré y est une preuve que le sous-sol a cessé d’être un secret de spécialistes.

On peut aussi relire l’histoire à partir d’un mot zoulou. Zama zamas : ceux qui essaient. Le nom contient l’essai, donc le risque, donc l’entêtement. Il ne dit pas le permis. Il ne dit pas le plan d’urbanisme. Il dit une tentative répétée dans des puits que la ville croyait avoir laissés derrière elle.

On peut enfin relire l’histoire à partir de l’or des années 1880. La ville doit son existence à ce métal. Le même métal, aujourd’hui, attire des hommes venus notamment du Lesotho et du Mozambique vers des galeries que l’exploitation commerciale a délaissées. Le fondateur est devenu le perturbateur. Le filon est devenu le vide.

Entre-temps, les gangs règlent leurs rivalités dans la violence, selon riverains et autorités. Le sous-sol n’est pas un espace neutre. Il est disputé. La surface en reçoit les échos : secousses, puis tirs.

Une Ville Qui Entend Désormais Son Sous-Sol

Johannesburg n’a pas seulement un problème de mines clandestines. Elle a un problème de lisibilité. Ce qui devrait rester sous terre remonte sous forme de lézardes, de chaussées manquantes, de transformateurs menacés, de cours d’école devenues frontières. Les habitants apprennent à interpréter des signes qui, ailleurs, n’appartiennent qu’aux géologues et aux policiers.

Voneen Trompeter apprend le langage des explosions avant celui des fusillades. Le chef d’entreprise de Denver apprend le langage des trous hebdomadaires. Sarah Rakgwanhla apprend le langage des fosses remplies d’eau. Chacun traduit à sa hauteur. Tous parlent de la même ville.

Le président a envoyé des soldats en mars. La police patrouille. L’armée aussi, dans certains villages. Ces gestes existent. Les phrases des riverains existent également, et elles n’ont pas été effacées par le déploiement. Elles parlent encore de peur, de murs, d’enfants, de loi prise par d’autres.

Sous Johannesburg, on essaie. Au-dessus, on tient tant qu’on peut. Entre les deux, le sol se dérobe — non comme une image, mais comme une route, une dalle, une maison, un pylône. Le gruyère n’est plus sous la ville. Il est en train de devenir la ville.

Et tant que des hommes surgiront d’un trou à cent mètres d’une usine, tant que des appartements trembleront avant que les rues ne crépitent, tant que des enfants contourneront l’eau des fosses pour aller à l’école, le récit restera le même, seulement plus large, seulement plus bas. Ceux qui essaient n’ont pas fini d’essayer. Ceux qui habitent n’ont pas fini d’entendre le sous-sol répondre.

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