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Adoption Du Bitcoin : Records Au Salvador Et Venezuela

72 % des Salvadoriens interrogés ont déjà détenu du Bitcoin. Pourtant, très peu savent qu’il n’en existera jamais plus de 21 millions. Ce décalage change tout.

Imaginez un pays où plus de sept personnes sur dix déclarent avoir déjà détenu du Bitcoin. Pas un trader de Manhattan. Pas un fonds spéculatif. Un citoyen ordinaire, parfois pressé par l’inflation, parfois bloqué par un compte bancaire capricieux, parfois simplement tenté par une allocation gouvernementale. C’est le tableau que dresse un index d’adoption construit à partir de 25 880 réponses, collectées dans 25 pays. Le constat bouscule une idée reçue tenace : le Bitcoin n’est pas seulement un actif de luxe pour marchés riches. Dans plusieurs économies sous tension, il fonctionne d’abord comme un outil.

Ce Que Révèle Vraiment L’Index D’Adoption

L’enquête, menée entre le 16 décembre 2024 et le 10 mars 2025, s’appuie sur un questionnaire de 125 items. Elle a été conçue dans un cadre universitaire, avec le concours d’un institut de politique technologique, d’un club étudiant consacré au Bitcoin, d’une fondation dédiée aux droits humains et d’une fondation philanthropique. Le terrain a été réalisé par un institut de sondage. L’objectif n’était pas de célébrer un cours ou de commenter une bougie hebdomadaire. Il s’agissait de mesurer la propriété, la connaissance, la confiance et l’usage réel.

Trois pays émergent nettement : le Salvador, le Venezuela et le Nigeria. Derrière ce podium, une logique revient sans cesse. Lorsque la monnaie nationale s’effrite, lorsque le dollar reste difficile à obtenir, lorsque le système bancaire filtre trop fortement les flux, une fraction plus large de la population expérimente le Bitcoin. Pas forcément pour le comprendre. Pas forcément pour le dépenser chaque jour. Mais pour contourner une friction.

Chiffre à retenir : 72 % des personnes interrogées au Salvador déclarent avoir déjà possédé du Bitcoin. Aux États-Unis, ce taux tombe à 24 %. Au Japon, 88 % affirment n’en avoir jamais détenu.

Une Enquête Large, Pas Un Sondage De Convenience

Vingt-cinq marchés, près de vingt-six mille voix, plus de deux cents questions : le dispositif dépasse le simple baromètre d’opinion. Les chercheurs ont croisé la possession déclarée, le niveau de connaissance technique, le score de confiance et les motifs d’usage. Ils ont aussi conduit environ 250 entretiens qualitatifs auprès de commerçants, d’envoyeurs de fonds et d’activistes. Le projet a bénéficié d’un financement d’un million de dollars pour observer, en particulier, la manière dont des populations vivant sous des régimes autoritaires ou dans des systèmes financiers verrouillés recourent au Bitcoin et aux stablecoins pour protéger une part de leur sécurité économique.

Cette double approche, quantitative et narrative, évite un piège fréquent. Un pourcentage d’ownership ne dit rien, à lui seul, de la fréquence des paiements. Une citation isolée ne suffit pas à dresser une carte mondiale. En les associant, l’index distingue les pays où le Bitcoin sert de workaround pragmatique et ceux où il reste un objet de curiosité, parfois d’investissement, rarement de nécessité.

Le Salvador En Tête, Mais Pas Pour Les Raisons Que L’On Croît

Le Salvador occupe la première place du classement de possession. Ce résultat n’arrive pas dans le vide. Depuis septembre 2021, le pays a fait du Bitcoin une monnaie ayant cours légal. Une application officielle, Chivo, a été lancée avec une incitation de 30 dollars en Bitcoin pour encourager l’ouverture de portefeuilles. Cinq années plus tard, une large part de la population peut donc affirmer, en toute honnêteté, avoir « eu » du Bitcoin. Avoir reçu une allocation n’équivaut pourtant pas à payer son pain avec un réseau pair à pair.

Un participant salvadorien résume une conviction souvent entendue dans les milieux favorables à la décentralisation : personne ne contrôle le Bitcoin, donc tout le monde le possède. La formule est politique autant qu’économique. Elle dit le désir d’un bien qui n’appartient pas à une banque centrale. Elle ne dit pas si le réseau sert réellement à régler les factures du quotidien.

Personne ne contrôle le Bitcoin, ce qui signifie que nous le possédons tous.

Participant salvadorien interrogé dans le cadre de l’index

Les enquêtes locales plus récentes rappellent la distinction cruciale entre possession passée et usage courant. Dans la communauté côtière d’El Zonte, surnommée Bitcoin Beach, un contributeur du logiciel de base a raconté qu’un restaurant n’avait reçu son premier paiement en Bitcoin du mois que le jour de son déjeuner. L’anecdote n’est pas une preuve nationale. Elle illustre cependant un écart déjà mesuré ailleurs : en 2024, seulement 8,1 % des Salvadoriens déclaraient utiliser le Bitcoin pour acheter des biens ou régler des paiements, contre 25,7 % en 2021, 21 % en 2022 et 12 % en 2023. Un autre sondage universitaire local situait l’usage transactionnel à 7,5 % la même année.

Ces chiffres peuvent coexister avec le 72 % de l’index. Quiconque a encaissé l’incitation Chivo, acheté une fraction de pièce ou reçu un transfert compte comme propriétaire, même s’il n’a plus touché l’actif depuis des mois. Dans 18 des 25 pays étudiés, les anciens détenteurs sont d’ailleurs plus nombreux que les détenteurs actuels. Le Salvador n’échappe pas à cette mécanique de l’essai puis du retrait.

Le Cadre Légal A Changé, L’Ombre Du Financement Aussi

En février 2025, un accord de financement de 1,4 milliard de dollars sur quarante mois a modifié l’architecture officielle. Les entreprises privées peuvent désormais choisir d’accepter ou non le Bitcoin. Les impôts doivent être acquittés en dollars américains. L’État ne garantit plus les conversions entre les deux actifs. Le récit d’un pays entièrement « bitcoinisé » s’est donc assoupli. Il reste une expérience pionnière. Il n’est plus un laboratoire où chaque commerce est tenu d’ouvrir la caisse au réseau.

Cette évolution n’efface pas le stock de propriétaires. Elle change surtout l’incitation à l’usage. Sans obligation d’acceptation, sans conversion garantie, le Bitcoin redevient un choix. Or un choix se mesure à l’utilité perçue : rapidité, coût, confiance, habitude. Si le dollar reste la référence fiscale, beaucoup reviennent au réflexe le plus simple.

Au Venezuela, Un Contournement Plus Qu’Un Idéal

Le Venezuela figure juste derrière le Salvador dans le classement de possession. Le contexte n’est pas celui d’une loi emblématique. C’est celui d’une monnaie nationale longtemps malmenée, d’un marché parallèle du dollar et de contrôles qui compliquent l’accès aux devises. Un répondant vénézuélien décrit le Bitcoin comme plus rapide, plus propre et moins risqué que d’autres méthodes pour obtenir des dollars. La phrase est terre à terre. Elle ne parle pas de « hard money ». Elle parle de friction.

Plus rapide, plus propre et moins risqué que d’autres façons d’obtenir des dollars.

Répondant vénézuélien

Des données distinctes sur l’activité de détail viennent appuyer cette lecture utilitaire, tout en la nuançant. Au premier trimestre 2026, le pays a été classé 17e pour l’activité crypto de détail, avec un volume attribué estimé à 17,9 milliards de dollars. En avril, l’USDT représentait 90,2 % des annonces pair à pair actives impliquant le bolívar sur une grande plateforme. Autrement dit : si l’index Cornell mesure surtout la possession de Bitcoin, le marché quotidien du change s’appuie massivement sur des jetons indexés au dollar.

Ce n’est pas une contradiction. C’est une spécialisation. Le Bitcoin peut servir de réserve, de pont, de récit. Le stablecoin sert de compte courant de substitution lorsque le bolívar s’érode, lorsque les banques filtrent, lorsque le marché informel du dollar est déjà une institution sociale. Les chercheurs relient ce cocktail à la dépréciation monétaire, aux contrôles de capitaux, à l’accès bancaire restreint et à l’existence ancienne de circuits de change officieux.

Au Nigeria, Le Réseau Comme Passeport De Poche

Le Nigeria complète le trio de tête. Là encore, le motif n’est pas uniquement spéculatif. Un participant explique que le Bitcoin a réduit les difficultés financières liées aux déplacements à travers l’Afrique. Il dit avoir visité six pays du continent sans la même angoisse, parce qu’il savait pouvoir dépenser l’actif. Le témoignage déplace le débat. Il ne s’agit plus seulement de « battre l’inflation ». Il s’agit de mobilité, de liquidité transfrontalière, de capacité à emporter une valeur sans dépendre d’un guichet local capricieux.

Dans plusieurs économies africaines, les frictions de change, les plafonds de retrait et les délais de transfert transforment un voyage banal en casse-tête. Un actif transférable en quelques minutes, sans ouverture de compte dans chaque pays, devient alors un outil de contingence. Cela n’efface ni la volatilité ni les risques d’interface. Cela explique pourquoi l’ownership peut être élevé même lorsque le discours médiatique mondial parle surtout d’ETF et de trésoreries d’entreprise.

La Pression Économique Pèse Plus Que Le Récit Technophile

Le fil conducteur de l’index est presque clinique. Les pays où la monnaie est instable, où l’accès bancaire est limité, où le dollar reste difficile à obtenir, affichent des taux de possession plus élevés. Le Bitcoin y est davantage un instrument qu’un badge identitaire. Les chercheurs parlent d’un contournement pragmatique. La formule mérite d’être ralentie. Un contournement n’est pas une conversion idéologique. C’est une réponse à une contrainte.

Cette lecture aide à comprendre pourquoi l’adoption n’épouse pas toujours la carte des revenus nationaux. Dans 23 pays sur 25, les répondants aux revenus les plus bas déclarent les taux de possession les plus élevés. Le résultat surprend si l’on reste campé sur l’image du Bitcoin comme actif de fortunés. Il devient cohérent si l’on admet que ceux qui subissent le plus la taxe d’inflation, les files d’attente et les refus de virement ont aussi le plus à gagner d’une alternative, même imparfaite.

Où la possession grimpe

Inflation, contrôles de change, dollar rare, banques peu fiables, besoin de déplacer de l’argent.

Où elle reste basse

Monnaie stable, paiements efficaces, produits financiers accessibles, moindre urgence d’échapper au système.

Genre, Âge, Diplôme : Des Écarts Qui Reviennent Partout

Dans chacun des 25 pays, les hommes sont plus susceptibles que les femmes de détenir du Bitcoin. L’écart n’est pas un détail statistique. Il pose une question d’inclusion. Si l’actif est présenté comme un outil de résilience, pourquoi cette résilience resterait-elle genrée ? Les barrières peuvent être techniques, sociales, patrimoniales. Elles peuvent aussi tenir à la manière dont les produits sont commercialisés, à qui l’on parle en premier, à qui l’on confie un téléphone et un code PIN.

L’âge dessine un autre plateau. Les 30-44 ans forment le groupe le plus régulièrement propriétaire à travers l’échantillon. Assez jeunes pour maîtriser une application. Assez ancrés dans la vie active pour avoir des revenus à protéger, des envois à faire, des voyages à financer. Les plus jeunes peuvent connaître le mot. Les plus âgés peuvent disposer d’épargne. Le cœur démographique de l’usage déclaré se situe au milieu.

Le diplôme, lui, pousse l’adoption vers le haut presque partout. Les personnes les plus diplômées mènent le mouvement dans tous les marchés sauf le Liban. L’éducation formelle n’enseigne pas forcément le fonctionnement d’un nœud. Elle corrèle souvent avec l’aisance numérique, la capacité à comparer des risques, l’exposition aux récits internationaux. Le Liban fait exception, ce qui invite à ne pas transformer une corrélation en loi universelle : dans une économie déjà saturée de stratégies de survie monétaire, d’autres canaux d’apprentissage peuvent primer.

Posséder N’Est Pas Comprendre La Règle Des 21 Millions

Cinquante-huit pour cent des personnes interrogées ignorent que le protocole plafonne l’offre à 21 millions d’unités. Le chiffre est saisissant précisément parce que cette limite est le cœur du récit monétaire du Bitcoin. Sans elle, l’actif ressemble davantage à un jeton négociable qu’à une politique d’émission prévisible. Or la majorité des répondants n’a pas ce point en tête.

Aux États-Unis, le décalage devient presque caricatural. Environ 85 % des Américains ont entendu parler du Bitcoin. Trente-huit pour cent se jugent compétents sur le sujet. Seulement 6 % savent que l’offre est plafonnée à 21 millions. Et pourtant, 24 % déclarent en avoir possédé à un moment donné. On peut donc acheter, vendre, raconter, commenter, sans connaître la contrainte qui distingue cet actif d’une monnaie discrétionnaire.

Cette ignorance n’invalide pas l’adoption. Elle en change le sens. Une part des propriétaires entre par le prix, par un proche, par une application, par une allocation publique. Ils ne signent pas un manifeste monétaire. Ils exécutent une action financière. Le protocole, lui, continue d’appliquer sa règle, que l’utilisateur la récite ou non.

La Confiance Reste Fragile, Même Chez Les Propriétaires

Sur l’ensemble des 25 pays, le Bitcoin obtient une note moyenne de confiance de 4,67 sur 10. L’or, l’immobilier et les monnaies nationales reçoivent généralement mieux. Quarante-cinq pour cent des participants estiment que le Bitcoin comporte un risque comparable à celui des actions. Autrement dit, même là où la possession est élevée, l’objet n’a pas encore le statut d’un refuge indiscutable. Il reste un pari relatif, un outil parmi d’autres, parfois un moindre mal.

La méfiance institutionnelle joue cependant dans l’autre sens. Dans 22 pays sur 25, ceux qui se défient de leur gouvernement sont plus susceptibles de détenir du Bitcoin. Dans 16 pays, la défiance envers les institutions financières est également associée à une possession plus élevée. Le schéma est politiquement chargé. Il ne prouve pas qu’un régime produit mécaniquement des bitcoineurs. Il suggère qu’un déficit de confiance ouvre un espace pour un actif que personne ne peut, en principe, geler d’un seul décret central.

Ce lien explique aussi pourquoi le projet de recherche insistait sur les contextes autoritaires. Un actif transférable, divisible, difficile à censurer complètement, attire ceux qui craignent la confiscation, le gel de compte ou la surveillance des flux. Les entretiens avec des activistes et des envoyeurs de fonds donnent une chair à cette hypothèse. Ils rappellent que l’adoption n’est pas seulement un graphique de capitalisation. C’est parfois une stratégie de continuité de vie.

Le Japon, Miroir Inversé Des Économies Sous Tension

À l’autre bout de la table, le Japon. Quatre-vingt-huit pour cent des répondants n’ont jamais possédé de Bitcoin. Sept pour cent en détiennent actuellement. Le pays illustre le cas d’une économie à haut revenu, à paiements stables, où les produits financiers existent déjà en abondance. Lorsque le yen circule, lorsque les cartes fonctionnent, lorsque l’épargne a des destinations familières, le besoin d’un contournement s’émousse.

Ce n’est pas un jugement moral. C’est une géographie de l’utilité. Le Bitcoin concurrence d’abord les systèmes qui échouent. Il séduit moins, en proportion, ceux qui n’ont pas à bricoler chaque semaine pour préserver un salaire. Les marchés riches peuvent afficher des volumes institutionnels énormes sans que la population générale bascule dans la possession individuelle. Les deux dynamiques ne se recouvrent pas.

Aux États-Unis, La Participation Devance La Culture Technique

Le cas américain mérite qu’on s’y attarde, parce qu’il inverse le schéma salvadorien ou vénézuélien. Près d’un quart des répondants ont possédé du Bitcoin. Les canaux d’accès sont nombreux : plateformes régulées, fonds cotés au comptant, services de paiement déjà ancrés dans le dollar. On n’achète pas forcément pour fuir une monnaie en débâcle. On achète parce que le produit est devenu banal, disponible, commenté, parfois recommandé dans un portefeuille diversifié.

Pourtant la connaissance du plafond d’émission reste marginale. Cette faille pédagogique n’est pas anodine. Elle nourrit des attentes irréalistes, des peurs mal placées, des débats publics où l’on parle d’un objet que l’on n’a pas décrit. Elle explique aussi pourquoi le Bitcoin peut être traité comme une action technologique de plus, alors que son dessin monétaire repose sur une rareté programmée.

L’intérêt institutionnel, de son côté, ne se traduit pas automatiquement par une adoption monétaire officielle. Un sondage de juin 2025 auprès de banques centrales indiquait que seulement 3 % des établissements participants prévoyaient de constituer une réserve stratégique de Bitcoin dans la décennie suivante. Environ 10 % projetaient d’augmenter leur exposition aux actifs numériques, surtout via des titres tokenisés plutôt que via des cryptomonnaies. Les États peuvent observer, réglementer, parfois accumuler à la marge. Ils ne basculent pas, en masse, vers une réserve en Bitcoin.

Possession, Usage, Abandon : Trois Temps Qu’Il Faut Séparer

L’index insiste sur un point que trop de classements mondiaux écrasent. Avoir détenu n’est pas détenir. Détenir n’est pas payer. Payer une fois n’est pas intégrer l’actif dans le budget mensuel. Lorsque les anciens propriétaires dépassent les propriétaires actuels dans 18 pays, on lit une courbe d’essai. Beaucoup sont entrés. Beaucoup sont sortis. L’adoption réelle est un stock vivant, pas un trophée historique.

Au Salvador, cette distinction évite les discours triomphants comme les discours méprisants. Le pays a bien exposé une part exceptionnelle de sa population à l’actif. Il n’a pas, pour autant, transformé chaque transaction quotidienne en règlement sur chaîne. Les deux phrases sont vraies. Elles ne s’annulent pas. Elles décrivent des couches différentes du même phénomène.

Pour un lecteur qui suit les marchés, la leçon est simple et rarement appliquée. Un taux d’ownership élevé peut cohabiter avec un taux d’usage faible. Un volume de stablecoins peut dépasser le rôle du Bitcoin dans le change local. Un gouvernement peut promouvoir puis assouplir. Les citoyens, eux, arbitrent selon la friction du moment.

Ce Que Les Entretiens Ajoutent Aux Pourcentages

Les 250 interviews empêchent l’index de rester une galerie de barres. Un commerçant ne parle pas comme un activiste. Un envoyeur de fonds ne parle pas comme un étudiant qui a reçu 30 dollars. Les récits convergent pourtant vers des verbes concrets : envoyer, protéger, contourner, voyager, convertir. Rarement vers des abstractions de protocoles. Le Bitcoin, dans ces bouches, est un moyen. Le moyen peut décevoir. Il peut aussi, ponctuellement, réussir là où la banque a échoué.

Cette matérialité devrait calmer deux excès. Le premier consiste à réduire toute adoption du Sud global à de la spéculation importée. Le second consiste à romancer chaque portefeuille comme un acte de résistance. Entre les deux, il y a des ménages qui cherchent à garder une valeur, à payer un fournisseur, à recevoir un proche, à traverser une frontière sans tout perdre en commissions.

Pourquoi Les Stablecoins Gagnent Souvent Le Quotidien

Le dossier vénézuélien le montre avec une clarté presque brutale. Quand l’enjeu est de coller au dollar, un jeton qui vise la parité l’emporte sur un actif volatil. Le Bitcoin peut rester le récit, la réserve de long terme, l’option de sortie. L’USDT, dans les listes pair à pair, devient le cash numérique du jour. Les deux actifs ne se cannibalisent pas forcément. Ils se répartissent les fonctions.

Pour les politiques publiques, cette coexistence est un casse-tête. Réguler le Bitcoin comme un investissement ne dit rien de la manière dont les ménages dollarizent leurs échanges via des stablecoins. Interdire un canal en fait souvent surgir un autre. L’index Cornell, en se concentrant sur la possession de Bitcoin, n’épuise donc pas la carte des actifs numériques. Il en éclaire une couche, la plus symbolique, pas toujours la plus liquide au quotidien.

Ce Que L’Index Ne Mesure Pas, Et Qu’Il Faut Dire

Aucune enquête déclarative n’échappe aux biais. On peut surestimer une possession par fierté, la sous-estimer par prudence, confondre un compte sur une application avec une clé dont on a le contrôle. On peut avoir reçu une allocation sans jamais avoir compris le réseau. On peut aussi détenir via un intermédiaire qui conserve les clés, ce qui n’est pas la même souveraineté que celle vantée dans les slogans.

L’échantillon couvre 25 pays, pas le monde entier. Les dynamiques d’un marché absent du panel peuvent différer. Les dates de collecte, de la mi-décembre 2024 au 10 mars 2025, figent un moment : après des années d’expérimentation salvadorienne, pendant une période où les produits d’investissement se sont banalisés ailleurs, avant que certains cadres légaux n’évoluent encore. Un index est une photographie. Il n’est pas une loi d’airain.

Il reste néanmoins l’un des efforts les plus ambitieux pour sortir le débat de la seule capitalisation boursière. En demandant aux gens s’ils ont possédé, ce qu’ils savent, ce qu’ils croient, ce dont ils se méfient, il replace l’actif dans des biographies. C’est là que l’adoption cesse d’être un slogan.

Une Grille De Lecture Pour Les Mois Qui Viennent

Si l’on devait retenir une boussole plutôt qu’un classement, ce serait celle-ci. Surveillez la friction, pas seulement le cours. Là où obtenir des dollars devient un parcours du combattant, l’intérêt pour des actifs numériques persistants a plus de chances de durer. Là où un État subventionne l’entrée puis retire l’obligation d’acceptation, attendez-vous à un écart durable entre owners historiques et payeurs quotidiens. Là où la pédagogie reste faible, attendez-vous à des vagues d’entrée et de sortie guidées par le prix.

Pour les entreprises, la leçon n’est pas d’ouvrir partout un terminal Bitcoin. Elle est de distinguer les marchés de nécessité et les marchés de portfolio. Pour les éducateurs, elle est d’admettre que la notoriété précède de loin la compréhension du plafond d’émission. Pour les citoyens, elle est plus simple encore : posséder un actif dont on ignore la règle d’émission, c’est naviguer sans carte. On peut y arriver. On le fait souvent. On le fait mal.

  • 1. Possession élevée ≠ paiements quotidiens.
  • 2. Pression monétaire ≠ conversion idéologique.
  • 3. Bitcoin et stablecoins se partagent souvent les rôles.
  • 4. La méfiance envers l’État corrèle avec la détention.
  • 5. La règle des 21 millions reste largement méconnue.

Le Bitcoin Comme Révélateur, Pas Comme Mirage

Au fond, l’index ne dit pas que le Salvador a « gagné » ni que le Japon a « perdu ». Il dit que l’adoption suit des besoins. Un réseau monétaire programmable attire d’abord ceux à qui le système existant coûte trop cher, trop lent, trop fermé. Il attire aussi, dans les économies stables, une minorité qui traite l’actif comme une classe parmi d’autres. Les deux publics ne parlent pas la même langue. Ils n’attendent pas le même service. Les confondre produit des débats stériles.

Le Salvador montre ce que peut faire une politique publique d’exposition massive. Le Venezuela montre ce que fait un marché parallèle du dollar. Le Nigeria montre ce que fait le besoin de voyager avec une valeur portable. Les États-Unis montrent ce que fait un marché financier profond. Le Japon montre ce que fait l’absence d’urgence. Ensemble, ces portraits valent mieux qu’une moyenne mondiale trompeuse.

Reste une ironie persistante. L’argument le plus cité par les défenseurs du Bitcoin — une offre finie, connue à l’avance — est précisément celui que la majorité des sondés ne connaît pas. L’adoption avance. La culture monétaire, elle, traîne. Tant que cet écart durera, le Bitcoin continuera d’être acheté comme un ticket, utilisé comme un tuyau, abandonné comme une application de trop. Parfois, seulement parfois, il sera compris pour ce qu’il est : une règle d’émission que personne, dans le protocole, n’a le droit de relâcher.

C’est peut-être la phrase la plus utile à emporter. Dans les pays où la monnaie locale lâche, les gens n’attendent pas d’avoir lu le livre blanc. Ils testent. Ils gardent. Ils revendent. Ils recommencent. L’index de Cornell photographie cette improvisation à grande échelle. Il ne clôt pas le débat. Il oblige seulement à le tenir plus près du réel : moins de slogans, plus de contraintes, et cette question qui revient, pays après pays. Si votre système financier fonctionnait vraiment, auriez-vous autant besoin d’un plan B ?

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