Quelques jours seulement avant le premier coup d’envoi, le XV de France féminin change de visage sans changer de destin. Le brassard quitte l’épaule d’une deuxième ligne pour atterrir sur celle d’une demie de mêlée. Pauline Bourdon Sansus, trente ans, soixante-seize sélections, leader discret depuis des saisons, devient officiellement capitaine des Bleues pour le WXV. Le geste paraît naturel. Il n’est pas anodin. Il dit quelque chose de plus large sur l’état du groupe, sur les absences qui s’accumulent dans le pack, et sur la manière dont une équipe nationale doit tenir debout quand le calendrier international ne pardonne rien.
Un brassard qui change de main à l’aube du WXV
Le sélectionneur François Ratier n’a pas cherché le coup de théâtre. Il a choisi la continuité. En l’absence de Manae Feleu, titulaire du rôle depuis 2023 et désormais concentrée sur ses études de médecine, Pauline Bourdon Sansus hérite d’une responsabilité qu’elle exerçait déjà, souvent, dans le vestiaire et sur le terrain. La compétition commence le 12 septembre à Lyon contre la Nouvelle-Zélande. Autrement dit, le temps de l’adaptation sera court. Le temps de l’hésitation n’existe pas.
Dans le rugby féminin français, le capitaine n’est plus seulement celle qui parle à l’arbitre. Elle oriente le tempo, protège les plus jeunes, traduit le plan de jeu en décisions concrètes. Une demie de mêlée vit au cœur de cette mécanique. Elle voit le ruck, entend le pack, sent le doute avant qu’il ne devienne visible. Donner le brassard à Bourdon Sansus, c’est accepter que le leadership des Bleues passe désormais par la base, par le rythme, par la précision plutôt que par la seule puissance du cinq de devant.
À retenir : Manae Feleu met le rugby entre parenthèses pour la médecine. Madoussou Fall Raclot est enceinte. Kiara Zago est blessée. Le WXV démarre à Lyon le 12 septembre face aux Black Ferns.
Pourquoi Pauline Bourdon Sansus s’imposait
Il y a les chiffres, et il y a le statut. Soixante-seize sélections placent la Toulousaine parmi les joueuses les plus capées du groupe. À son poste, beaucoup la considèrent comme l’une des meilleures au monde. Ce n’est pas un slogan de vestiaire. C’est une lecture de match : vitesse de passe, choix sous pression, capacité à ralentir ou accélérer un temps fort, lecture des défenses qui se referment trop tôt.
Depuis longtemps, elle était déjà une voix. Pas toujours la plus bruyante. Souvent la plus claire. Dans une équipe de France qui a grandi vite, trop vite parfois, ce profil rassure. Le WXV n’est pas un tournoi de découverte. C’est une succession de chocs contre des nations qui jouent le titre mondial presque chaque automne. Face à la Nouvelle-Zélande, à l’Australie puis au Canada, le capitaine doit tenir un cap sans se perdre dans le score du moment.
Une capitaine de mêlée ne gagne pas un match à elle seule. Elle empêche surtout l’équipe de le perdre dans les cinq minutes où tout le monde accélère trop.
Bourdon Sansus a trente ans. L’âge où l’expérience n’est plus un argument, mais un outil. Elle connaît les cycles internationaux, les semaines de stage à Marcoussis, les déplacements lointains, la fatigue des enchaînements. Elle sait aussi ce que coûte une saison club en parallèle. Ce double calendrier, club et sélection, façonne les leaders. Il élimine les postures. Il laisse celles qui tiennent le rythme quand le corps commence à négocier.
Manae Feleu et le choix de la médecine
Le départ temporaire de Manae Feleu n’est pas une blessure, pas une mise à l’écart, pas un désaveu. C’est un choix de vie. La deuxième ligne, capitaine depuis 2023, a décidé de se concentrer sur ses études de médecine pendant les prochains mois. Elle manquera donc les six matches des Bleues dans ce WXV. Dans le sport de haut niveau, cette phrase sonne presque incongrue. Elle est pourtant d’une logique implacable.
Le rugby féminin français a longtemps demandé à ses joueuses d’être à la fois professionnelles, étudiantes, parfois mères, souvent précaires. La professionnalisation avance. Elle n’efface pas encore toutes les bifurcations. Feleu incarne cette génération qui refuse de sacrifier entièrement l’après-carrière. La médecine n’attend pas le bon créneau entre deux tests. Les stages s’accumulent. Les examens aussi.
Son absence pèse doublement. D’abord parce qu’elle portait le brassard. Ensuite parce qu’elle occupait un poste désormais en souffrance. Titularisée en troisième ligne lors du Tournoi, elle pouvait aussi solidifier le deuxième rideau. Sans elle, Ratier doit recomposer le cœur du pack. Le leadership change de nature. La touche change de visage. La défense au milieu du terrain perd une référence.
Un groupe de 39 joueuses, presque le même, déjà différent
Au-delà du brassard, le sélectionneur a présenté un groupe de trente-neuf joueuses. Il ressemble fortement à celui dévoilé fin juillet pour la préparation à Marcoussis. La continuité est voulue. Les ajustements, eux, sont contraints. Trois deuxième lignes manquent à l’appel : Hina Ikahehegi, Marine Kazmierczak et Madoussou Fall Raclot. Cette dernière, cadre de l’équipe, ne sera pas disponible ces prochains mois : elle attend un enfant.
La grossesse d’une titulaire n’est plus un tabou dans le rugby féminin. Elle reste un événement sportif majeur. Fall Raclot n’est pas une joueuse interchangeable. Son absence oblige à chercher de la hauteur, de l’impact et de la relance ailleurs. Julia Grosz arrive en deuxième ligne. Khoudedia Cissokho et Isis Espuga renforcent la troisième ligne. Valentine Lothoz, ancienne internationale à sept, est convoquée à l’aile. Le groupe s’adapte. Il ne se recopie pas.
Absentes majeures
Feleu, Fall Raclot, Ikahehegi, Kazmierczak, Zago
Nouvelles venues
Grosz, Cissokho, Espuga, Lothoz
Cette liste n’est pas un simple roulement administratif. Elle raconte une équipe qui doit inventer de la densité là où elle en perd. Le rugby moderne, surtout au niveau international, se gagne encore dans les collisions. Quand trois deuxième lignes sortent du groupe en même temps, le staff ne cherche pas seulement des remplaçantes. Il cherche une nouvelle architecture.
Le poste de deuxième ligne en souffrance
Le cinq de devant français aborde le WXV avec une équation délicate. Outre Feleu et Fall Raclot, Kiara Zago est blessée. Le secteur qui donne de la hauteur en touche et de la masse dans les rucks se retrouve aminci. Ratier a déjà envoyé un signal pendant l’été : Charlotte Escudero, plus souvent utilisée en troisième ligne, devrait monter d’un cran. Sa présence au stage consacré uniquement au cinq de devant, à Capbreton du 20 au 23 août, n’était pas décorative.
Escudero en deuxième ligne, ce n’est pas un bricolage de dernière minute. C’est une lecture pragmatique des ressources. Une troisième ligne mobile peut apporter de la relance et de la défense autour des rucks. En deuxième ligne, elle doit aussi accepter le combat aérien, les courses plus longues après touche, le travail d’épaule dans la mêlée. Le staff parie sur l’intelligence de poste plus que sur la fiche d’identité.
Autour d’elle, Cloé Correa, Julia Grosz, Lou Roboam et Siobhan Soqeta forment un vivier plus ouvert qu’il n’y paraît. L’enjeu n’est pas seulement de trouver deux titulaires. Il est de tenir six matches, dont trois en Nouvelle-Zélande, sans que la ligne de touche ne s’effondre à la 60e minute. Dans ce sport, les absences se paient tard, quand les jambes ne répondent plus et que les lancers deviennent approximatifs.
Le calendrier du WXV, un voyage en deux actes
Le format de cette édition place les Bleues dans une géographie exigeante. D’abord la France. Puis l’autre bout du monde. Le 12 septembre à Lyon, la Nouvelle-Zélande. Le 19 septembre à Aix-en-Provence, l’Australie. Le 26 septembre à La Rochelle, le Canada. Ensuite, trois matches chez les Black Ferns : Hamilton le 17 octobre, Whangarei le 24, Christchurch le 31. Six tests. Deux continents. Une seule logique : tenir la qualité de jeu quand le décalage horaire et la densité physique s’invitent.
Jouer la Nouvelle-Zélande à domicile pour ouvrir, c’est à la fois un privilège et un piège. Le public français peut porter. Il peut aussi amplifier la moindre approximation. Les Black Ferns restent la référence historique du rugby féminin mondial. Même lorsqu’elles traversent une période de renouvellement, leur culture du combat et de la vitesse périphérique impose un standard. Lyon ne sera pas un match de rentrée. Ce sera un test de vérité.
L’Australie, une semaine plus tard, demandera une autre palette. Moins de mythe, autant de danger. Le Canada, à La Rochelle, viendra chercher le combat dans les rucks et la discipline dans les collés-lâchés. Puis viendra l’automne austral. Trois déplacements chez l’ogre. Peu d’équipes européennes abordent sereinement une telle série. Le staff devra doser les minutes, protéger les corps, accepter que certaines titulaires ne puissent pas tout jouer.
| Date | Adversaire | Lieu |
|---|---|---|
| 12 septembre | Nouvelle-Zélande | Lyon |
| 19 septembre | Australie | Aix-en-Provence |
| 26 septembre | Canada | La Rochelle |
| 17 octobre | Nouvelle-Zélande | Hamilton |
| 24 octobre | Nouvelle-Zélande | Whangarei |
| 31 octobre | Nouvelle-Zélande | Christchurch |
Ce que le WXV raconte vraiment du rugby féminin
Le WXV n’est pas un accessoire entre deux Coupes du monde. C’est devenu l’espace où se mesurent les hiérarchies. Les nations du premier groupe s’y retrouvent pour éviter l’amateurisme des fenêtres trop courtes. Six matches contre des adversaires de standing, c’est assez pour exposer les limites d’un projet, assez aussi pour le faire grandir. Pour les Bleues, l’enjeu dépasse le classement. Il s’agit de savoir si le collectif peut produire le même rugby sans plusieurs cadres du pack.
Le rugby féminin mondial a changé de densité. Les écarts se réduisent entre les meilleures, puis se recréent dès que la préparation physique ou le volume de jeu club n’est plus au niveau. La France a longtemps joué les trouble-fêtes brillants. Elle veut désormais exister comme une puissance stable. Cette stabilité se construit moins dans les communiqués que dans la capacité à remplacer une capitaine, une deuxième ligne enceinte, une autre partie en cours de médecine.
Le public français, lui, découvre encore par à-coups cette équipe. Les stades de Lyon, Aix-en-Provence et La Rochelle peuvent changer la donne s’ils se remplissent. Une équipe nationale féminine a besoin de bruit, de continuité médiatique, de matches qui ne se jouent pas dans l’indifférence. Le WXV à domicile est une occasion rare. La rater serait plus qu’un détail de calendrier.
Le leadership d’une demie de mêlée
Donner le brassard à une numéro 9 n’est pas une lubie française. Dans plusieurs nations, les capitaines viennent du centre du jeu. La demie de mêlée parle à tout le monde : aux avants qui réclament le prochain lancer, aux trois-quarts qui veulent la balle plus tôt, à l’ouvreuse qui sent le vent tourner. Elle est traductrice. Elle est aussi régulatrice. Quand le match s’emballe, c’est souvent elle qui décide si l’on tape, si l’on porte, si l’on ralentit.
Bourdon Sansus a cette autorité de terrain. Elle n’a pas besoin d’inventer un personnage. Son jeu suffit à légitimer la voix. Face aux Black Ferns, cette voix devra tenir dans le bruit. Les allers-retours néo-zélandais autour des rucks étouffent les consignes. Une capitaine qui vit près du sol, près du ballon, entend mieux que celle qui se bat à quinze mètres dans un duel aérien. C’est aussi pour cela que le choix de Ratier paraît cohérent, presque clinique.
Reste la dimension humaine. Une capitaine console après une erreur de lancer, recadre une jeune troisième ligne trop chaude, rappelle le plan quand le score s’envole contre. Feleu le faisait à sa manière, plus verticale, plus pack. Bourdon Sansus le fera à la sienne, plus horizontale, plus circulation. Les Bleues n’ont pas besoin d’une copie. Elles ont besoin d’une continuité de exigence.
Le détail du groupe, poste par poste
Derrière les absences, la liste reste fournie. Chez les talonneuses, Mathilde Lazarko et Elisa Riffonneau. Devant, un bataillon de piliers : Amalia Bazola Allières, Rose Bernadou, Yllana Brosseau, Annaëlle Deshaye, Assia Khalfaoui, Maïlys Mailagi, Ambre Mwayembe. La première ligne n’est pas le secteur le plus inquiet. Elle devra pourtant compenser le manque de relais en deuxième ligne par une mêlée propre, une discipline de plaquage bas, une capacité à recycler vite.
À l’arrière du pack, Axelle Berthoumieu, Léa Champon, Khoudedia Cissokho, Isis Espuga, Elsa Peyras et Mouna Toure composent une troisième ligne aux profils variés. Certaines percute. D’autres couvrent. Le staff devra choisir selon l’adversaire. Contre la Nouvelle-Zélande, la vitesse de rabattement vaudra autant que le poids. Contre le Canada, le combat au sol pourrait primer.
À la mêlée, Pauline Bourdon Sansus n’est pas seule. Alexandra Chambon et Lylou Pedussaud assurent la profondeur. À l’ouverture, Carla Arbez, Elodie Fernandez et Lina Queyroi offrent plusieurs lectures du jeu au pied. Au centre, Lili Dezou, Teani Feleu, Aubane Rousset et Gabrielle Vernier donnent du poids et de la relance. Teani Feleu, sœur de Manae, ajoute une charge symbolique au groupe : le nom reste, le rôle change.
Derrière, le vivier d’ailières et d’arrières est large : Kelly Arbey, Emilie Boulard, Morgane Bourgeois, Alice Grandhomme, Anaïs Grando, Marie Ibanez, Chloé Jacquet, Valentine Lothoz, Léa Murie. Lothoz arrive avec une culture du rugby à sept, donc de l’espace et du un contre un. Dans un WXV où les défenses se fatiguent tard, cette qualité peut peser. Encore faut-il que le pack lui livre des ballons jouables.
Grossesse, études, blessure : trois absences, trois récits
Le rugby féminin de 2026 n’est plus celui d’il y a dix ans. On peut désormais dire qu’une cadre est enceinte sans transformer l’information en fait divers. Madoussou Fall Raclot attend un heureux événement. Elle manquera la compétition. Point. Derrière cette phrase simple, il y a des années de lutte pour que le corps des joueuses ne soit plus traité comme un accident de parcours. La maternité n’interrompt plus automatiquement une carrière. Elle la suspend, l’oriente, la transforme.
Manae Feleu, elle, choisit les amphithéâtres. La médecine n’est pas un hobby. C’est un métier long, absorbant, incompatible avec six tests internationaux concentrés sur deux mois. Son choix force le staff à grandir. Une équipe nationale mature doit savoir vivre sans son capitaine. Sinon, le projet n’était qu’une dépendance habillée de bleu.
La blessure de Kiara Zago complète le tableau. Ici, plus rien de sociétal : seulement la réalité brutale du contact. Trois absences, trois natures différentes, un même effet : le pack doit se réinventer. C’est dans ces moments que l’on voit si un staff a préparé des plans B ou seulement des communiqués d’optimisme.
François Ratier face à sa première grande équation
Le sélectionneur n’arrive pas dans le vide. Il hérite d’un groupe déjà structuré, d’une culture de résultats contrastés, d’attentes plus hautes qu’autrefois. Nommer Bourdon Sansus, c’est un geste de stabilité. Composer sans Feleu ni Fall Raclot, c’est un geste d’adaptation. Les deux devront cohabiter. Un capitaine expérimenté ne suffit pas si le système de touche s’effondre. Un pack renouvelé ne suffit pas si le tempo de mêlée se brouille.
Ratier a déjà indiqué sa méthode en convoquant un stage spécifique pour le cinq de devant à Capbreton. Ce détail compte. Il signifie que le staff identifie le point faible avant que les matches ne le crient. Trop d’équipes nationales découvrent leurs trous en conférence de presse, après la défaite. Ici, le diagnostic précède l’épreuve. Reste à voir si le remède tiendra soixante-dix minutes contre les meilleures.
La gestion des 39 joueuses sera l’autre dossier. On ne fait pas tourner un groupe aussi large par confort. On le fait parce que six matches internationaux, dont trois aux antipodes, interdisent le romantisme du quinze type. Certaines titulaires de Lyon ne seront plus celles de Christchurch. Le public devra l’accepter. Les joueuses aussi.
Lyon, Aix, La Rochelle : trois stades, trois ambiances
Commencer à Lyon n’est pas anodin. La ville connaît le rugby, le spectacle, les soirs de grande affiche. Un France – Nouvelle-Zélande féminin mérite mieux qu’une jauge polie. Il mérite un stade qui comprend que les Bleues ne sont plus une curiosité de calendrier. Aix-en-Provence, une semaine plus tard, déplacera le centre de gravité vers un public du Sud, plus proche des clubs, plus sensible au combat.
La Rochelle, enfin, offre un décor de port et de vestiaires exigeants. Le Canada y sera à l’aise dans l’idée d’un match rugueux, sans fioritures. Ces trois sites dessinent une mini-tournée intérieure avant la grande tournée océanienne. Si les Bleues veulent aborder Hamilton avec du crédit, elles devront d’abord convaincre chez elles. Pas seulement gagner. Convaincre. Montrer un plan lisible malgré les absences.
Le rugby féminin français a besoin de ces images : une capitaine qui parle au cercle avant le coup d’envoi, un pack qui tient le premier ballon porté, un stade qui répond. Trop souvent, l’équipe a joué de grands matches dans une confidentialité tenace. Le WXV à domicile est une vitrine. Encore faut-il que le jeu soit à la hauteur de la vitrine.
Chez les Black Ferns, l’examen final
Hamilton, Whangarei, Christchurch. Trois noms qui, pour une joueuse française, sentent le voyage long, le gazon différent, la pression d’un public qui considère le rugby féminin comme un bien national. Aller gagner ne serait-ce qu’un match dans cette série serait déjà un signal. En enchaîner trois relèverait de l’exploit. L’objectif réaliste se situe entre les deux : rester compétitives, éviter l’effondrement physique, ramener des certitudes plutôt que des regrets.
Le décalage horaire, les plages de récupération, la nourriture, les terrains, tout devient paramètre. Une capitaine comme Bourdon Sansus aura autant à gérer hors du rectangle qu’à l’intérieur. Les jeunes convoquées découvriront l’ampleur d’une tournée. Les cadres devront donner le rythme des étirements autant que celui des passes.
C’est là que le choix du brassard se jugera vraiment. Pas à Lyon, sous les projecteurs du premier match. À Whangarei, un soir où les jambes seront lourdes et le score déjà défavorable. Une capitaine se révèle quand le plan A a déjà vécu.
Ce que cette nomination dit de la génération actuelle
Pauline Bourdon Sansus n’arrive pas comme une héritière surprise. Elle arrive comme la synthèse d’une génération qui a vu le rugby féminin français passer du quasi-amateurisme à une exigence quasi masculine en volume d’entraînement, sans toujours disposer des mêmes filets de sécurité. Cette génération a appris à gagner de la reconnaissance match après match. Elle sait que le respect international ne se décrète pas.
Le brassard sur une demie de mêlée dit aussi que le jeu français veut rester fidèle à une certaine idée de la circulation. Pas seulement percuter. Construire. Utiliser l’intelligence des lignes arrière. Pour que cette idée vive, encore faut-il que le pack tienne le premier rideau. Toute la tension du WXV est là : un leadership de mouvement dans un groupe amputé de ses piliers de touche.
On peut y voir une fragilité. On peut y voir une opportunité. Les joueuses qui entreront dans le quinze de Lyon savent qu’elles n’auront pas le filet des absentes. Elles devront exister par elles-mêmes. C’est parfois ainsi que les équipes nationales basculent d’un cycle à un autre. Pas par un discours. Par la nécessité.
Les questions qui resteront ouvertes jusqu’au 12 septembre
Qui jumellera Escudero en deuxième ligne d’entrée ? Quelle ouvreuse donnera le premier tempo contre les Black Ferns ? Lothoz sera-t-elle une option d’impact ou une titularisable d’emblée ? Le staff fera-t-il confiance à un pack expérimenté ou ouvrira-t-il déjà le banc aux nouvelles ? Autant d’interrogations que le communiqué de nomination ne tranche pas. C’est normal. Un groupe de 39 noms n’est pas un quinze. C’est une matière première.
La seule certitude visible, c’est le visage de la capitaine. Le reste se jouera à l’entraînement, dans les duels de Marcoussis, dans la manière dont les absences seront racontées à l’intérieur du groupe. Une équipe peut vivre sans ses cadres si elle refuse de les transformer en excuses. Elle s’effondre si chaque touche perdue devient la preuve qu’il manquait Feleu ou Fall Raclot.
Le WXV jugera moins le talent individuel des Bleues que leur capacité à tenir un système quand trois piliers du vestiaire ne sont plus là.
Pourquoi ce WXV peut marquer un tournant
Les compétitions internationales féminines ont longtemps souffert d’un calendrier trop discontinu. Le WXV corrige en partie ce défaut. Il crée une saison visible, des rivalités répétées, une mémoire des matches. France – Nouvelle-Zélande ne sera plus un ovni tous les quatre ans. Ce sera une série. Les joueuses apprendront à se connaître. Les staffs aussi. Cette répétition élève le niveau. Elle expose aussi les effectifs trop justes.
Pour les Bleues, marquer le tournant, ce serait montrer qu’elles peuvent produire un rugby identifiable malgré la rotation forcée. Un lancement de touche lisible. Une défense en ligne qui ne se brise pas au troisième temps. Un jeu au pied d’occupation qui n’est pas seulement défensif. Si ces éléments apparaissent dès Lyon, la tournée océanienne partira sur un autre pied. Si le premier match vire au flou, les six semaines suivantes risquent de devenir une longue réparation.
Bourdon Sansus n’y pourra pas tout. Une capitaine n’arrête pas une mêlée qui recule. Elle peut en revanche empêcher le silence de s’installer. Dans un vestiaire privé de deux figures du pack, ce rôle-là n’est pas symbolique. Il est opérationnel.
Le rugby français face à ses propres exigences
On parle souvent du XV de France masculin comme d’un théâtre national. Les Bleues, elles, construisent encore leur place dans ce théâtre. Chaque nomination de capitaine, chaque liste de 39, chaque déplacement à La Rochelle ou à Christchurch participe à cette construction. Le public aime les récits simples. Celui-ci l’est : une leader de mêlée, un pack amputé, un tournoi contre les meilleures. La suite le sera moins. Elle dépendra des détails, des minutes, des choix de banc.
Il faudra aussi regarder la suite des absentes. Feleu reviendra-t-elle dès que ses études le permettront ? Fall Raclot aura-t-elle un chemin de reprise clairement balisé ? Le rugby féminin français ne peut plus se contenter d’applaudir ces choix de vie. Il doit les intégrer dans sa planification. Sinon, chaque grossesse et chaque rentrée universitaire redeviendront des surprises. Or le haut niveau déteste les surprises qu’il aurait pu anticiper.
C’est tout l’enjeu invisible de cette actualité. On retient le nom de la nouvelle capitaine. On devrait aussi retenir la leçon de structure : une équipe nationale moderne doit prévoir les vies parallèles de ses joueuses. Médecine, maternité, reconversion, études. Le sport féminin n’est pas un monde à part. C’est le monde réel, avec des plaquages en plus.
Ce qu’il faudra regarder dès le premier match
À Lyon, le regard se portera d’abord sur le brassard. Puis, très vite, sur la ligne de touche. Si les lancers français tiennent, le choix Escudero et le vivier Grosz-Roboam-Soqeta-Correa aura passé son premier examen. Ensuite viendra le rythme de mêlée. Bourdon Sansus doit-elle accélérer pour écarter le jeu du pack adverse, ou ralentir pour protéger un cinq de devant en reconstruction ? Cette question décidera du visage offensif des Bleues.
Il faudra aussi observer la discipline. Face aux Black Ferns, les pénalités faciles se paient cash. Une nouvelle capitaine a parfois le réflexe de trop parler à l’arbitre, ou pas assez. Trouver le bon dosage fera partie de l’apprentissage express de Bourdon Sansus. Elle a l’expérience des grands matches. Elle n’a pas encore celle de porter officiellement le groupe pendant six tests d’affilée à ce niveau de densité.
Enfin, le banc. Dans ce WXV, les sorties à la 50e minute ne seront pas des aveux. Elles seront de la gestion. Le public français, habitué à juger un match au quinze de départ, devra élargir son regard. Les Cissokho, Espuga, Lothoz et autres options d’impact diront autant du projet que les titulaires.
Une capitaine, six matches, zéro filet
L’histoire est simple à raconter et difficile à vivre. Pauline Bourdon Sansus devient capitaine des Bleues parce que Manae Feleu a choisi la médecine, parce que Madoussou Fall Raclot attend un enfant, parce que le WXV n’attend personne. Le sélectionneur a pris la décision la plus lisible. Au groupe, désormais, de la rendre intelligente sur le terrain.
Le 12 septembre à Lyon, le premier lancer, la première passe après ruck, le premier temps de parole au cercle diront si ce nouveau leadership prend. Ensuite viendront Aix, La Rochelle, puis la longue route vers Hamilton. Six matches pour vérifier qu’une équipe de France féminine peut grandir sans plusieurs de ses piliers. Six matches pour voir si le brassard, posé sur le bras d’une demie de mêlée, suffit à tenir l’édifice.
Dans le rugby, les nominations de capitaine font toujours de belles phrases. Les tournées, elles, font les vraies biographies. Celle de Pauline Bourdon Sansus commence maintenant, sans filet, avec un pack à reconstruire et les Black Ferns déjà dans le viseur. Le reste s’écrira à même le gazon, là où les discours s’arrêtent et où le tempo, enfin, décide.









