Le monde les a-t-il vraiment oubliés ? C’est la question que pose, sans détour, une vaste enquête des Nations unies sur le sort des civils touchés par le conflit afghan entre 2001 et 2021. Des familles parlent encore de tombes, de nuits sans sommeil, de dossiers jamais aboutis. Elles parlent aussi d’un sentiment simple et dur : personne n’est venu reconnaître ce qu’elles ont perdu.
Quand La Guerre Se Retire, Les Blessures Restent
Il y a près de vingt-cinq ans, les États-Unis intervenaient en Afghanistan après les attentats du 11-Septembre à New York. Vingt années de conflit ont suivi. Des exactions ont marqué la population civile. Aujourd’hui, selon l’ONU, la plupart des victimes de cette période sont abandonnées sans justice, sans réparations et sans reconnaissance de leurs souffrances.
« Le monde nous a oubliés. » Cette phrase, confiée à Kaboul, traverse tout le dossier. Elle ne vient pas d’un discours officiel. Elle vient d’un survivant. Elle résume un écart entre la fin des opérations et la vie réelle des familles.
Le constat n’est pas seulement moral. Il est concret. Des plaintes n’ont abouti nulle part. Des plans de réconciliation n’ont jamais été entièrement appliqués. Des accords politiques ont été signés sans mentionner le droit des victimes. Les autorités actuelles ont adopté une amnistie. À l’étranger, les poursuites restent rares, lentes ou limitées.
Des Chiffres Qui Donnent Le Ton
Plus de 40 000 civils ont été tués. Plus de 77 000 ont été blessés. Ces attaques ont été commises par des insurgés talibans, par le groupe jihadiste État islamique, mais aussi lors d’opérations des forces armées de la République afghane ou de la coalition internationale menée par les États-Unis.
La Mission des Nations unies en Afghanistan recense les victimes civiles depuis 2009. Ce travail de comptage n’efface rien. Il fixe toutefois une échelle. Derrière chaque chiffre, il y a un prénom, une colline, une pièce aux murs blancs, un métier interrompu, une mère qui dit s’affaiblir.
Repères issus de l’enquête
Plus de 40 000 civils tués • 77 000 blessés • près de 200 victimes interrogées • 95 % font état de conséquences psychologiques
Ces données ne racontent pas toute la guerre. Elles disent assez pour comprendre pourquoi le mot « oubli » revient. Une société peut cesser de combattre sans cesser de porter les traces du combat. C’est précisément ce que décrivent les personnes entendues.
La Colline Tapa-e-Shuhada, Mémoire Visible De Kaboul
À Kaboul, la colline Tapa-e-Shuhada témoigne d’une partie de la tragédie. Des tombes couvrent l’un de ses flancs. Elles concernent principalement des personnes de la communauté hazara, régulièrement visée par des attaques talibanes ou de l’État islamique dans le passé.
Le lieu n’a pas besoin de long discours. Les noms, les âges, les dates suffisent. Une colline devient un registre. Elle dit que des civils ont été visés, fauchés, ensevelis, puis laissés dans une mémoire locale que le reste du monde regarderait de moins en moins.
Suhaila, 21 ans, lunettes rondes, a été fauchée à l’Université de Kaboul. Muhammad Hadi, 17 ans, a été tué dans un attentat revendiqué par l’État islamique contre une école préparant aux examens d’entrée universitaires, le 24 octobre 2020. Ces deux destinées figurent parmi celles que la colline et les récits familiaux gardent.
Le détail des lunettes, l’âge, le lieu des études : tout cela ancre le propos. On ne parle plus seulement d’un conflit. On parle d’une étudiante. On parle d’un adolescent qui se préparait à un concours. On parle d’une génération interrompue au moment où elle essayait de construire autre chose.
Mohammad, Survivant D’un Attentat Et D’Un Silence
Mohammad a 25 ans. Il a été blessé dans l’attaque. Il tait son patronyme, parce que « la peur est encore là ». Issu d’une famille modeste, il voulait devenir ingénieur informatique pour « changer sa vie ».
Il travaille aujourd’hui par intermittence comme tailleur. La phrase est courte. Elle dit pourtant le basculement. Un projet d’études. Un métier choisi pour s’élever. Puis une blessure, un trouble durable, un atelier repris par à-coups.
J’ai perdu ma concentration. Je n’ai pas pu continuer mes études à cause des problèmes psychologiques. Le monde nous a oubliés.
Mohammad, 25 ans, Kaboul
Dans leur salon aux murs blancs, sa mère soupire. Elle raconte les cauchemars de son fils la nuit. Elle dit aussi qu’elle s’affaiblit de jour en jour. Le deuil n’est pas seulement celui des morts. Il est aussi celui des vies qui continuent, mais plus comme avant.
Mohammad ne demande pas d’abord une tribune. Il parle d’une bourse. Il parle d’un accompagnement pour les anciens étudiants comme lui. « Pour que nous puissions retrouver nos espoirs. » La phrase est précise. Elle ramène la justice à quelque chose de très concret : pouvoir étudier à nouveau, retrouver une direction, ne plus rester seul avec les séquelles.
95 % De Conséquences Psychologiques Parmi Les Personnes Interrogées
Pertes de mémoire, dépression, pensées suicidaires : 95 % des près de 200 victimes interrogées par la mission onusienne font part de conséquences psychologiques. Le chiffre est élevé. Il donne une idée de ce qui reste quand les tirs cessent.
Ces séquelles ne sont pas un détail médical ajouté à la marge. Elles expliquent pourquoi un jeune homme ne reprend pas ses cours. Elles expliquent pourquoi une mère dit s’affaiblir. Elles expliquent pourquoi l’absence de reconnaissance pèse autant que l’absence d’indemnisation.
Une reconnaissance publique n’efface pas une nuit de cauchemars. Elle peut toutefois dire qu’un mal a eu lieu, qu’il n’est pas inventé, qu’il n’est pas négligeable. C’est exactement ce qui manque, selon le diagnostic dressé.
- pertes de mémoire
- dépression
- pensées suicidaires
- cauchemars répétés
- perte de concentration
- études interrompues
La liste n’est pas exhaustive. Elle suffit à montrer que le conflit continue dans les têtes et dans les maisons. Un rapport peut fermer une période historique. Un salon aux murs blancs, lui, reste ouvert toute la nuit.
À Logar, Un Fils Tué, Une Épouse Blessée, Aucune Écoute
Dans la province de Logar, au sud de Kaboul, Khan Yousufi, paysan de 46 ans, raconte un autre jour. Son fils de huit ans jouait devant la maison. Un char de la police de la République afghane a tiré. L’enfant a été tué sur le coup.
« Ma femme s’est précipitée vers son enfant, ils lui ont tiré dessus aussi », ajoute-t-il. Elle a été blessée grièvement. Les larmes roulent sur ses joues pendant qu’il parle. Le récit n’est pas théorique. Il est familial, immédiat, physique.
Il a porté plainte à la police. Chez le gouverneur. À la direction de la Sécurité du temps de la République. « On a tellement essayé, on a tant couru (…) mais personne ne nous a écoutés. » Après l’arrivée au pouvoir des autorités talibanes, il n’a pas eu plus de succès.
Si celui qui a fait ça avait été remis à la justice, cela éviterait qu’un autre inflige la même douleur à d’autres, car les gens sauraient qu’il y a une justice.
Khan Yousufi, 46 ans, province de Logar
Cet homme ne parle pas de vengeance. Il parle d’éviter la répétition des crimes. La distinction compte. Elle replace la justice dans une fonction simple : montrer qu’un acte a un prix, pour que d’autres n’infligent pas la même douleur.
Faute de procédure aboutie, Khan Yousufi aimerait une aide pour que sa femme soit mieux soignée. Encore une fois, la demande n’est pas abstraite. Elle concerne un corps blessé, des soins, une existence quotidienne.
Des Démarches Qui Échouent Le Plus Souvent
La majorité des victimes qui ont tenté d’obtenir justice « ont échoué », selon la mission onusienne. L’échec n’est pas présenté comme un cas isolé. Il est décrit comme le sort le plus fréquent de celles et ceux qui ont essayé.
Durant la République, des « seigneurs » des guerres passées étaient présents au gouvernement. Un plan d’action pour la « Paix, Réconciliation et Justice » n’a « jamais été entièrement appliqué ». Les mots officiels existaient. L’application complète, non.
Cette contradiction pèse lourd. Elle explique le sentiment d’avoir couru partout sans être entendu. Elle explique aussi pourquoi l’arrivée d’un nouveau pouvoir n’a pas automatiquement rouvert les dossiers. Le fil de l’écoute s’était déjà rompu.
Quand les États-Unis ont signé avec les responsables talibans un accord en 2020, il n’incluait aucune disposition « sur le droit des victimes ou la justice ». Le silence du texte devient, après coup, un silence politique. Les victimes n’y figuraient pas comme sujet.
Amnistie, Efforts Limités, Impunité Durable
Arrivés au pouvoir, les talibans, régulièrement critiqués pour leur non-respect des droits humains, ont passé une loi d’amnistie. Ils n’ont jamais indiqué publiquement vouloir juger les violations du droit humanitaire pendant la guerre.
« Les efforts dans le pays et à l’international pour demander des comptes à ceux qui ont commis ces actes ont été limités. » La conclusion est nette. Elle ne dit pas qu’il n’existe aucune initiative. Elle dit que ces initiatives restent insuffisantes au regard de l’ampleur des faits.
Une amnistie peut être présentée comme un instrument politique. Pour les familles, elle se traduit autrement : plus de porte où frapper, plus d’espoir qu’un dossier avance, plus de signal public disant que le mal commis compte encore.
Le paysan de Logar le dit à sa manière. Si l’auteur d’un tir n’est jamais jugé, d’autres peuvent croire qu’il n’y a pas de justice. Le raisonnement est simple. Il ne demande pas un grand appareil théorique. Il demande une conséquence.
Quelques Affaires À L’Étranger, Beaucoup De Vides
Cette année, un ex-officier australien des forces spéciales a été inculpé pour crimes de guerre en Afghanistan. Le procès semble toutefois lointain. Une inculpation n’est pas encore un jugement. Elle montre qu’une piste existe. Elle montre aussi la lenteur.
Un tribunal néerlandais a ordonné en 2022 aux Pays-Bas d’indemniser les proches des victimes d’un bombardement aérien meurtrier jugé illégal en 2007 en Afghanistan. Ici, une réparation concrète a été ordonnée. Le cas reste néanmoins ponctuel.
Une enquête indépendante en Grande-Bretagne, ouverte en 2022 sur des accusations d’exécutions extrajudiciaires, est toujours en cours. Selon le rapport, il n’y a pas de poursuites aux États-Unis. L’écart entre les uns et les autres saute aux yeux.
| Initiative | État décrit |
|---|---|
| Inculpation d’un ex-officier australien | Procès décrit comme lointain |
| Décision néerlandaise de 2022 | Indemnisation ordonnée pour un bombardement de 2007 jugé illégal |
| Enquête indépendante en Grande-Bretagne | Ouverte en 2022, toujours en cours |
| Poursuites aux États-Unis | Aucune selon le rapport |
Ces exemples ne remplissent pas le vide décrit à Kaboul ou à Logar. Ils montrent plutôt que la responsabilité, lorsqu’elle avance, avance loin des familles, au rythme d’autres juridictions, d’autres calendriers, d’autres priorités.
La Cour Pénale Internationale Et Une Enquête Restreinte
La Cour pénale internationale avait ouvert une enquête sur les exactions en Afghanistan. Le procureur l’a ensuite restreinte aux crimes reprochés aux membres talibans et à l’État islamique. Il a invoqué « leur gravité et leur continuation », mais aussi « des ressources limitées ».
Cette restriction soulève une question formulée par Refik Hodzic, conseiller justice transitionnelle pour l’Institut européen de la paix : « Qu’est-ce qui rend les victimes des talibans et de l’EI plus dignes d’obtenir justice que celles des forces internationales et américaines ? »
La phrase ne nie pas la gravité des crimes visés. Elle interroge la hiérarchie qui en résulte. Si des ressources sont limitées, le tri qui s’ensuit produit un message. Certaines souffrances resteraient plus « justiciables » que d’autres.
Pour des familles déjà convaincues que personne ne les a écoutées, ce tri peut confirmer le sentiment d’abandon. Il peut aussi entretenir l’idée d’une justice à deux vitesses, selon l’identité de l’auteur présumé.
Ce Que Les Familles Demandent Encore
Le dossier ne s’achève pas sur une théorie générale de la justice transitionnelle. Il revient à des demandes très précises. Khan Yousufi aimerait une aide pour que sa femme soit mieux soignée. Mohammad rêve d’une bourse et d’un accompagnement pour les anciens étudiants comme lui.
Ces demandes ne remplacent pas un procès. Elles montrent toutefois ce que l’absence de justice laisse intact : des soins manquants, des études brisées, une peur qui demeure, une reconnaissance qui n’est jamais venue.
Le paysan de Logar insiste sur la prévention. Si un auteur était jugé, d’autres sauraient qu’il existe une justice. Le survivant de Kaboul insiste sur l’avenir possible. Si un accompagnement existait, d’anciens étudiants pourraient retrouver leurs espoirs. Deux angles. Une même attente : ne plus être traités comme une page tournée.
La reconnaissance n’est pas un mot creux dans ce contexte. Elle voudrait dire qu’un enfant de huit ans tué devant sa maison compte. Qu’une étudiante fauchée à l’université compte. Qu’un adolescent tué dans une école préparatoire compte. Qu’un tailleur de 25 ans, encore habité par la peur, compte.
Un Oubli Qui N’Est Pas Seulement Local
L’enquête onusienne ne décrit pas seulement un échec intérieur. Elle décrit aussi des efforts internationaux limités. L’accord de 2020 n’incluait rien sur les victimes. Les poursuites hors du pays restent rares. L’enquête de la Cour a été restreinte. Aux États-Unis, le rapport ne mentionne pas de poursuites.
Le sentiment d’oubli naît de cette addition. On a compté les civils. On a recueilli des témoignages. On a vu des collines de tombes. Puis le temps politique a changé de sujet. Les familles, elles, n’ont pas changé de salon, de cauchemars, de dossiers vides.
Dire que le monde les a oubliés n’est donc pas une formule de circonstance. C’est le résumé d’un parcours : porter plainte, courir chez le gouverneur, attendre après 2021, regarder une amnistie, entendre parler d’enquêtes lointaines, et rester avec une femme à soigner ou une formation à reprendre.
Pourquoi Ce Constat Continue De Compter
Le conflit de 2001-2021 a une date de début et une date de bascule. Les souffrances civiles, elles, n’ont pas la même clarté calendaire. Elles se mesurent en années de cauchemars, en études arrêtées, en métiers précaires, en peurs qui interdisent même de donner un nom de famille.
La communauté hazara apparaît dans le paysage de la colline kaboulienne comme une cible répétée du passé. Les forces de la République apparaissent dans le récit de Logar. Les insurgés talibans et l’État islamique apparaissent dans le bilan global. La coalition internationale apparaît elle aussi dans ce bilan. Le rapport refuse de réduire la carte des responsabilités à un seul camp.
C’est peut-être là l’un des points les plus sensibles. Dès que la justice semble ne viser qu’une partie des auteurs possibles, la question de Refik Hodzic revient. La dignité d’une victime peut-elle dépendre de l’uniforme, du groupe ou de la bannière de celui qui a frappé ?
Le texte onusien ne transforme pas cette question en slogan. Il dresse un état des lieux. Majorité d’échecs. Plan jamais entièrement appliqué. Accord sans clause sur les victimes. Amnistie. Efforts limités. Enquête restreinte. Demandes de soins et d’études. Voilà le cadre.
Ce Que Laisse Une Guerre Sans Compte Rendu
Une guerre peut s’arrêter dans les communiqués et continuer dans les corps. C’est le fil qui relie Suhaila, Muhammad Hadi, Mohammad, sa mère, Khan Yousufi, son fils de huit ans et son épouse blessée. Des destinées différentes. Un même déficit : pas de reconnaissance à la hauteur du mal subi.
Les presque 200 personnes interrogées ne représentent pas toutes les victimes. Elles donnent pourtant une indication lourde : 95 % parlent de conséquences psychologiques. Quand un tel pourcentage apparaît, l’oubli n’est plus seulement diplomatique. Il devient social, médical, éducatif, familial.
Le tailleur qui voulait devenir ingénieur informatique le dit mieux qu’un long développement. Il a perdu sa concentration. Il n’a pas pu continuer. Il estime que le monde l’a oublié. Sa mère le voit la nuit. Elle se sent plus faible le jour. Le conflit est entré dans la maison et n’en est pas ressorti.
Le paysan de Logar, lui, a couru d’un bureau à l’autre. Personne ne l’a écouté. Il continue de lier justice et prévention. Sans jugement, la même douleur peut être infligée ailleurs. Avec un jugement, les gens sauraient qu’il existe une justice. Son souhait n’est pas la vengeance. Il le dit.
Une Mémoire Qui Attend Encore Un Adresse
Tapa-e-Shuhada reste une adresse visible. Les institutions, elles, n’ont pas offert d’adresse durable aux dossiers. Police, gouverneur, direction de la Sécurité, nouvelles autorités : les portes ont été nombreuses. L’écoute, rare.
On peut relire ainsi toute la période. Intervention après le 11-Septembre. Vingt ans de conflit. Exactions contre la population. Comptage des civils depuis 2009. Plan de paix, réconciliation et justice resté incomplet. Accord de 2020 muet sur les victimes. Amnistie. Initiatives étrangères limitées. Enquête internationale restreinte.
À la fin, il reste des tombes sur un flanc de colline, un salon blanc, un atelier de tailleur, une femme à soigner, un espoir d’études à reconstruire. Il reste aussi cette phrase, courte, qui ouvre et referme le sujet : le monde nous a oubliés.
L’enquête ne prétend pas refermer la guerre. Elle dit que les civils n’ont pas été traités comme des sujets de droit après les tirs. Ni pleinement pendant la République. Ni après. Ni vraiment à l’échelle internationale. C’est ce décalage, plus encore que la seule chronologie militaire, qui donne au dossier sa gravité présente.
Des enfants ont été tués. Des étudiants ont été fauchés. Des blessés vivent avec la peur et la fatigue psychique. Des parents ont cherché une écoute. La plupart de ceux qui ont tenté d’obtenir justice ont échoué. Le reste est une question laissée ouverte aux États, aux juridictions et à ceux qui prétendent encore parler au nom de la paix.









