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Benjamin Duhamel Sur France 2 Relance L’Interview Politique

Après la radio, Benjamin Duhamel s’installe sur le plateau du 20 Heures. Une émission inédite, un premier invité très attendu, et une question que personne n’ose poser à voix haute.

On croit parfois que la télévision politique tourne en rond, que les mêmes visages occupent les mêmes fauteuils, que les mêmes questions reviennent à l’identique d’une rentrée à l’autre. Puis un dimanche d’août, un journaliste de trente-deux ans s’installe sur le plateau le plus exposé de la télévision publique, et le décor bascule. Benjamin Duhamel n’arrive pas en simple invité de passage. Il débarque avec une émission conçue pour vivre à la fois à la radio et à l’écran, au moment même où une figure majeure du 20 Heures s’éloigne. L’histoire n’est pas seulement celle d’un recrutement. C’est celle d’un basculement de génération, d’un format qui cherche à réconcilier deux maisons du service public, et d’une campagne présidentielle qui, déjà, oriente les choix éditoriaux.

Pourquoi cette arrivée change vraiment la donne

Il y a des rentrées qui se contentent d’ajuster une grille. Celle-ci redistribue les rôles. Après une année entière derrière le micro de la matinale radio, Benjamin Duhamel retrouve les caméras. Le rendez-vous s’appelle Franc-jeu. Il démarre le dimanche 30 août, à partir de 13 h 20, et il n’est pas pensé comme une parenthèse dominicale parmi d’autres. Il est tourné sur le plateau du journal de 20 Heures. Autrement dit, le journaliste ne revient pas à la télévision par la petite porte. Il s’installe dans le décor le plus identifié de la chaîne, celui que les téléspectateurs associent instinctivement à la parole officielle du soir.

Le contexte rend le geste encore plus lisible. Léa Salamé a fait savoir qu’elle se retirait du 20 Heures après l’entrée en lice de Raphaël Glucksmann dans la course à l’Élysée. La règle déontologique est ancienne, presque banale dans les rédactions : on ne mélange pas la vie privée d’une journaliste et le destin politique d’un proche. Sauf que, dans l’imaginaire collectif, cette place n’était pas une case parmi d’autres. Elle incarnait une certaine manière d’interroger le pouvoir, un style, une tension. Voir un nouveau visage s’y installer, même partiellement, même sans titre officiel de successeur, produit un effet de bascule.

Et le premier invité de Franc-jeu n’est autre que Raphaël Glucksmann. Le symbole est trop net pour être anodin. On ne commence pas une émission politique, au moment où une journaliste quitte le journal du soir pour cette raison précise, par hasard. On commence par le sujet qui a fait bouger la rédaction. On assume le trouble. On le met sous les projecteurs. C’est déjà une déclaration de méthode.

Ce qu’il faut retenir d’emblée
Un journaliste formé à l’info en continu revient à l’antenne publique. Une émission unique relie radio et télévision. Le plateau du 20 Heures devient un studio politique. La présidentielle de 2027 n’attend plus le calendrier officiel pour peser sur les grilles.

Le parcours d’un matinalier qui n’a jamais quitté le débat

À trente-deux ans, Benjamin Duhamel n’a pas le profil d’un apparatchik de l’audiovisuel public. Il a grandi dans le rythme cassé de l’info en continu, là où l’on apprend à interroger un ministre entre deux alertes, à tenir un débat sans filet, à reformuler une attaque politique avant même que l’intéressé n’ait fini sa phrase. En 2025, il quitte cette école de vitesse pour prendre les commandes d’une matinale radio. Le geste étonne alors. Passer de l’image au son, du plateau saturé d’écrans à la concentration d’un studio matinal, ce n’est pas une promotion cosmétique. C’est un changement de musculature professionnelle.

La radio impose une autre exigence. Sans plan serré, sans bandeau, sans ralenti, il ne reste que la voix, la relance, le silence. Un matinalier n’a pas le droit de s’ennuyer, et lui-même le dit avec une sorte d’évidence amusée : derrière ce micro-là, le temps ne laisse aucune place au vide. Pourtant, dès qu’on lui demande s’il est heureux de retrouver la télévision, la réponse fuse. Oui. Il aime ça. Et il insiste sur un point qui n’est pas anodin : le plaisir de le faire au service d’une rédaction qu’il dit admirer. On entend, derrière la formule, le désir de légitimité. Revenir à l’image ne suffit pas. Il faut que le retour soit lu comme un choix de maison, pas comme un calcul de carrière.

Quand on est matinalier, on n’a pas le temps de s’ennuyer. Mais si la question est de savoir si je suis heureux de retrouver la télévision, la réponse est oui. J’adore ça.

Cette phrase, presque simple, dit beaucoup. Elle révèle un journaliste qui refuse le snobisme de la radio contre la télé, ou l’inverse. Elle montre aussi un homme conscient que l’écran public reste, en France, un sacre. On peut y perdre une réputation en vingt minutes. On peut aussi y construire une autorité durable. Entre les deux, il n’y a souvent qu’une relance maladroite, un sourire de trop, une concession trop visible.

Franc-jeu, un format pensé comme une alliance plutôt qu’un copier-coller

Le nom de l’émission n’est pas neutre. Franc-jeu évoque la clarté, la règle acceptée, le face-à-face sans triche. Dans le vocabulaire politique français, l’expression a une résonance sportive et morale à la fois. On joue cartes sur table. On accepte d’être contraint. On ne dissimule pas le terrain. Benjamin Duhamel insiste sur une union qu’il juge inédite : celle des deux navires amiraux du service public, la grande chaîne généraliste et la radio de référence du matin. Ce n’est pas seulement une diffusion simultanée. C’est une promesse de méthode.

Une interview classique, aujourd’hui, lasse une partie du public. Le politique arrive avec ses éléments de langage. Le journaliste pose trois questions préparées. L’échange se referme avant d’avoir vraiment commencé. Franc-jeu veut échapper à cette mécanique. Débats, grands entretiens, interventions de personnalités auprès des invités politiques : le menu annoncé mélange les genres. L’idée n’est pas de tout faire en même temps, mais d’empêcher l’invité de s’installer dans un confort trop prévisible.

Le journaliste le martèle : ce ne sera pas un habillage radio filmé par défaut. Ce sera une véritable émission de télévision et de radio, tournée sur le plateau du 20 Heures. La phrase mérite qu’on s’y arrête. Elle signifie que le décor n’est pas un accessoire. Il est un acteur. Recevoir un candidat, un ministre ou un chef de parti dans ce salon de lumière, c’est déjà lui accorder une gravité. C’est aussi le placer sous le regard de ceux qui, le soir, attendent le récit officiel de la journée.

Côté radio

Rythme, relance, exigence du direct sonore, public habitué aux matinales politiques.

Côté télévision

Cadre du 20 Heures, présence visuelle, solennité du plateau, mémoire collective de l’antenne.

Cette double nature crée une contrainte féconde. Ce qui fonctionne à la radio peut sembler trop rapide à l’image. Ce qui fonctionne à la télévision peut sembler trop théâtral à l’oreille. Le défi de Franc-jeu sera précisément là : tenir les deux publics sans trahir ni l’un ni l’autre. Si l’émission penche trop vers le spectacle, la radio se sentira dépossédée. Si elle reste trop verbale, l’écran s’ennuiera. Entre ces deux écueils, le journaliste devra inventer un tempo.

Le plateau du 20 Heures n’est pas un décor comme les autres

En France, le journal de 20 Heures demeure une institution plus qu’un programme. Même à l’heure des flux numériques, même lorsque les audiences se fragmentent, ce plateau continue de signifier quelque chose. On y annonce les morts, les guerres, les lois, les reculs, les promesses. On y voit le pays se raconter à lui-même. Installer une émission politique dans ce cadre, ce n’est donc pas seulement économiser un studio. C’est capter une aura.

Benjamin Duhamel le sait. Il ne se contente pas de revenir à la télévision : il s’installe là où la chaîne construit, depuis des décennies, son autorité politique. À terme, il pourrait être amené à occuper davantage de place dans la couverture des affaires publiques. Le conditionnel s’impose. Lui-même dément, pour l’instant, devoir intervenir régulièrement dans le journal du soir pour y mener des interviews. Selon ses propos, la question n’a pas été posée dans ses discussions récentes avec la direction. La précision est habile. Elle évite l’accusation de putsch. Elle laisse pourtant la porte entrouverte.

Car les rédactions fonctionnent rarement par décret unique. Elles avancent par usages. Un dimanche réussi. Un invité qui marque. Une séquence reprise partout. Puis un deuxième rendez-vous. Puis une présence plus fréquente. Le public, lui, simplifie. Il voit un visage, un plateau, une heure, et il conclut. C’est ainsi que se fabriquent les successeurs, parfois contre la volonté explicite des intéressés.

Après Léa Salamé, le vide n’est jamais seulement personnel

Le retrait de Léa Salamé du 20 Heures n’est pas un détail de rentrée. Il touche à la frontière toujours instable entre journalisme et vie privée, entre indépendance affichée et proximité réelle. La candidature de Raphaël Glucksmann à la présidentielle rendait la situation intenable. Continuer comme si de rien n’était aurait exposé la chaîne à un soupçon permanent. Partir, c’était protéger la rédaction autant que soi-même.

Mais une absence crée un appel d’air. Les téléspectateurs n’attendent pas seulement une remplaçante ou un remplaçant. Ils attendent une manière. Léa Salamé avait imposé un style d’interrogation, un mélange d’élégance et d’insistance, une capacité à faire durer le malaise juste assez longtemps. On peut aimer ou non cette manière. On ne peut pas feindre qu’elle n’existait pas. Quiconque s’assoit ensuite sur ce plateau hérite d’une comparaison immédiate, parfois injuste, toujours bruyante.

Benjamin Duhamel n’a pas le même âge, pas la même histoire, pas le même timbre. Il arrive avec une culture de l’info continue, donc avec une autre vitesse. Là où certains privilégient la formule, lui a appris à enchaîner les faits. Cette différence peut devenir une force. Elle peut aussi dérouter. Le public du 20 Heures n’est pas celui d’une chaîne d’info. Il accepte moins le brouhaha. Il veut de la clarté, de la tenue, une forme de solennité même lorsqu’il la critique.

Recevoir d’emblée Raphaël Glucksmann a donc une double lecture. Lecture politique : donner la parole au candidat dont l’émergence a modifié l’organigramme de l’antenne. Lecture éditoriale : montrer que le sujet n’est pas tabou, que la rédaction n’esquive pas le nœud. Reste à savoir si l’échange sera un exercice de transparence ou une séquence de bascule trop calculée. Le public, sur ce point, se montre souvent plus lucide que les communicants.

L’Heure de vérité, ou le retour d’un mythe télévisé

L’arrivée de Benjamin Duhamel ne s’arrête pas à Franc-jeu. Il participera aussi à la nouvelle version de L’Heure de vérité, proposée prochainement en prime time et présentée par Caroline Roux. Le titre n’est pas anodin. Il convoque une mémoire. Pendant des années, cette émission a incarné une forme d’interrogatoire démocratique, parfois rude, parfois théâtrale, toujours attendue. La chaîne dit vouloir retrouver l’esprit originel : plusieurs intervieweurs, un certain regard, un même invité politique soumis à des regards successifs.

L’idée est de revenir à l’épure : des intervieweurs avec un certain regard qui se succèdent face au même invité politique.

Le mot épure est précieux. Il suggère qu’on a trop chargé le genre. Trop d’invités autour de la table. Trop de chroniques. Trop de séquences de confrontation pour la confrontation. Revenir à l’épure, c’est parier sur la durée de l’échange, sur la contradiction entre journalistes, sur la fatigue de l’invité. Un responsable politique peut neutraliser un interlocuteur. Il a plus de mal à neutraliser quatre approches différentes, si chacune est réellement distincte.

Encore faut-il que la différence soit réelle. Si tous les intervieweurs partagent le même angle, le dispositif n’est qu’un habillage. Si l’un vient de l’économie, l’autre des institutions, le troisième des questions internationales, alors le prime time redevient un laboratoire. Benjamin Duhamel, dans ce schéma, apporte une culture du tempo et du fact-checking immédiat. Caroline Roux apporte l’autorité d’une animatrice rompue aux grands formats. Le reste dépendra des regards que la rédaction osera vraiment faire cohabiter.

Car le débat autour de cette émission a déjà commencé ailleurs, avec d’autres noms, d’autres sensibilités, d’autres controverses. Toute recomposition politique à l’antenne réveille des loyautés. Qui a le droit d’interroger le pouvoir ? Quelle pluralité est acceptable ? À partir de quand la diversité des regards devient-elle une concession à un camp ? Ces questions, souvent caricaturales, n’en restent pas moins au cœur de la bataille culturelle qui précède 2027.

Ce que révèle le service public sur lui-même

On pourrait lire cette rentrée comme une simple affaire de casting. Ce serait insuffisant. L’audiovisuel public cherche, depuis plusieurs saisons, une réponse à l’érosion de son centralité. Les plateformes captent le récit. Les réseaux sociaux accélèrent la polémique. Les chaînes d’opinion occupent le terrain de la conflictualité. Dans ce paysage, la télévision publique ne peut plus se contenter d’être sage. Elle doit prouver qu’elle reste le lieu où la parole politique est encore travaillée, contestée, contextualisée.

L’alliance entre la radio du matin et la chaîne du soir est, de ce point de vue, un geste stratégique. Elle dit : nous avons encore la capacité de réunir des publics que le marché sépare. Elle dit aussi : nos rédactions ne sont pas des silos. Un journaliste peut passer d’un média à l’autre sans perdre son exigence. Reste à démontrer que cette circulation n’est pas seulement un jeu de chaises musicales entre têtes d’affiche.

Le service public aime les mots nobles : mission, pluralisme, indépendance, pédagogie. Le public, lui, juge aux preuves. Une question précise vaut mieux qu’un discours sur la méthode. Un chiffre recoupé vaut mieux qu’une posture. Un silence laissé à l’invité vaut parfois mieux qu’une relance brillante. Si Franc-jeu réussit, ce sera moins grâce à son nom que grâce à cette discipline-là.

  • Preuve n°1 — Des questions que l’invité n’a pas déjà entendues dix fois dans la semaine.
  • Preuve n°2 — Une contradiction interne à l’émission, pas seulement une opposition de plateau.
  • Preuve n°3 — Un respect du téléspectateur qui n’a pas suivi chaque micro-polémique de la matinée.
  • Preuve n°4 — Une capacité à laisser l’échange durer quand il devient enfin intéressant.

La génération des journalistes nés avec l’info en continu

Benjamin Duhamel appartient à une génération qui n’a pas connu le monopole du journal du soir. Il a appris le métier dans un monde où l’actualité n’attend pas 20 heures. Cette formation laisse des traces. On y gagne une aisance dans le direct, une familiarité avec les éléments de langage, une capacité à détecter très tôt la phrase préparée. On y risque aussi une certaine impatience, une tendance à traiter la politique comme une suite d’alertes plutôt que comme un système.

Le passage par la matinale radio a sans doute corrigé une partie de ce tropisme. Le matin, on ne peut pas seulement réagir. On doit ouvrir la journée, donner un cadre, articuler les sujets. On parle à des auditeurs qui préparent leurs enfants, prennent un café, démarrent une voiture. Le ton change. La pédagogie redevient une vertu. Si le journaliste réussit son retour à l’écran, ce sera peut-être grâce à cet apprentissage-là : tenir ensemble la vivacité et la clarté.

Il y a aussi la question de l’âge. Trente-deux ans, pour un visage politique du service public, c’est à la fois jeune et déjà expérimenté. Assez jeune pour parler à un public que les émissions traditionnelles peinent à retenir. Assez expérimenté pour ne pas découvrir en direct les pièges d’un candidat aguerri. Cette position intermédiaire peut séduire. Elle peut aussi irriter ceux qui estiment que l’autorité se mérite par le temps long, les archives, les cicatrices d’antenne.

Le métier, pourtant, a changé. L’autorité ne se transmet plus seulement par l’ancienneté. Elle se construit aussi par la capacité à relier les faits, à refuser la petite phrase comme unique horizon, à expliquer un budget, une coalition, une ligne diplomatique sans céder au théâtre. Sur ce terrain, l’âge compte moins que la curiosité. Et la curiosité, dans le portrait que l’intéressé donne de lui-même, semble intacte.

2027 commence déjà dans les grilles de rentrée

On aime dire que la présidentielle commence un an avant le premier tour. C’est faux. Elle commence dès que les chaînes réorganisent leurs rendez-vous politiques. Un nouveau prime time. Un nouveau visage le dimanche. Un ancien titre ressuscité. Un premier invité choisi avec soin. Tout cela dessine déjà le théâtre. Les candidats le savent. Leurs équipes le savent. Les journalistes, parfois, font semblant de ne pas trop le savoir.

Recevoir Raphaël Glucksmann en ouverture n’est pas un acte anodin dans cette chronologie. Cela place d’emblée l’émission dans le récit de la gauche, de ses recompositions, de ses alliances possibles, de ses fractures. D’autres invitations suivront, évidemment. Elles devront élargir le champ, sous peine de voir le rendez-vous accusé de n’être qu’une chambre d’écho. La pluralité ne se décrète pas dans une conférence de presse. Elle se vérifie sur dix, quinze, vingt numéros.

Caroline Roux au prime time, Benjamin Duhamel le dimanche, d’autres regards encore dans L’Heure de vérité : la chaîne prépare un dispositif de longue haleine. L’objectif n’est pas seulement d’occuper le terrain face aux chaînes d’opinion. Il est de redevenir le lieu où un candidat ne peut pas seulement « passer ». Il doit y affronter une durée, une contradiction, une mémoire. C’est ambitieux. C’est aussi risqué. Un dispositif trop solennel peut lasser. Un dispositif trop nerveux peut caricaturer.

Entre les deux, le public cherche autre chose que le commentaire permanent. Il cherche à comprendre qui gouvernerait, avec qui, selon quelles priorités, au prix de quels arbitrages. Les émissions politiques les plus utiles ne sont pas forcément les plus virales. Ce sont celles après lesquelles on sait un peu mieux ce que quelqu’un ferait réellement du pouvoir. C’est un critère simple. Il est trop rarement appliqué.

Ce que le public attend vraiment d’un intervieweur

On parle beaucoup des journalistes, peu du contrat tacite qui les lie aux spectateurs. Ce contrat n’est pas d’humilier un invité. Il n’est pas non plus de lui dérouler un tapis. Il est de réduire l’écart entre le discours et le réel. Combien coûte une promesse ? Qui paie ? Quelle majorité ? Quelle contradiction avec les votes précédents ? Quelle compatibilité avec les alliés affichés ? Ces questions-là, posées sans théâtralité excessive, valent toutes les formules assassines.

Benjamin Duhamel arrive avec une réputation de pertinence rapide. C’est un atout. Cela peut devenir un piège s’il transforme chaque échange en concours de répartie. Le plateau du 20 Heures n’est pas un ring d’info en continu. Le dimanche après-midi n’est pas une tranche de contre-attaque permanente. Le téléspectateur familial, l’auditeur de radio, l’électeur indécis n’ont pas besoin qu’on leur prouve que le journaliste est le plus malin de la pièce. Ils ont besoin qu’on leur rende le débat lisible.

La meilleure interview n’est pas celle dont on retient la phrase du journaliste. C’est celle dont on retient enfin une réponse nette de l’invité. Ou son refus de répondre, ce qui, parfois, en dit plus long. Si Franc-jeu parvient à produire ces moments-là, le reste suivra. Les audiences, les commentaires, les comparaisons avec Léa Salamé deviendront secondaires. Si l’émission se perd dans le métadiscours sur elle-même, elle s’épuisera vite.

Radio et télévision : deux publics, une même exigence de vérité

Diffuser simultanément sur deux supports n’est pas un gadget technique. C’est un pari sur l’attention. L’auditeur peut écouter en préparant le déjeuner. Le téléspectateur, lui, voit les silences, les regards fuyants, les notes posées sur la table. Ces deux expériences ne produisent pas le même jugement. Une réponse peut sembler fluide à l’oreille et artificielle à l’image. Une hésitation peut passer inaperçue en radio et devenir un événement à l’écran.

Le journaliste devra donc jouer sur deux partitions. Trop d’emphase visuelle, et l’auditeur sentira le décorum. Trop d’austérité radiophonique, et le téléspectateur trouvera l’émission statique. Le plateau du 20 Heures, avec ses lumières, ses caméras, sa mémoire, tire naturellement vers le solennel. La radio tire vers l’os. La réussite naîtra d’un équilibre instable, à reconstruire chaque dimanche.

Il y a aussi la question du temps. Une matinale impose le découpage. Un grand entretien télévisé peut, au contraire, s’offrir des détours. Franc-jeu annonce des débats et des interventions extérieures. Attention à ne pas casser le fil. Trop de voix autour de l’invité, et l’on revient au talk-show. Trop peu, et l’on reste dans l’entretien classique qu’on prétendait dépasser. Le format innovant n’existe que s’il sert une meilleure compréhension. Sinon, ce n’est qu’une variation marketing.

Les pièges d’une installation trop rapide

Le risque le plus évident est celui de la succession fantasmée. Même si Benjamin Duhamel affirme qu’il n’est pas question, pour l’heure, d’investir régulièrement le journal du soir, le récit médiatique aime les lignes claires. Un vide. Un visage. Un plateau. Une conclusion. Or les rédactions détestent ces simplifications, précisément parce qu’elles deviennent souvent des prophéties autoréalisatrices. Plus on dit d’un journaliste qu’il « prend la place », plus chaque apparition est lue comme une confirmation.

Deuxième piège : le premier invité. Commencer par Raphaël Glucksmann donne une densité politique immédiate. Cela expose aussi l’émission à être recouverte par le commentaire sur le commentaire. On parlera du symbole, du couple, du retrait, de la politesse ou de la dureté du ton. On parlera moins, peut-être, du fond du projet. Or une émission qui naît sous le signe du métadiscours peine ensuite à imposer son propre objet.

Troisième piège : la multiplication des casquettes. Franc-jeu le dimanche, L’Heure de vérité en prime, éventuelle présence plus large dans la couverture politique : l’exposition peut nourrir l’autorité. Elle peut aussi user. Un journaliste partout présent finit par sembler appartenir au paysage plus qu’il ne l’interroge. La rareté reste une forme de pouvoir. Savoir doser les apparitions sera aussi important que savoir relancer.

Ce que cette rentrée dit de notre appétit démocratique

Au fond, l’intérêt de cette actualité dépasse le nom d’un journaliste et le titre d’une émission. Il dit quelque chose de notre rapport collectif à la parole politique. Nous voulons des confrontations, mais nous nous lassons des cris. Nous voulons de la pédagogie, mais nous zapons dès que l’explication s’allonge. Nous voulons de l’indépendance, mais nous soupçonnons chaque proximité. Nous voulons du neuf, mais nous comparons immédiatement au visage d’avant.

Dans cet espace saturé de contradictions, le service public occupe une place particulière. On lui demande d’être à la fois plus vivant et plus sérieux, plus ouvert et plus rigoureux, plus jeune et plus institutionnel. Impossible de satisfaire toutes ces injonctions en même temps. On peut seulement choisir une ligne et s’y tenir assez longtemps pour qu’elle devienne lisible. C’est peut-être le vrai enjeu de Franc-jeu : non pas impressionner le premier week-end, mais construire une habitude.

Une habitude, en télévision politique, c’est rare et précieux. Cela signifie qu’un spectateur revient non pour le buzz annoncé, mais parce qu’il sait qu’il en saura davantage à la fin. Cela signifie qu’un auditeur reconnaît une voix, une exigence, une manière de ne pas lâcher un chiffre. Cela signifie enfin qu’un responsable politique prépare autrement sa venue, parce qu’il sait que l’à-peu-près ne passera pas.

Une installation à juger sur la durée, pas sur le symbole

Le dimanche 30 août restera une date de bascule visuelle. Un journaliste quitte le rythme de la matinale pour s’asseoir dans la lumière du plateau le plus célèbre de la chaîne. Une émission inédite tente de marier deux maisons. Un candidat dont l’entrée en lice a redistribué les rôles devient le premier interlocuteur. Tout cela est spectaculaire. Tout cela est aussi fragile.

La télévision politique française n’a pas besoin d’un nouveau mythe immédiat. Elle a besoin d’échanges utiles. Si Benjamin Duhamel parvient à faire de Franc-jeu autre chose qu’une case de rentrée, s’il contribue à redonner à L’Heure de vérité une exigence d’épure, s’il refuse la caricature de la succession tout en acceptant la responsabilité d’un nouveau rôle, alors cette arrivée aura compté. Dans le cas contraire, elle n’aura été qu’un mouvement de grille parmi d’autres, oublié dès que le prochain visage apparaîtra.

Pour l’heure, le plus intéressant n’est pas de proclamer un héritier. C’est d’observer comment un journaliste formé à la vitesse accepte la solennité, comment une radio et une télévision acceptent de partager le même air, comment une rédaction publique affronte déjà 2027 sans céder au feuilleton. Le plateau est allumé. L’invité est là. Le public, lui, jugera moins aux communiqués qu’à la qualité des questions. C’est, après tout, la seule règle du franc-jeu qui vaille encore.

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